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— Cadsuane encore et toujours !

Baissant les yeux sur son sceptre, Rand le jeta soudain sur l’assise d’un fauteuil, comme s’il n’était pas tout à fait sûr de ne pas faire une bêtise avec.

— Elle est au Palais du Soleil, c’est ça ? Min, va dire aux Promises, dehors, d’aller lui délivrer un message. Elle doit venir voir sans tarder le Dragon Réincarné.

— Rand, je ne sais pas si…

— Fais-le, Min, s’il te plaît, insista Rand d’un ton ferme mais pas brusque. Cette femme est comme un loup qui épie un troupeau de moutons. Je veux savoir ce qu’elle manigance.

Min prit tout son temps pour se lever et marcha très lentement jusqu’à la porte. À l’évidence, elle n’était pas la seule à trouver que l’idée de Rand n’avait rien de génial. Ou du moins, à souhaiter être n’importe où mais ailleurs quand le Dragon Réincarné rencontrerait Cadsuane Melaidhrin. Du coup, Dobraine la dépassa et sortit en trombe après s’être fendu de l’ombre d’une révérence et les deux Aes Sedai, tout aussi pressées, lui brûlèrent également la politesse – en parvenant cependant à garder leur dignité, la Lumière seule aurait pu dire comment.

Lorsque Min fut dans le couloir, elle vit que les deux femmes avaient rattrapé Dobraine et ne tarderaient pas à le semer.

Bizarrement, les Promises qui montaient la garde – une poignée à l’origine – composaient à présent une petite armée de guerrières en cadin’sor qui se massait sur toute la longueur du couloir. Et bon nombre d’entre elles brandissaient leur rondache et leurs lances comme si elles s’attendaient à une bataille imminente.

D’autres, en revanche jouaient au « pierre-feuille-ciseau » sous le regard fasciné de leurs compagnes.

Cette fascination ne les empêcha pas de remarquer Min. Dès qu’elle eut transmis le message de Rand, il circula dans les rangs grâce au langage par gestes, puis deux Promises partirent au pas de course. Les autres se reconcentrèrent aussitôt sur le jeu, qu’elles soient spectatrices ou participantes.

Min alla rejoindre Rand en se grattant la tête. Les Promises la rendaient bien souvent nerveuse, mais elles avaient en principe un mot pour elle – parfois plein de respect, comme si elles parlaient à une Matriarche, et d’autres fois plus léger, même si leur humour était des plus bizarres. Jusque-là, elles ne l’avaient jamais ignorée ainsi.

Rand était dans la chambre. Du coup, le cœur de Min s’emballa. Sa veste enlevée, il avait ouvert sa chemise, la sortant de son pantalon.

La jeune femme s’assit en tailleur au pied du lit, le dos contre un des montants. N’ayant pas encore eu l’occasion de voir Rand se dévêtir – lui-même ! –, elle avait bien l’intention de profiter du spectacle.

Hélas, il s’interrompit et regarda sa compagne.

— Cadsuane, que peut-elle m’enseigner ?

— À toi et à tous les Asha’man ? (En tout cas, c’est ce qu’indiquait la vision de Min.) Je n’en sais rien, Rand. Mais tu dois accepter ce qu’elle t’apprendra. Vous le devrez tous.

À l’évidence, le jeune homme n’avait pas l’intention d’aller plus loin que la chemise. Déçue, Min soupira.

— Tu as besoin d’elle, donc, tu ne peux pas te permettre de l’énerver. Et encore moins de la faire partir.

À dire vrai, Min aurait parié que cinquante Myrddraals et un millier de Trollocs n’auraient pas pu chasser Cadsuane du palais, mais ce détail n’était pas pertinent.

Le regard soudain lointain, Rand secoua la tête.

— Pourquoi devrais-je écouter un fou ? marmonna-t-il.

Croyait-il vraiment que Lews Therin parlait dans sa tête ?

— Min, quand on fait savoir à une personne qu’on a besoin d’elle, on lui offre un avantage sur soi. Une chaîne qui lui permet de t’entraîner où elle veut. Pas question de m’enchaîner ainsi à une Aes Sedai ! Ou à quiconque d’autre ! (Rand serra les poings puis les ouvrit lentement.) J’ai besoin de toi, Min. Pas à cause de tes visions. De toi, c’est tout…

Que la Lumière brûle cet homme capable en quelques mots de mettre sens dessus dessous les idées de Min !

Avec un sourire aussi épanoui que celui de Min, Rand saisit sa chemise afin de la faire glisser par-dessus sa tête. Les mains croisées sur le ventre, la jeune femme s’apprêta à ne pas perdre une miette du spectacle.

Les trois Promises qui entrèrent dans la chambre ne portaient plus le shoufa qui dissimulait leurs cheveux dans le couloir. Sans armes entre les mains, elles n’avaient plus à la hanche l’énorme couteau qui s’y accrochait d’habitude. Ce fut tout ce que Min eut le temps de remarquer.

Alors que les bras de Rand étaient coincés sous sa chemise, Somara, une guerrière très grande même pour une Aielle, saisit le vêtement et tordit le tissu, piégeant le jeune homme. Presque dans le même mouvement, elle lui flanqua un coup de pied dans l’entrejambe. Le souffle coupé, il se plia en deux.

Magnifique rousse malgré son visage couvert de cicatrices, Nesair décocha dans le flanc droit de Rand un coup de poing qui le fit tituber.

Min se leva d’un bond. Qu’arrivait-il donc ? Quelle folie s’était emparée de ces femmes ? Incapable de le dire, elle fit néanmoins jaillir un couteau de chacune de ses manches et se jeta sur les Promises en criant :

— Au secours ! Oh ! Rand ! Au secours, quelqu’un !

La troisième Aielle, Nandera, se retourna et projeta son pied dans l’estomac de Min. Lâchant ses couteaux, elle partit en vol plané arrière puis atterrit lourdement sur le dos, le choc achevant de lui couper le souffle. Luttant pour bouger et respirer – et surtout, comprendre ce qui se passait –, elle ne réussit pas et dut rester étendue sur le dos, témoin impuissant de la scène.

Les trois Promises n’y allèrent pas de main morte. Alors que Somara le gardait prisonnier de sa chemise, Nesair et Nandera bourrèrent Rand de coups de poing dans le flanc droit et le ventre. Si elle avait pu, Min aurait éclaté d’un rire hystérique. Alors que ces femmes voulaient le battre à mort, elles évitaient soigneusement de viser le flanc gauche où se trouvaient les deux blessures inguérissables.

Si fort que fût Rand – et elle était bien placée pour connaître la puissance de ses muscles –, personne n’aurait pu résister à ça. Bientôt, il tomba à genoux. À cet instant, Nesair et Nandera reculèrent, et Somara le lâcha enfin. Sonné, il s’écroula face contre terre. Min l’entendit gémir malgré tous les efforts qu’il produisait pour ne pas lâcher un son.

Somara s’agenouilla et remit la chemise en place – presque tendrement. Gisant sur le sol, les yeux exorbités, Rand tentait toujours de reprendre sa respiration.

Nesair se pencha, le saisit par les cheveux et le força à relever la tête.

— C’est nous trois qui avons gagné le droit de le faire, mais toutes les Promises auraient aimé te dérouiller. Pour toi, Rand al’Thor, j’ai quitté mon clan. Et je ne te laisserai pas me cracher dessus !

Somara tendit un bras, comme pour écarter les cheveux qui tombaient sur le front de Rand, puis elle le retira.

— Voilà comment nous traitons un premier-frère qui nous déshonore, Rand al’Thor. La première fois. Si ça se reproduit, ce sera le fouet.

Les poings plaqués sur les hanches, Nandera se campa au-dessus de Rand.

— Tu es garant de l’honneur des Far Dareis Mai, fils d’une Promise ! Tu as juré que nous danserions avec les lances pour toi, et voilà que tu t’en vas te battre sans nous emmener ! Ne recommence jamais !

L’Aielle enjamba Rand pour sortir et ses deux compagnes la suivirent. Seule Somara se retourna, et si de la compassion passa dans son regard, il n’y en eut aucune dans sa voix quand elle lâcha :

— Fils d’une Promise, fais en sorte que ce ne soit plus nécessaire.

Lorsque Min eut réussi à le rejoindre en rampant, Rand s’était déjà relevé sur les mains et les genoux.

— Elles sont folles…, gémit-elle. (Son ventre la torturait.) Rhuarc va…