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— Ainsi, Arathelle et Aemlyn veulent le trône…, murmura Elayne. De la part d’Ellorien, je n’y crois pas – en tout cas, pas pour elle-même.

Pelivar pouvait agir dans l’intérêt d’une de ses filles. Luan, par contre, n’avait que des petites-filles, et toutes trop jeunes pour régner.

— Tu laisses entendre que ces cinq maisons pourraient s’unir. Derrière quelle figure de proue ?

Une menace sérieuse, si ça se produisait…

Dyelin posa le menton sur sa paume et sourit.

— Eh bien, il semble qu’on me considère comme la candidate idéale… Elayne, que comptes-tu faire au sujet du Dragon Réincarné ? On ne l’a pas vu ici depuis un moment, mais il peut revenir n’importe quand, semble-t-il.

Elayne ferma les yeux un moment. Mais quand elle les rouvrit, la réalité n’avait pas changé. Encore assise sur la dernière marche de l’estrade, elle avait toujours à côté d’elle une Dyelin souriante. Par la Lumière… Son frère combattait pour Elaida et son demi-frère faisait carrière chez les Capes Blanches. En ce jour, elle avait rempli le palais de femmes susceptibles de se sauter à la gorge, l’une d’elles étant en outre un Suppôt des Ténèbres ou peut-être même une sœur noire. Et sur le chemin du trône, ses principaux adversaires avançaient sous l’étendard d’une femme qui prétendait la soutenir. Décidément, le monde devenait fou ! Alors, pourquoi ne pas ajouter sa propre démence ?

— J’ai l’intention de le prendre pour Champion, voilà ce que je compte faire ! Et également de l’épouser. Mais tout ça n’a rien à voir avec le Trône du Lion. Mon premier projet, sur ce plan…

En écoutant, Dyelin éclata de rire. Parce que ce plan lui plaisait ? Ou parce qu’elle estimait que son propre chemin vers le trône se dégageait ? Quoi qu’il en soit, Elayne savait désormais à qui elle aurait affaire.

Alors qu’il entrait au petit trop dans Caemlyn, Daved Hanlon ne put s’empêcher de penser au potentiel de mise à sac de la grande cité. Lors de ses années de service, il avait vu plus d’une ville ou d’un village subir une razzia en règle. Vingt ans plus tôt, il était même entré dans Cairhien après le départ des Aiels. À ce propos, il semblait étrange que ces guerriers sauvages aient fait – apparemment, en tout cas – si peu de dégâts à Caemlyn. Cela dit, si les plus hautes tours de Cairhien n’avaient pas été en feu, à l’époque, il aurait été difficile de voir que des pillards étaient passés par là. Entre autres trésors, il restait beaucoup d’or à ramasser un peu partout, et pas mal de types s’étaient dévoués pour faire le travail.

Hanlon sonda les larges rues qui grouillaient de cavaliers et de piétons. En véritable expert, il repéra les gros marchands prêts à donner leur bourse dès qu’on leur montrait une lame – avec l’espoir de sauver leur misérable peau – ainsi que les jeunes filles et les femmes plus épanouies trop terrifiées, quand on les tirait dans un coin tranquille, pour avoir la force de crier et encore moins de se débattre. Hanlon avait assisté à des scènes de ce genre, y participant plus souvent qu’à son tour. Et il espérait bien recommencer un jour ! Mais pas à Caemlyn, dut-il reconnaître avec un soupir intérieur. Si les ordres qui l’envoyaient ici n’avaient pas été du genre auquel on ne désobéit pas, point final, il serait allé quelque part où le butin, certes moins somptueux, se révélait plus facile à récolter.

Ses instructions étaient des plus précises. Après avoir laissé sa monture aux écuries du Taureau Rouge, dans la Nouvelle Cité, il marcha environ une demi-lieue jusqu’à une grande maison nichée dans une rue latérale. La demeure d’une riche négociante qui ne tenait pas à faire étalage de son or, reconnaissable au petit dessin qui figurait sur la porte – un cœur rouge dans une main d’or.

Avec son regard bovin et ses énormes battoirs, le malabar qui le fit entrer n’avait rien du serviteur zélé d’une marchande. Sans un mot, il guida Hanlon à l’intérieur de la maison, puis le fit descendre à la cave. Prudent, Daved fit coulisser sa lame dans son fourreau. Parmi les innombrables choses qu’il avait vues, on trouvait pas mal de types et de bonnes femmes convoqués après un échec sur le lieu de leur exécution. Avait-il échoué ? Honnêtement, il ne le pensait pas. Mais on ne pouvait pas parler non plus de succès. Cela dit, il avait suivi les ordres. Hélas, ce n’était pas toujours suffisant…

Dans la cave illuminée par toute une série de lampes dorées, le regard d’Hanlon fut tout d’abord attiré par une jolie femme vêtue d’une robe de soie rouge bordée de dentelle, ses cheveux tenus par un filet de guipure. Dame Shiaine… Même s’il ne savait pas qui elle était, Hanlon allait devoir lui obéir. Souriant, il se fendit d’une courbette.

Dame Shiaine se contenta de le regarder, comme si elle attendait qu’il remarque ce qu’il y avait d’autre dans la cave.

Il aurait fallu être aveugle pour ne rien voir. À part quelques tonneaux, il n’y avait rien d’autre dans ce sous-sol qu’une grande et lourde table « décorée » d’une très étrange façon. Dans le plateau, on avait découpé deux grands ovales. La tête et les épaules d’un homme émergeaient du premier, le second laissant apparaître celles d’une femme. La tête inclinée en arrière, les deux prisonniers étaient maintenus dans cette position inconfortable par une lanière attachée à un morceau de bois glissé entre leurs dents et clouée au plateau de la table à ses deux extrémités. Sous la table, l’homme comme la femme étaient à genoux, les poignets attachés aux chevilles. Parfaitement ligotés pour se plier à toutes les fantaisies passant par la tête de leur bourreau en jupons.

Les cheveux grisonnants et le visage aristocratique, l’homme avait le regard fou, ce qui n’avait au fond rien de surprenant. Sa crinière noir brillant répandue sur la table, la femme avait un visage un peu trop oblong, au goût d’Hanlon.

Quand il vit vraiment ce visage, il ne put empêcher sa main de voler vers la poignée de son épée. Non sans effort, mais en s’efforçant de n’en rien laisser paraître, il lâcha l’arme. C’étaient bien des traits d’Aes Sedai, mais une sœur qui se laissait saucissonner ainsi ne pouvait pas être très dangereuse.

— Tu as donc un semblant de cerveau…, dit Shiaine.

À sa façon de parler, c’était une noble – en tout cas, elle en avait l’aura d’autorité. Et la démarche, lorsqu’elle contourna la table pour venir scruter le visage du prisonnier.

— J’ai demandé au Grand Maître Moridin de m’envoyer un type intelligent. Pas comme ce pauvre Jaichim…

Hanlon fronça les sourcils mais se reprit aussitôt. Ses ordres lui venaient de Moghedien. Qui était donc ce Moridin, par la Fosse de la Perdition ? Aucune importance ! Ses ordres lui venaient de Moghedien, et cela seul comptait.

Le malabar tendit à Shiaine un entonnoir qu’elle introduisit dans le trou ménagé dans le morceau de bois, puis dans la gorge de Jaichim, dont les yeux menacèrent de jaillir de leurs orbites.

— Ce pauvre Jaichim a gravement échoué, dit Shiaine en souriant comme un renard qui suit des yeux une volaille. Moridin entend qu’il soit puni. Et le pauvre Jaichim aime son eau-de-vie.

Shiaine recula – pas trop loin, afin de bien voir le spectacle – et le colosse avança vers la table, un tonneau entre les bras. Soufflé, Hanlon songea qu’il aurait peut-être pu soulever tout seul le tonneau, mais sûrement pas le renverser si aisément.

Le pauvre Jaichim eut le temps de crier une fois avant qu’un flux régulier de liquide ambré se déverse dans l’entonnoir, puis dans sa gorge. Alors qu’une odeur d’alcool saturait l’air, le prisonnier tenta de se débattre, réussissant même à soulever légèrement la table sur un côté, mais rien n’y fit. Des bulles remontèrent dans l’entonnoir avec chacun de ses cris, mais le flux ne se tarit à aucun moment.