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Était-ce sa nature de ta’veren qui l’avait poussé à sortir de ses appartements ? Peut-être, si un ta’veren pouvait avoir une telle influence sur lui-même. Il pouvait aussi s’agir d’un hasard, bien entendu. Quoi qu’il en soit, sa façon de tirer sur la Trame lui permettrait d’exercer sur ses agresseurs une attraction qui les amènerait à lui alors qu’ils le croyaient mort ou grièvement blessé. À cette perspective, Lews Therin gloussa d’anticipation. Rand crut le sentir se frotter les mains de satisfaction.

En trois occasions, Rand dut se dissimuler avec le Pouvoir pour laisser passer une colonne de Promises voilées. Une quatrième fois, ce fut pour échapper à Cadsuane, qui remontait un corridor à la tête de six Aes Sedai dont pas une ne lui était connue. On eût dit une meute en chasse ! Et même s’il n’avait pas vraiment peur de la sœur au chignon gris – pas peur du tout, en réalité ! – il attendit que ses amies et elle soient hors de vue avant de dissiper son Repli de Lumière. Et cette fois, Lews Therin ne gloussa pas, restant silencieux jusqu’à ce que l’Aes Sedai soit très loin de lui.

Alors que Rand s’écartait du mur, une porte s’ouvrit juste à côté de lui et Ailil passa la tête dans l’encadrement pour jeter un coup d’œil dans le couloir. Ainsi, il était près de ses appartements ? Derrière la noble dame, il aperçut une femme à la peau noire portant des boucles d’oreilles dont l’une était reliée à son anneau nasal par une chaîne d’or où pendaient des médaillons. C’était Shalon, la Régente des Vents de Harine din Togara, l’ambassadrice des Atha’an Miere qui s’était installée au palais avec sa suite presque en même temps que Merana avait informé Rand du fameux marché. Et cette femme du Peuple de la Mer avait un rendez-vous privé avec une noble dame qui souhaitait peut-être la mort du Dragon Réincarné…

Quand elles virent Rand, les deux conspiratrices potentielles écarquillèrent les yeux.

Le jeune homme se montra aussi doux que possible, mais il agit à la vitesse de l’éclair. Quelques secondes après que la porte se fut malencontreusement ouverte, il finit d’allonger Ailil sur son lit, à côté de Shalon. Bien entendu, ces deux femmes ne faisaient peut-être pas partie du complot. Mais dans les cas de ce genre, mieux valait avoir des remords que des regrets. Le regard brillant de fureur au-dessus de leur bâillon – des foulards récupérés sur Ailil –, les deux furies se débattaient contre les lambeaux de draps utilisés par Rand pour leur ligoter les poignets et les chevilles. Le bouclier qu’il avait noué autour de Shalon mettrait un jour ou deux avant de se dissiper, mais quelqu’un trouverait sûrement les deux femmes avant ce délai et les débarrasserait de leurs autres liens.

Inquiet au sujet de ce bouclier, qui pouvait le trahir, Rand entrouvrit la porte et sonda le couloir. Puis il sortit à la vitesse de l’éclair et referma derrière lui. Il aurait été suicidaire de laisser à la Régente des Vents la possibilité de canaliser, mais un tissage de ce type demandait une grande quantité de Pouvoir. Si un de ses agresseurs était à proximité… Par bonheur, il ne vit personne non plus dans les corridors adjacents. À une cinquantaine de pas, celui qu’il remontait, laissant derrière lui les appartements d’Ailil, donnait sur un palier en balcon doté d’une grande volée de marches de chaque côté. De là, on avait vue sur une grande salle carrée au fond de laquelle se dressait le frère jumeau du double escalier. Sur les murs, des tapisseries géantes représentaient des oiseaux prenant leur envol vers les nues. Et juste au centre de la salle, Dashiva regardait autour de lui en s’humectant nerveusement les lèvres. Près de lui, Rand reconnut Gedwyn et Rochaid.

Lews Therin radota de nouveau au sujet du massacre qu’il aurait dû faire dès le début.

— … je répète que je ne sens rien, était en train de dire Gedwyn. Il est mort !

À cet instant, Dashiva vit Rand sur son perchoir.

L’ombre d’un rictus, sur le visage de l’Asha’man, avertit le jeune homme qu’il était repéré. Alors que Dashiva canalisait une attaque, il tissa d’instinct sa riposte – comme souvent, sans savoir exactement de quoi il s’agissait. Au fond, c’était peut-être même quelque chose qu’il venait de puiser dans la mémoire de Lews Therin. D’ailleurs, était-ce lui seul qui tissait, ou le spectre participait-il ? Quoi qu’il en soit, des flux d’Air, de Feu et de Terre s’enroulèrent autour de lui.

Le feu projeté par Dashiva toucha Rand, l’envoyant valser en arrière. Mais alors qu’il roulait sur le sol, il n’éprouva pas la moindre angoisse. L’armure qu’il s’était tissée ne laisserait rien passer, à part un Torrent de Feu ! Hélas, elle bloquait aussi l’air ! Le souffle court, le vacarme de l’explosion résonnant dans ses oreilles, le jeune homme continua de glisser sur le sol alors que des gravats tombaient encore autour de lui. Pourtant, il relâcha son tissage protecteur. Pas seulement pour respirer, mais parce que ce qui empêchait le Pouvoir d’entrer… lui interdisait aussi de sortir.

Alors qu’il n’avait pas fini de glisser, il tissa des flux de Feu et d’Air, mais selon une configuration bien différente du Repli de Lumière. De fins filaments rouges jaillirent de sa main gauche et traversèrent la balustrade de pierre en direction de l’endroit où se tenaient Dashiva et les autres. De la droite fusèrent des boules de feu, là encore un tissage de Feu et d’Air, qui traversèrent elles aussi la pièce puis explosèrent dans la salle du bas. Alors que le palais vibrait sur ses fondations, des colonnes de poussière s’élevèrent de nouveau.

Se levant d’un bond, Rand courut à toutes jambes et repassa devant la porte d’Ailil. Un homme qui frappait puis restait en place signait tout simplement sa sentence de mort. Et s’il était prêt à quitter ce monde, ce n’était pas pour tout de suite ! En ricanant tout bas, il descendit un couloir, s’engagea dans un étroit escalier de service et déboula bientôt à l’étage inférieur.

Très prudemment, il approcha de l’endroit où il avait vu Dashiva, l’enfer prêt à jaillir de ses mains à la moindre ombre suspecte.

J’aurais dû les tuer tous dès le début ! brailla Lews Therin, haletant. Oui, jusqu’au dernier !

Rand le laissa tempêter.

La grande salle semblait avoir été balayée par un déluge de flammes. Des tapisseries, il ne restait plus que quelques lambeaux calcinés, et de grands trous béaient dans le sol et les murs. Le double escalier, là où s’était tenu Rand, s’interrompait après quelques marches, surplombant le vide.

Mais aucun signe des trois Asha’man. Pourtant, ils n’avaient pas pu être entièrement carbonisés. Il aurait dû subsister des vestiges…

Au pied de l’autre escalier, au fond de la salle, un serviteur en livrée noire passa la tête dans l’encadrement d’une porte. Dès qu’il aperçut Rand, il recula brusquement. Une autre domestique pointa le bout de son nez à l’extrémité d’un couloir, vit le jeune homme et détala en soulevant ses jupes pour aller plus vite. Et en criant, bien entendu, que le Dragon Réincarné massacrait tout le monde dans le palais.

Rand sortit de la salle en faisant la grimace. Pour effrayer les gens incapables de lui faire du mal, il n’avait pas son égal ! Idem quand il s’agissait de tout détruire autour de lui.

Détruire ou être détruit ! s’esclaffa Lews Therin. Quand c’est le choix dont on dispose, y a-t-il vraiment une différence ?

Quelque part dans le palais, un homme canalisa assez de Pouvoir pour ouvrir un portail. Dashiva et les autres qui s’enfuyaient ? Ou qui voulaient le lui faire croire ?

Sans plus chercher à se cacher, Rand arpenta les couloirs du palais. À part lui, tout le monde semblait occupé à se terrer quelque part, les rares serviteurs qu’il vit s’enfuyant en hurlant de terreur. Corridor après corridor, il continua sa traque, empli de saidin à en exploser, un mélange de feu et de glace aussi acharné à sa perte que l’avait été Dashiva – avec en plus la souillure qui rongeait son âme comme un ver. Pour vibrer du désir de tuer, pas besoin des encouragements et des rires de dément de Lews Therin.