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Marmonnant entre ses dents, il allongea la foulée, obligeant Min à trottiner pour le suivre.

— Ne quitte pas Cadsuane des yeux, Min. Et toi non plus, Morr. Elle nous mijote un sale tour d’Aes Sedai, mais je n’arrive pas à voir lequel. Que je sois carbonisé si…

Un mur de pierre sembla s’abattre sur Min. En même temps, elle crut entendre des rugissements et des craquements. Puis elle sentit que Rand la retournait sur le dos – elle s’était donc écroulée ? –, la regardant avec dans les yeux quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu : de la peur. Et cela disparut seulement une fois qu’elle se fut à demi relevée, toussant comme une perdue mais entière. Quand la poussière qui flottait dans l’air fut un peu retombée, elle découvrit le carnage.

Les six Promises n’étaient plus devant la porte des appartements de Rand – lesquels n’en avaient plus, de porte, ni d’ailleurs de mur. Alors qu’un trou presque aussi large béait dans le mur opposé, la jeune femme vit clairement le désastre, dans le fief du Dragon Réincarné. Des tas de gravats gisaient un peu partout et il n’y avait plus de plafond, des flocons de neige s’abattant sur les flammes qui s’élevaient du champ de ruines. Un des énormes montants du lit, en feu, saillait des décombres et le mur du fond manquait lui aussi, son absence offrant une vue dégagée sur les tours qui se dressaient dans le lointain. À croire qu’un marteau géant s’était abattu sur le Palais du Soleil. Si Rand et Min avaient été à l’intérieur, et non dans le couloir…

— Que s’est-il… ? commença Min. (Consciente que sa question était absurde, elle en posa une autre :) Qui ?

Couverts de poussière, les cheveux en bataille et les vêtements déchirés, Rand et Morr semblaient s’être traînés par terre dans le couloir – et c’était peut-être le sort qu’ils avaient subi, car tous trois se trouvaient à dix bons pas de l’endroit où se dressait naguère la porte. Le souffle de l’explosion…

Des cris montaient de tous les couloirs adjacents. Bien entendu, aucun des deux hommes ne répondit à Min.

— Puis-je me fier à toi, Morr ? demanda Rand.

— Tu peux me confier ta vie, seigneur Dragon.

— C’est le genre de confiance que je cherche… (Rand caressa la joue de Min puis se leva brusquement.) Veille sur elle au péril de ta vie, Fedwin Morr ! (Une voix froide et dure comme la mort.) Si nos ennemis sont encore au palais, ils sentiraient que tu tentes d’ouvrir un portail, et ils frapperaient avant que tu en aies terminé. Ne canalise pas le Pouvoir, sauf si c’est indispensable, mais tiens-toi prêt à le faire. Conduis Min dans les quartiers des serviteurs et tue quiconque tenterait de l’atteindre. Homme ou créature !

Avec un dernier regard pour Min – en d’autres circonstances, elle aurait pu mourir heureuse, après qu’il eut ainsi posé ses yeux sur elle – Rand s’éloigna des décombres au pas de course. Le plus loin possible de sa compagne. Parce que le danger le suivrait, se détournant ainsi d’elle.

D’une main grise de poussière, Morr tapota le bras de la jeune femme.

— Ne t’en fais pas, Min, je veillerai sur toi.

Mais qui veillerait sur Rand ?

« Puis-je me fier à toi, Morr ? » avait-il demandé à un garçon qui était venu à lui parmi les premiers, avide d’apprendre et de servir.

Oui, par la Lumière ! qui veillerait sur lui ?

Dès qu’il eut franchi une intersection, Rand s’appuya contre un mur puis se connecta au pouvoir. Alors que quelqu’un venait d’essayer de le tuer, vouloir cacher à Min qu’il titubait était ridicule, mais il n’y pouvait rien…

Quelqu’un ? Oui, et pas n’importe qui… Un homme. Demandred, peut-être. Ou Asmodean, enfin revenu. Voire les deux, car Rand avait senti quelque chose d’étrange, comme si le tissage offensif ne venait pas d’une seule direction. Senti, certes, mais trop tard pour agir. S’il n’avait pas été dans le couloir, il serait mort. Bien sûr, il y était prêt, mais Min… Non, pas elle ! Pas elle… Au fond, Elayne avait bien fait de lui tourner le dos. Par la Lumière ! oui, elle avait eu raison !

Dès qu’il se fut connecté à la Source, le saidin se déversa en lui, l’emplissant de glace et de feu. Un mélange de vie, de douceur, de pourriture et de mort. L’estomac retourné, il y vit double, comme d’habitude. Un instant, il crut apercevoir un homme – pas avec ses yeux, mais à l’intérieur de sa tête. Un inconnu aux traits flous, qui disparut aussitôt.

Regorgeant de Pouvoir, Rand se réfugia dans son cocon de Vide.

Tu ne gagneras pas ! dit-il à Lews Therin. Si je meurs, ce sera moi qui mourrai ! Moi, tu entends ?

J’aurais dû écarter Ilyena…, murmura le spectre. Ainsi, elle aurait survécu.

Bannissant la voix dans les confins de son esprit, Rand lâcha le mur et avança en silence dans les couloirs du palais. Rasant les tapisseries, il se glissa d’un coffre bardé d’or à une vitrine pleine de statuettes et de pièces de porcelaine. À l’affût de ses agresseurs, bien entendu…

Les tueurs ne seraient pas satisfaits tant qu’ils n’auraient pas vu son cadavre, et en approchant de ses appartements, ils se montreraient très prudents, au cas où il aurait survécu grâce à une de ces ruses du destin typiques des ta’veren. Eux aussi aux aguets, ils attendraient qu’il se manifeste.

Dans le Vide, Rand se fondait avec le Pouvoir – l’union la plus intime possible tout en restant en vie. Et dans ces moments-là, comme lorsqu’il maniait une épée, il ne faisait plus qu’un avec son environnement.

Des cris montaient de toutes les directions. Quelques voix demandaient ce qui s’était passé et d’autres hurlaient que le Dragon Réincarné avait perdu l’esprit. Dans sa tête, la frustration qui dominait le nœud d’émotions qui était en fait Alanna apporta un peu de réconfort au jeune homme. Depuis le début de la matinée, la sœur était à l’extérieur du palais et peut-être même hors de la ville. Que ne pouvait-il en être de même pour Min !

De temps en temps, Rand croisait dans les couloirs des hommes et des femmes, pour l’essentiel des domestiques, qui couraient comme des fous, trébuchaient, tombaient puis se relevaient pour détaler de plus belle. Dans leur panique, ils ne remarquaient même pas le Dragon Réincarné.

Quand le Pouvoir coulait en lui, Rand captait le plus léger bruit. Y compris celui des semelles de bottes souples foulant le sol.

Se plaquant contre le mur, à côté d’une longue table couverte de porcelaines, Rand s’enroula dans un tissage de Feu et d’Air et ne bougea plus, dissimulé par un Repli de Lumière.

Des Promises voilées déboulèrent et passèrent devant lui sans le voir. Un flot de guerrières se dirigeant vers ses appartements. Pas question qu’il les autorise à l’accompagner ! Il avait promis, certes, mais de les laisser lutter près de lui, pas de les conduire à l’abattoir. Lorsqu’il aurait trouvé Demandred et Asmodean, ce serait le seul destin possible pour ces femmes, et il y avait déjà bien trop de noms sur sa liste. Sans compter les cinq qu’il allait devoir apprendre et ajouter. Celui de Somara, il le connaissait déjà…

Oui, il avait dû faire cette promesse, et à présent, il était contraint de la tenir. Rien que pour ça, il méritait la mort.

Pour garder les aigles et les femmes en sécurité, il faut les mettre en cage, dit Lews Therin comme s’il citait une source connue de lui seul. Puis il éclata en sanglots alors que la dernière Promise disparaissait à l’angle du couloir.

Rand continua de progresser lentement dans le palais en décrivant un arc de cercle qui l’éloignait du lieu de l’attentat. Le Repli de Lumière utilisant fort peu de Pouvoir – si peu, en fait, qu’un autre homme capable de canaliser aurait dû être à deux pas de lui pour sentir qu’il tissait le saidin –, il y recourut chaque fois que quelqu’un se trouva en situation de le voir. Ses agresseurs n’avaient pas frappé au hasard en espérant qu’il soit chez lui. Non, ils avaient des espions dans le palais.