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En l’absence des Matriarches, Merana avait tendance à devenir pompeuse – un défaut que les Aielles ne supportaient pas.

— En échange, Rafela et moi, parlant en ton nom, avons promis que le Dragon Réincarné ne modifierait aucune loi des Atha’an Miere, contrairement à ce qu’il a fait avec les…

Merana eut une hésitation prononcée.

— Désolée, mais j’ai l’habitude d’utiliser les termes exacts dans mes rapports. Le mot utilisé est « cul-terreux », mais ça fait allusion à tes agissements à Tear et au Cairhien.

Une lueur passa dans le regard de la sœur et disparut. Elle se demandait peut-être si Rand avait fait la même chose en Illian. En tout cas, elle s’était déclarée soulagée qu’il n’ait rien modifié en Andor, sa terre natale.

— Je peux vivre avec ça, j’imagine…, marmonna Rand.

— Deuxièmement, enchaîna Rafela, ses mains potelées croisées sur le ventre, tu devras donner des terres aux Atha’an Miere. Dans chaque ville bordée d’eaux navigables que tu contrôles – ou que tu contrôleras un jour – ils exigent un carré d’une demi-lieue de côté.

Rafela était moins pompeuse que sa compagne, mais pas de beaucoup. Et elle ne semblait pas particulièrement ravie de ce qu’elle disait. Après tout, elle était originaire de Tear, et très peu de ports, dans le monde, contrôlaient aussi strictement le commerce que celui de ce pays.

— Dans cette zone, les lois du Peuple de la Mer auront la préséance sur toutes les autres. Cet accord devra être également signé par les dirigeants des pays concernés, afin que…

La sœur hésita, le teint soudain grisâtre.

— Afin que le Marché me survive ? lâcha Rand. (Il éclata de rire.) Je peux également vivre avec ça.

— Toutes les villes situées au bord de l’eau ? s’écria Dobraine. Y compris Cairhien ?

Le seigneur se leva et fit les cent pas, renversant plus de vin que Min – mais sans même s’en apercevoir.

— Un carré d’une demi-lieue de côté ? Placé sous des lois… bizarres ? J’ai voyagé sur des bateaux du Peuple de la Mer, et je sais de quoi je parle ! Et je ne fais pas allusion aux jambes nues ! Qu’adviendra-t-il des droits de douane et des taxes d’accostage ? Et…

Dobraine foudroya du regard les Aes Sedai – qui s’en fichèrent comme d’une guigne – puis il se tourna vers Rand :

— Seigneur Dragon, ils ruineront Cairhien en un an. Pareil pour tous les ports où tu les laisseras faire.

Min acquiesça, mais Rand eut un geste insouciant.

— C’est peut-être leur intention, mais je ne suis pas né de la dernière pluie, Dobraine. Les Atha’an Miere n’ont pas précisé qui choisira les terres en question. Donc, il n’y aura pas besoin qu’elles soient nécessairement au bord de l’eau. Les Atha’an Miere devront vous acheter de la nourriture et vivre sous vos lois lorsqu’ils sortiront de leur pré carré, ce qui les incitera à ne pas être trop arrogants. Au pire, vous pourrez prélever vos droits de douane lorsque les marchandises sortiront de leur… sanctuaire. Quant au reste… Eh bien, si je peux vivre avec, les Cairhieniens aussi !

Rand ne riait plus, désormais, et le seigneur inclina humblement la tête.

Min se demanda où le jeune homme avait appris tant de choses. Il parlait désormais comme un monarque – et un qui sait ce qu’il fait, en plus de tout ! Elayne lui avait peut-être donné des cours.

— Quand on dit « deuxièmement », fit Rand aux deux Aes Sedai, c’est qu’il y a une suite…

Merana et Rafela se regardèrent, tirèrent sur leur châle et le devant de leur jupe, puis la première des deux se jeta à l’eau d’un ton plus du tout pompeux. Mais presque trop nonchalant, du coup…

— Troisièmement, le Dragon Réincarné devra accepter d’avoir à ses côtés, en permanence, une ambassadrice choisie par les Atha’an Miere. Harine din Togara s’est nommée elle-même. Elle sera accompagnée par sa Régente des Vents, son Maître de la Lame et une suite consistante.

— Quoi ? rugit Rand en se levant d’un bond.

Comme si elle craignait de n’avoir plus jamais l’occasion de parler si elle ne se pressait pas, Rafela enchaîna :

— Quatrièmement, le Dragon Réincarné accepte de répondre au plus vite à toute convocation de la Maîtresse des Navires, dans la limite de deux occurrences tous les trois ans.

À bout de souffle, la sœur tenta de faire comme si elle était exténuée et non terrorisée.

Le Sceptre du Dragon s’envola, dans le dos de Rand, puis lévita jusqu’à lui. L’attrapant au vol sans même le regarder, le jeune homme foudroya les deux sœurs du regard.

— Une ambassadrice du Peuple de la Mer collée à mes basques ? Répondre à des convocations ? (Il braqua son sceptre sur les deux femmes.) Dehors, il y a des gens qui comptent bien conquérir notre continent, et qui risquent d’y arriver ! Sans parler des Rejetés qui rôdent partout et du Ténébreux qui attend son heure. Pourquoi ne pas leur avoir promis que je calfaterais les coques de leurs bateaux, tant que vous y étiez ?

En principe, Min tentait toujours de calmer Rand, quand il explosait. Là, elle se pencha en avant sur son siège et gratifia les Aes Sedai d’un regard noir. Le jeune homme avait raison à cent pour cent ! Pour vendre un cheval, les sœurs avaient offert les écuries en prime !

Si Rafela recula d’un pas en titubant, Merana défia du regard le Dragon Réincarné.

— Tu oses nous faire porter le blâme ? lança-t-elle.

L’image même de l’Aes Sedai telle que Min l’imaginait, quand elle était enfant. Une femme supérieure à une reine et plus puissante que quiconque.

— Tu étais là au début, ta’veren, et tu aurais pu tirer tout ce que tu voulais de ces femmes. Elles se seraient agenouillées devant toi ! Mais tu es parti, et elles n’ont pas apprécié l’idée de s’être laissé manipuler par un ta’veren. Je ne sais comment, elles ont appris à tisser des boucliers, et dès que tu as été descendu de leur bateau, Rafela et moi nous sommes retrouvées isolées de la Source. Pour que nous ne fassions pas un usage déloyal du Pouvoir, ont-elles dit. À plusieurs reprises, Harine a parlé de nous pendre au gréement par les orteils jusqu’à ce que nous ayons repris nos esprits, et ce n’était pas une menace en l’air. Réjouis-toi d’avoir les navires que tu désirais, Rand al’Thor ! Sans nous, Harine t’aurait alloué le dixième de ce que tu souhaitais. Et félicite-toi qu’elle n’ait pas demandé tes bottes neuves et ton trône en échange. Au fait, elle reconnaît officiellement que tu es le Coramoor. Que le savoir te fiche donc la colique !

Min regarda la sœur. Rand et Dobraine aussi, et le seigneur en resta bouche bée. Tout comme Rafela, qui semblait ne pas en croire ses oreilles.

Merana écarquilla les yeux, sa colère disparaissant pour céder la place à une profonde stupéfaction. C’était elle, vraiment, qui venait de dire ça ?

Le Sceptre du Dragon se mit à trembler dans la main de Rand. L’ayant vu furieux pour bien moins que ça, Min chercha un moyen d’éviter un drame, mais elle n’en trouva pas.

— Il semble bien, dit Rand, qu’un ta’veren n’arrache pas toujours aux gens les mots qu’il a envie d’entendre…

Un ton étrangement calme. Min n’osa pas pour autant déduire que c’était celui d’un homme parfaitement sain d’esprit.

— Tu as bien travaillé, Merana… Je vous ai laissées dans la mouise, et vous vous en êtes bien tirées, toutes les deux.

De soulagement, les deux sœurs en eurent les jambes qui flageolèrent.

— Au moins, dit Rafela, nous avons pu cacher les détails à Cadsuane. Il s’est avéré impossible de dissimuler que nous avions conclu un marché, mais elle ne sait rien de bien précis sur les termes.

— Oui, confirma Merana. Elle nous a cuisinées en chemin, mais en vain. Lui résister est difficile, pourtant, nous avons réussi. Nous pensions que tu ne voudrais pas…

Voyant l’expression glaciale de Rand, la sœur hésita.