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Elayne sentit Birgitte se concentrer, telle une flèche qu’on braque sur sa cible.

Kirstian ignorait ce que voulait Lan. Du coup, elle marcha en silence jusqu’à leur destination, à savoir la petite cabane qui se dressait au carrefour de Culling et où Adeleas, la veille, avait emmené Ispan. Campé devant la cahute, Lan refusa de laisser entrer Kirstian. Dès qu’elle eut franchi le seuil, Elayne comprit pourquoi.

Près d’un tabouret renversé, Adeleas, le regard fixe, gisait sur le côté, une coupe reposant sur le parquet à proximité de sa main tendue. Sous sa gorge tranchée, une mare de sang finissait de se coaguler. Couchée sur un lit de camp, Ispan regardait le plafond sans le voir. Un rictus lui déformant la bouche, elle avait les yeux exorbités – d’horreur, à l’évidence, et ça n’avait rien d’étonnant, puisqu’un pieu de bois était enfoncé entre ses seins. Le marteau qui avait servi à la macabre opération était abandonné à côté du lit, à la lisière d’une autre mare de sang qui prenait naissance sous la morte.

Elayne lutta contre une formidable envie de vider son estomac sur-le-champ.

— Par la Lumière ! Qui peut avoir fait une chose pareille ?

Aviendha secoua pensivement la tête. Pas Lan, trop concentré à regarder dans neuf directions à la fois, comme s’il redoutait que l’être ou la créature coupable de cette boucherie revienne sur les lieux de son crime – en traversant les cloisons, pourquoi pas ?

Birgitte dégaina son couteau. De toute évidence, elle regrettait fort de ne pas avoir son arc. Une flèche braquée sur sa cible, vraiment…

Au début, Nynaeve resta simplement debout dans l’entrée, observant tout d’un œil d’aigle. À dire vrai, il n’y avait pas grand-chose à voir, à part ce qui sautait aux yeux. Un deuxième tabouret, une table bancale où trônaient une lampe, une bouilloire et une autre tasse, et une cheminée rudimentaire où il ne restait plus que des cendres froides. Rien de plus.

Dans la minuscule cabane, un seul pas suffit à Nynaeve pour atteindre la table. Plongeant un doigt dans la bouilloire, elle le porta à ses lèvres, goûta puis cracha vigoureusement. Ensuite, elle vida l’infusion sur la table et commença à étudier les feuilles sous le regard surpris d’Elayne.

— Que s’est-il passé ? demanda calmement Vandene sur le seuil de la porte.

Lan fit mine de lui barrer le chemin, mais elle l’écarta d’un simple geste. Pareillement, un geste dissuada Elayne de passer son bras autour des épaules de l’Aes Sedai.

Le regard de Vandene resta rivé sur le cadavre de sa sœur. Quant à Ispan, elle aurait tout aussi bien pu ne pas exister.

— Quand je vous ai vus converger tous par là, j’ai pensé que… Nous savions qu’il ne nous restait plus très longtemps à vivre, mais…

Le masque de sérénité ne se lézarda pas – de justesse, sembla-t-il.

— Qu’as-tu découvert, Nynaeve ?

Sur le visage de l’ancienne Sage-Dame, la compassion semblait presque déplacée. Après s’être raclé la gorge, elle désigna les feuilles d’infusion noires, sur la table, insistant sur les petits fragments blancs qu’on voyait au milieu.

— C’est de la racine d’épine pourpre, dit-elle, tentant en vain de ne pas trahir son émotion. C’est très sucré. Du coup, surtout quand on met beaucoup de miel dans son infusion, on peut très bien ne rien remarquer.

Sans détourner les yeux de sa sœur, Vandene hocha la tête.

— À Ebou Dar, Adeleas a pris goût aux boissons très sucrées.

— Un peu de racine d’épine pourpre calme la douleur. En trop grande quantité, c’est la mort assurée. Quelques gorgées suffisent, mais il faut du temps… (Nynaeve prit une grande inspiration.) Elles ont dû rester conscientes pendant des heures. Incapables de bouger, mais lucides. Leur meurtrier les a achevées pour éviter que quelqu’un déboule avec un antidote – bien que je n’en connaisse pas contre un dosage si massif – ou il a voulu qu’une des deux sache qui la tuait et comment.

Elayne ne put étouffer un cri à ces évocations. Vandene, elle, ne broncha pas.

— Ispan devait être visée, dit-elle comme si elle réfléchissait à voix haute, puisque c’est sur elle qu’on a passé le plus de temps.

Égorger quelqu’un prenait en effet quelques instants, alors qu’enfoncer un pieu dans la poitrine d’une personne exigeait des efforts considérables. Un raisonnement logique, mais comment Vandene parvenait-elle à rester ainsi de marbre ?

— En étant ici avec Ispan, Adeleas n’aurait jamais accepté une infusion proposée par quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Du coup, nous savons qui est son meurtrier. Un Suppôt des Ténèbres qui fait partie de notre expédition. En d’autres termes, une femme, très certainement, que nous côtoyons depuis le départ.

Elayne sentit que Birgitte frissonnait autant qu’elle.

— L’une des nôtres, oui…, approuva Nynaeve.

Aviendha entreprit d’éprouver avec le pouce le tranchant de son couteau. Pour une fois, Elayne n’y vit aucune objection.

Après avoir demandé qu’on la laisse seule un moment, Vandene s’assit sur le sol et prit dans ses bras le cadavre de sa sœur. Une fois sortis, Elayne et les autres découvrirent que Jaem, le Champion décrépit de Vandene, attendait en compagnie de Kirstian, qui tremblait de tous ses membres.

Un cri déchirant monta soudain de l’intérieur de la cahute. Le hurlement d’une âme qui vient de perdre tout ce qui compte pour elle. Bizarrement, Nynaeve fut la première à vouloir retourner dans la cabane, mais Lan la retint par le bras et Jaem – plus commode que le Champion, sur ce coup-là – se planta devant la porte. Que faire, sinon laisser Vandene crier son chagrin sous la protection de son Champion ? Un Champion, s’avisa Elayne, qui partageait ce désespoir, comme elle sentait pour sa part les émotions tourmentées de Birgitte.

La Championne prit son Aes Sedai par le bras et Aviendha se saisit de l’autre. Puis elle fit signe à Nynaeve de venir se joindre à la chaîne. Après une brève hésitation, l’ancienne Sage-Dame accepta cette invitation.

Le « meurtre » au sujet duquel Elayne s’était complu à plaisanter avait bel et bien eu lieu. Une de leurs compagnes était en réalité un Suppôt des Ténèbres, une nouvelle assez terrifiante pour glacer les sangs et les os. Mais on n’avait jamais rien inventé de mieux, afin de réchauffer les cœurs, que la flamme ardente de l’amitié.

À cause de la neige, il fallut deux jours pour couvrir les quatre dernières lieues – dans une ambiance de funérailles, bien entendu, même les Atha’an Miere adoptant un silence respectueux. Cela dit, ça ne les empêcha pas de continuer à harceler Merilille. Les femmes de la Famille, elles, continuèrent à tenir des messes basses, cessant seulement lorsqu’une Aes Sedai ou une tricoteuse se pointaient dans les environs. La selle rehaussée d’argent d’Adeleas installée sur son cheval, Vandene restait aussi impassible et détachée que lors de l’enterrement de sa sœur. Mais une lueur meurtrière dansait dans le regard de Jaem, et la même flamme devait sans nul doute brûler au fond du cœur de son Aes Sedai.

Dans ces conditions, Elayne fut folle de joie dès qu’elle aperçut dans le lointain les tours et les murs de Caemlyn. À croire que cette seule vision venait de ramener Adeleas à la vie et de lui offrir la Couronne de Roses sur un plateau d’argent.

Même à Caemlyn, pourtant une des mégalopoles majeures du monde, nul n’avait jamais vu une colonne si hétéroclite. Une fois les murs franchis, la Fille-Héritière et sa « suite » attirèrent l’attention malgré la cohue qui régnait en permanence dans les rues. Sortant sur leur perron, des boutiquiers en restèrent comme deux ronds de flan tandis que des conducteurs de chariot immobilisaient leur véhicule pour mieux voir. Et de tous côtés, des guerriers aiels et des Promises, tous dépassant d’au moins une tête le plus grand des citadins, se pressaient pour assister au spectacle. Autour d’eux, les gens du cru ne semblaient même plus les remarquer. Elayne, en revanche, ne passa pas à côté de cet… inconvénient. Si elle aimait Aviendha autant qu’elle s’aimait elle-même, voire plus, savoir qu’une horde d’Aiels arpentaient les rues de Caemlyn ne pouvait pas lui remplir le cœur de joie.