— Je…
Non, pas possible de dire qu’il avait besoin d’elle ! Pas de chaîne !
— Et si je t’exempte de tout serment ?
— Voilà qui pourrait coller…, marmonna Cadsuane en baissant de nouveau les yeux sur sa maudite broderie. (Puis elle regarda de nouveau Rand.) Tu sembles mal à l’aise… Je n’aime pas dire à un homme qu’il est effrayé, même quand il a d’excellentes raisons de l’être. Tu crains qu’une sœur que tu n’as pas domestiquée te réserve un chien de sa chienne ? Si c’est ça, je peux te rassurer… un peu. Avec quelques promesses qui devraient t’apaiser. Par exemple, j’entends que tu m’écoutes, bien entendu – si tu me fais gaspiller ma salive, tu le regretteras – mais je ne te forcerai pas à faire tout ce que je veux. Je n’accepterai pas qu’on ose me mentir, évidemment – si ça arrivait, tu t’en repentirais –, mais je n’exigerai pas non plus que tu me livres tous les secrets de ton cœur. Oh ! encore une chose ! Quoi que je fasse, ce sera pour ton bien, pas pour le mien ou celui de la Tour Blanche. Alors, ça dissipe tes angoisses ? Désolée… tes inquiétudes ?
Se demandant s’il devait éclater de rire, Rand dévisagea la sœur.
— On vous enseigne ce truc ? demanda-t-il. Faire en sorte qu’une promesse sonne comme une menace ?
— Je vois… Tu veux des règles. Tous les garçons sont comme ça, quoi qu’ils disent. Bien, voyons un peu… J’abomine l’impolitesse. Tu seras donc courtois avec moi, avec mes amis et avec mes invités. Ça inclut de ne pas utiliser le Pouvoir sur eux – au cas où tu n’aurais pas compris – et de mettre un frein à ton fichu caractère, dont on m’a dit qu’il battait tous les records. Bien entendu, tes… compagnons… en veste noire auront les mêmes contraintes. Il serait regrettable que je doive te flanquer une rouste à cause d’une erreur commise par un de ces hommes. Je t’en ai dit assez ? Sinon, je peux continuer un moment sur ce thème…
Rand posa sa coupe sur le sol. En plus d’être amère, l’infusion était de nouveau froide. Dans la pièce, un petit tas de neige commençait à se former.
— Aes Sedai, c’est moi qui suis censé devenir fou. Mais toi, tu l’es déjà !
Sur ces mots, il se leva et se dirigea vers la sortie.
— J’espère que tu n’as pas tenté d’utiliser Callandor, lâcha Cadsuane dans son dos. Il paraît qu’elle a disparu de la Pierre. Tu as réussi à t’en tirer une fois, mais j’ai des doutes sur la deuxième…
Rand s’immobilisa et regarda derrière lui. La fichue bonne femme avait recommencé à broder ! Le vent se déchaînait autour d’elle, la neige tourbillonnait, et elle ne bronchait pas.
— Comment ça, m’en tirer ?
— Pardon ? fit Cadsuane sans relever les yeux. Ah ! oui ! Avant que tu t’en empares, dans la Pierre de Tear, très peu de gens, même à la Tour Blanche, en savaient long sur Callandor. Mais dans les coins les plus sombres de la bibliothèque de la tour, il y a des choses surprenantes. Je suis allée y fouiner, il y a des années, quand j’ai soupçonné que tu commençais à téter ta mère. Juste avant de prendre ma retraite, si tu veux savoir. Les bébés sont somme toute des créatures peu ragoûtantes, et je ne voyais pas comment te dénicher avant que tu aies cessé de passer ton temps à fuir par toutes les extrémités.
— Comment ça, m’en tirer ? répéta Rand.
Cadsuane leva enfin les yeux. Même avec le chignon en bataille et la robe couverte de neige, on eût dit une reine.
— Ne t’ai-je pas dit que j’abomine l’impolitesse ? Si tu dois me demander mon aide de nouveau, il faudra y mettre les formes ! Et t’excuser pour ton comportement d’aujourd’hui.
— Que veux-tu dire au sujet de Callandor ?
— Elle souffre d’une imperfection… L’absence des protections qui permettent d’utiliser sans danger les autres sa’angreal. Il semble qu’elle amplifie la souillure, provoquant des pensées délirantes. Lorsqu’un homme seul l’utilise, en tout cas. Si tu veux t’en servir, le seul moyen de ne pas risquer d’y laisser ta peau – ou de provoquer on ne sait quelle catastrophe –, c’est de te lier avec deux femmes, l’une d’elles guidant les flux.
Avec un effort pour ne pas voûter les épaules, Rand s’éloigna à grands pas. Ainsi, ce n’était pas seulement l’étrange condition du saidin autour d’Ebou Dar qui avait tué Adley. Au moment précis où il avait envoyé Narishma chercher l’épée, Rand lui-même avait signé la sentence de mort du pauvre homme.
— N’oublie pas, mon garçon, lança Cadsuane. Tu devras t’excuser et poser très poliment tes questions. Si tu sembles sincère, je pourrai même accéder à ta demande.
Rand entendit à peine. Il avait envisagé de recourir une nouvelle fois à Callandor, espérant qu’elle serait assez puissante. Désormais, il ne lui restait plus qu’une chance, et elle le terrifiait.
Il crut entendre une autre voix de femme – mais morte, celle-là, lui dire qu’avec cette arme il aurait pu défier le Créateur…
28
Une épine pourpre
Pour l’explosion que redoutait Elayne, le cadre paraissait mal choisi. Village de taille modeste, Pont-Harlon possédait trois auberges et assez de maisons pour que personne n’ait besoin de dormir dans une grange.
Au matin, lorsque Birgitte et Elayne descendirent dans la salle commune, maîtresse Dill, la rondelette patronne, leur sourit très chaleureusement et se fendit d’une révérence aussi appuyée que le lui permettait son embonpoint. Le statut d’Aes Sedai n’expliquait pas tout. Alors que la neige bloquait les routes, l’aubergiste, ravie que son établissement soit quand même plein, s’inclinait bien bas devant quiconque passait à sa portée.
Quand ses deux amies arrivèrent, Aviendha finissait d’engloutir un petit déjeuner composé de pain et de fromage. Après avoir épousseté les miettes qui constellaient sa robe verte, elle se leva, saisit sa cape sombre et alla rejoindre la Fille-Héritière et sa Championne.
Dehors, le soleil pâlichon pointait à peine le bout de son nez, et quelques nuages épars dérivaient dans le ciel limpide. Des nuages blancs et cotonneux, pas du genre à annoncer des chutes de neige. Bref, un jour parfait pour voyager.
N’était Adeleas, qui remontait la rue couverte de poudreuse en tirant par le bras une des femmes de la Famille, Garenia Rosoinde. Bien qu’elle eût l’air à peine plus âgée que Nynaeve, Garenia, une femme du Saldaea aux hanches étroites, exerçait depuis plus de vingt ans la profession de négociante. En principe, son nez crochu suffisait presque à lui seul à lui conférer l’autorité et l’assurance d’une experte en marchandages peu disposée à se laisser marcher sur les pieds. En ce jour, les yeux écarquillés et la bouche béante, elle faisait presque pitié – d’autant plus qu’elle gémissait doucement. D’autres membres de la Famille la suivaient, masse sans cesse grossissante, en marmonnant sous cape. Reanne et les autres tricoteuses menaient cette meute, l’air sinistres – à l’exception de Kirstian, qui semblait encore plus pâle que d’habitude. Alise était là aussi, les traits impénétrables.
Adeleas s’arrêta devant Elayne et propulsa en avant Garenia, si violemment qu’elle tomba à quatre pattes dans la neige. Elle resta ainsi, continuant à gémir. Les femmes de la Famille se massèrent derrière elle, de nouvelles arrivant à chaque seconde.
— Elayne, dit Adeleas, je te soumets le problème parce que Nynaeve est occupée.
Une façon polie de dire que l’ancienne Sage-Dame prenait un peu de bon temps quelque part avec Lan. Mais pour une fois, aucun sourire narquois ne ponctua cette annonce.