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Puis l’homme cessa peu à peu de se défendre. Quand il s’immobilisa enfin, ses yeux morts fixant le plafond, de l’eau-de-vie coula de ses narines. Imperturbable, le colosse ne cessa pas de verser avant que la dernière goutte soit tombée du tonneau.

— Je crois que le pauvre Jaichim a fini par s’imbiber avec assez d’eau-de-vie, dit Shiaine avec un rire de gorge.

Hanlon ne trouva rien à redire à cette remarque. Très vaguement, il se demanda qui était le mort.

Shiaine n’en avait pas terminé. Sur un geste d’elle, le colosse arracha de la table une extrémité du curieux bâillon de l’Aes Sedai. Considérant la violence de l’opération, Hanlon supposa que plusieurs dents de la sœur avaient dû être plus qu’ébranlées par le morceau de bois. Mais la prisonnière ne s’arrêta pas à ce détail et se mit aussitôt à brailler :

— Je t’obéirai ! Je t’obéirai comme l’ordonne le Grand Maître ! Il m’a libérée du bouclier pour que je puisse obéir. Et il m’a dit de le faire. Laisse-moi te montrer ma soumission. Je ramperai devant toi. Je suis un ver de terre et toi l’astre du jour. Par pitié ! Par pitié !

Shiaine plaqua une main sur la bouche de la sœur, étouffant ses paroles sinon ses gémissements.

— Comment puis-je savoir que tu n’échoueras pas encore, Falion ? Tu l’as déjà fait une fois, et Moridin m’a autorisée à choisir ton châtiment. Il m’a aussi fourni une autre servante. Ai-je besoin de deux vermines dans ton genre ? Je vais peut-être te donner une seconde chance de plaider ta cause, Falion, mais dans ce cas, tu devras être convaincante. Et faire montre d’un véritable enthousiasme.

Dès que Shiaine retira sa main, l’Aes Sedai recommença à brailler, multipliant les promesses extravagantes. Mais le colosse remit le bâillon en place, reclouant l’extrémité, et les cris furent réduits à de sinistres gargouillis. Puis l’entonnoir changea de place et le colosse posa un autre tonneau sur la table, s’apprêtant à répéter le rituel de l’eau-de-vie. Prise de panique, Falion se débattit assez violemment pour faire vibrer la table.

Hanlon en fut très impressionné. Briser une Aes Sedai devait être une autre affaire que d’en imposer à un marchand grassouillet ou à sa fille aux joues rondes. Cela dit, il semblait bien que Shiaine avait reçu l’aide d’un des Rejetés.

S’avisant que la femme en soie rouge le dévisageait, Hanlon cessa de regarder Falion en souriant. Sa première règle, dans la vie, était de ne jamais fâcher ceux que les Rejetés avaient placés au-dessus de lui.

— Dis voir, Hanlon, ça te plairait de poser les mains sur une reine ?

Daved ne put s’empêcher de passer sur ses lèvres une langue gourmande. Une reine ? Voilà bien un fruit défendu auquel il n’avait pas encore goûté !

29

Du sommeil dans une tasse

— Ne te comporte pas comme un crétin entêté, Rand ! s’écria Min.

Prenant sur elle pour rester assise, elle croisa les jambes et battit violemment du pied. Mais impossible de dissimuler plus que ça son exaspération.

— Va la voir et parle-lui !

— Pourquoi ? rugit Rand. Désormais, je sais laquelle des deux lettres je dois croire, et c’est mieux comme ça. Elayne est en sécurité, à présent. Hors de portée de tous ceux qui veulent me frapper. Et hors de ma portée ! Tout est très bien.

De belles paroles, mais le jeune homme, en manches de chemise, faisait nerveusement les cent pas entre les rangées de fauteuils placées devant le Trône du Dragon. Serrant les poings à s’en faire blanchir les phalanges, il foudroyait du regard les lourds nuages noirs qui, derrière la fenêtre, déversaient leur cargaison de neige sur Cairhien.

Min échangea un regard avec Fedwin Morr, posté près de la porte sculptée de grands soleils. Ces derniers temps, les Promises ne se donnaient plus la peine d’annoncer les visiteurs qui ne semblaient pas menaçants, les laissant entrer comme à travers une passoire. L’imposant Asha’man, si jeune fût-il, avait mission de repousser les gens que Rand ne désirait pas voir ce matin. Le Dragon et l’Épée ornant son col, Morr avait déjà vu plus de batailles – et donc d’horreurs – que bien des hommes trois fois plus âgés que lui. Cela dit, il restait un gamin. Et alors qu’il coulait des regards inquiets à Rand, il semblait plus juvénile que jamais. Aux yeux de Min, l’épée qu’il portait sur la hanche ne semblait pas à sa place.

— Le Dragon Réincarné est un homme, Fedwin, dit-elle. Et comme tout mâle qui se respecte, il se lamente parce qu’une certaine jeune femme, croit-il, ne veut plus jamais le revoir.

Les yeux ronds, Fedwin sursauta comme si Min l’avait pincé. Rand, lui, s’immobilisa pour la gratifier d’un regard noir. Tentée de rire, la jeune femme se retint par respect pour la douleur de son compagnon, aussi réelle que celle d’une blessure à l’arme blanche. Et parce qu’elle savait que Rand aurait autant souffert si elle lui avait fait ce qu’il venait de subir. Enfin, c’était une image, car elle ne serait jamais en mesure d’ordonner qu’on retire tous les étendards du Dragon des tours d’une ville.

Apprenant la nouvelle de la bouche de Taim, à l’aube, Rand avait d’abord été abattu. Mais après le départ du faux Dragon repenti, il avait repris du poil de la bête pour se lancer dans cette… crise.

Min se leva, tira sur sa veste vert pâle, croisa les bras et chercha le regard de Rand.

— Quelle autre raison pourrait mettre le Dragon Réincarné dans cet état ?

Éperdument amoureuse du jeune homme, Min, après toute une matinée de ce régime, avait néanmoins très envie de lui frictionner les oreilles.

— Tu n’as pas prononcé deux fois le nom de Mat, et pourtant, tu ignores s’il est encore en vie.

— Il l’est ! s’écria Rand. Sinon, je le saurais… Insinues-tu que je… ?

Le mot sembla refuser de franchir les lèvres du futur vainqueur de l’Ultime Bataille.

— Que tu boudes ? Exactement ! Encore un effort, et tu auras des langueurs… Certaines femmes sont séduites par les hommes qui affichent une moue boudeuse, mais je n’en fais pas partie.

Attention de ne pas aller trop loin ! Si Rand n’avait pas rougi, il se rembrunissait à vue d’œil.

— Rand, n’as-tu pas multiplié les efforts pour qu’Elayne monte sur le trône d’Andor ? Qui lui revient de droit, si je puis me permettre de l’ajouter… Et ne disais-tu pas qu’elle devait hériter d’un royaume entier, pas dévasté comme le Cairhien ou Tear ?

— Oui, c’était mon plan ! Et maintenant que c’est fait, elle me fiche dehors ! Rien que ça ! Et ne me répète pas de cesser de beugler, parce que je suis parfaitement calme.

S’avisant qu’il embellissait peut-être un peu la réalité, Rand se tut, seul un grognement continuant à sourdre de sa gorge. Comme souvent ce matin, Fedwin fit mine de s’intéresser aux boutons de sa veste, les tripotant frénétiquement.

Min resta impassible. Il n’était pas question qu’elle gifle Rand, et pour qu’elle lui flanque une fessée, il était bien trop grand.

— Le royaume d’Andor est à elle, comme tu le désirais. Et maintenant qu’elle a fait arracher tes étendards, aucun Réprouvé ne l’attaquera.

Une lueur menaçante dansa dans les yeux de Rand, mais la jeune femme ne recula pas.

— Là encore, comme tu le désirais… Et ne fais pas mine de croire qu’elle se soit rangée dans le camp de tes ennemis. Le royaume d’Andor sera fidèle au Dragon Réincarné, et tu le sais très bien. Alors, si tu tapes du pied, c’est parce que tu penses qu’elle ne veut plus te voir. Va à sa rencontre, crétin !

Ce qui restait à dire eut du mal à sortir…

— Avant que tu aies dit deux mots, elle t’aura sauté au cou !

Min aimait Elayne, la Lumière lui en était témoin. Oui, elle l’aimait presque autant que Rand – voire autant, quoique d’une manière différente – mais comment rivaliser avec une superbe reine aux cheveux d’or régnant sur une puissante nation ?