Выбрать главу

Sorilea elle-même en fut surprise, et Sarene en resta bouche bée. Sursautant malgré lui, Morr s’empressa d’en revenir à ses boutons. Mais Min crut l’entendre glousser nerveusement.

Rand fit demi-tour et marcha jusqu’à mi-chemin du Trône du Dragon, où son sceptre et la couronne d’Illian reposaient sur sa veste rouge brodée de fil d’or. Voyant son air sinistre, Min eut envie de courir vers lui – et tant pis s’il y avait du public ! – mais elle se força à continuer d’observer les Aes Sedai et Sorilea. Jusque-là, elle n’avait jamais rien vu d’exploitable autour de la tête enneigée de la vieille femme.

Sans crier gare, Rand se retourna et revint sur ses pas si vite que Beldeine et Sarene reculèrent d’instinct. Sur un geste de la Matriarche, elles reprirent leur place dans les rangs.

— Accepteriez-vous d’être enfermées dans un coffre ? demanda Rand. D’y rester toute la journée, après avoir été rouées de coups, puis d’en sortir pour être de nouveau molestées ?

Le sort qu’il avait subi.

— Oui ! s’écria Elza, toujours prosternée. Tout ce que tu demanderas !

— Si tu l’exiges, répondit Erian d’une voix tremblante.

Les trois autres acquiescèrent lentement.

Glissant les poings dans ses poches, Min dévisagea les cinq femmes sans en croire ses yeux. Que Rand ait envie de se venger semblait normal, mais elle allait devoir l’en dissuader. Le connaissant mieux qu’il se connaissait lui-même, elle savait sur quels points il était plus inflexible que l’acier, et sur lesquels il se montrait vulnérable malgré ses rodomontades. S’il se laissait aller à la vengeance, il ne se le pardonnerait jamais. Certes, mais comment l’en empêcher ? Les traits tordus par la fureur, il secouait la tête comme lorsqu’il se querellait avec la voix qu’il entendait dans son crâne. Puis il marmonna un mot que Min parvint à comprendre : ta’veren.

Très calme, Sorilea observait attentivement le Dragon Réincarné. Tout aussi impassible, Nesune conduisait sa propre étude – même la menace du coffre n’était pas parvenue à l’ébranler. À part Elza, toujours en transe de vénération, les autres avaient blêmi, à croire qu’elles s’imaginaient pliées en quatre dans un coffre après avoir reçu une volée de coups.

Une aura bleu et jaune jaillit soudain de nulle part et engloba en un clin d’œil toutes les images qui dansaient entre Rand, les cinq sœurs et la Matriarche. À ce spectacle, dont elle connaissait le sens, Min ne put s’empêcher de soupirer – un mélange de surprise et de soulagement.

— Elles te serviront toutes, Rand, chacune à sa façon… Je viens de le voir.

Sorilea, au service de Rand ? Soudain, Min se demanda ce que signifiait vraiment le « chacune à sa façon ». Les mots lui venaient en même temps que la prescience, mais il y avait toujours un doute sur leur sens précis. Quoi qu’il en soit, ces six femmes seraient au service de Rand, ça ne faisait aucun doute.

La sérénité revenant sur ses traits, Rand étudia en silence les Aes Sedai. Certaines d’entre elles arquèrent un sourcil à l’intention de Min, s’étonnant que quelques mots de sa part aient pu avoir un tel effet sur le Dragon Réincarné. Mais elles se reconcentrèrent très vite sur Rand, le souffle court dans l’attente de sa sentence. Elza elle-même leva les yeux pour le regarder.

Sorilea glissa un regard furtif à Min et y ajouta un très léger hochement de tête. Approbateur, estima la jeune femme. Alors qu’elle avait fait mine de se ficher éperdument que la balance penche d’un côté ou de l’autre.

— Vous pouvez me jurer allégeance, dit enfin Rand, comme l’ont fait Kiruna et les autres. C’est ça ou retourner là où les Matriarches vous ont gardé jusqu’à présent. Je n’accepterai rien de moins.

Malgré son ton quelque peu insistant, Rand aussi faisait semblant de se moquer de la suite des événements. Alors qu’il croisait les bras, très calme, le serment qu’il exigeait jaillit de cinq gorges en même temps.

Avec ce que ses visions venaient de lui apprendre, Min ne s’attendait pas à des tergiversations. Elle fut néanmoins surprise de voir Elza se redresser sur les genoux tandis que ses quatre collègues se laissaient tomber sur les leurs. Comme une seule, les cinq Aes Sedai jurèrent avec la Lumière pour témoin – et sur leur espoir de salut – de servir loyalement le Dragon Réincarné jusqu’à ce que l’Ultime Bataille ait eu lieu.

Nesune prononça les paroles rituelles comme si elle pesait chacune soigneusement, Sarene les déclama comme s’il s’agissait d’un théorème de logique appliquée et Elza les récita en souriant de toutes ses dents. Chacune son style, peut-être, mais l’essentiel restait qu’elles jurent toutes. Au bout du compte, se demanda Min, combien d’Aes Sedai Rand aurait-il à ses côtés ?

Dès que le serment fut prononcé, il se désintéressa des cinq sœurs.

— Trouve-leur des vêtements et qu’elles rejoignent vos autres « apprenties », dit-il d’un ton distrait à Sorilea.

Il fronçait les sourcils, mais ça semblait n’avoir aucun rapport avec les sœurs et la Matriarche.

— Combien d’apprenties penses-tu avoir, au bout du compte ? demanda-t-il à Sorilea.

Min faillit sursauter d’entendre ainsi l’écho fidèle de ses propres pensées dans la bouche de Rand.

— Autant qu’il faudra…, lâcha sèchement la Matriarche. Je crois que d’autres viendront encore…

Elle tapa dans ses mains puis fit un geste. Aussitôt, les cinq sœurs se remirent debout. Seule Nesune semblait surprise de l’empressement qu’elle avait mis à obéir. Sorilea eut un sourire très satisfait – pour une Aielle – dont l’obéissance des sœurs, selon Min, ne devait pas être l’unique motivation.

Rand se détourna, prêt à recommencer à marcher comme un lion en cage et à se lamenter au sujet d’Elayne. Min reprit place dans un fauteuil, regrettant de ne pas avoir sous la main un des livres de maître Fel. Pour le lire ou le jeter sur Rand ! Non, pour le lire. Comme projectile, elle aurait préféré un ouvrage d’un autre auteur.

Sorilea poussa son petit troupeau de sœurs hors de la salle, mais elle s’immobilisa dans l’encadrement de la porte et se retourna pour regarder Rand, qui marchait vers son trône doré.

— Cette femme, Cadsuane Melaidhrin, est de nouveau au palais aujourd’hui. Selon moi, elle croit que tu as peur d’elle, Rand al’Thor. Sûrement parce que tu l’évites…

Sur ces mots, la Matriarche sortit.

Un long moment, Rand resta debout à contempler le trône, ou quelque chose, au-delà, qu’il était le seul à voir. Puis il s’ébroua et alla récupérer sur le siège la Couronne d’Épées. Alors qu’il semblait vouloir la poser sur sa tête, il hésita, et la remit où elle était. En revanche, il s’empara de sa veste rouge et l’enfila.

— Je dois découvrir ce que veut Cadsuane, dit-il. Si elle vient tous les jours au palais, ce n’est pas parce qu’elle aime se promener dans la neige. Tu m’accompagnes, Min ? Peut-être auras-tu une vision.

Min se leva à la vitesse de l’éclair. Une entrevue avec Cadsuane serait sûrement aussi déplaisante que celle avec Sorilea, mais tout valait mieux que rester assise là à ne rien faire. De plus, elle aurait peut-être pour de bon une vision.

L’œil vif, Fedwin emboîta le pas aux deux jeunes gens.

Les six Promises qui attendaient dans le couloir, assises sur les talons, se relevèrent mais ne suivirent pas le mouvement. Parmi elles, Min ne connaissait que Somara, qui lui fit un rapide sourire et jeta un regard désapprobateur à Rand. Les cinq autres Aielles le foudroyèrent carrément des yeux. Si elles avaient accepté les explications tactiques du jeune homme – en partant sans elles, il avait trompé les espions, persuadés qu’il ne se déplaçait jamais sans sa garde personnelle et donc qu’il était toujours à Cairhien – les Promises exigeaient toujours de savoir pourquoi il ne les avait pas fait venir ensuite. Rand ne savait que leur répondre…