Quand il aperçut un éclair noir – une veste, devina-t-il – il leva les mains et déchaîna son feu, pulvérisant un mur à l’intersection de deux couloirs. Se demandant s’il avait tué son adversaire, il ne laissa pas le tissage se dissiper mais ne refit pas feu.
— Seigneur Dragon ! cria une voix dans le couloir à demi dévasté. C’est moi, Narishma ! Flinn est avec moi.
— Je ne vous avais pas reconnus, mentit Rand. Venez donc, tous les deux.
— Seigneur Dragon, tu es peut-être un peu à cran, pour l’instant, dit Flinn. Attendons que tout le monde se soit un peu calmé.
— Bonne idée…, répondit Rand.
Avait-il vraiment tenté de tuer Narishma ? L’influence de Lews Therin aurait été une bien piètre excuse…
— Oui, c’est ce qu’il faut faire… Attendre encore un peu…
Pas de réponse. Mais un bruit de pas qui s’éloignait, aurait-on dit. Baissant les mains, Rand partit lui aussi dans la direction opposée à celle des deux hommes.
Des heures durant, il fouilla le palais sans trouver trace de Dashiva et de ses complices. Dans les couloirs, les salles et même les cuisines, il ne croisa pas âme qui vive. Une chasse inutile ! Pas de gibier déniché et aucune leçon de tirée… Enfin, si… Il avait appris quelque chose. La confiance était un couteau dont le manche tranchait autant que la lame.
Alors, le chagrin le submergea.
La petite pièce aux murs de pierre était enfouie dans les entrailles du palais – et plutôt chaude malgré l’absence de cheminée. Pourtant, Min frissonnait.
Sur la table de bois bancale, trois lampes dorées fournissaient largement assez de lumière. À partir de cette pièce, avait dit Rand, il pourrait faire sortir Min même si quelqu’un parvenait à arracher le palais de ses fondations. Et ça n’avait pas eu l’air d’être une plaisanterie.
La Couronne d’Épées sur les genoux, la jeune femme observait Rand tandis que celui-ci étudiait attentivement Fedwin. Nerveuse, elle serra un peu trop fort la couronne et la lâcha dès que les minuscules lames cachées parmi les feuilles de laurier s’enfoncèrent dans sa peau. Bizarre, vraiment, que la couronne et le sceptre soient entiers alors que le Trône du Dragon avait été réduit en miettes carbonisées. Près du siège de Min, contre lequel reposait le ceinturon d’armes de Rand, avec son épée et son fourreau, les rares objets que le jeune homme avait pu récupérer étaient rangés dans un grand sac de cuir. Un choix de vestiges plutôt étrange, selon Min…
Espèce de greluche abrutie ! s’admonesta-t-elle. Refuser de penser à ce qui va arriver n’empêchera pas que ça arrive…
Sa veste en lambeaux et couvert de poussière de la tête aux pieds, Rand était assis en tailleur sur le sol nu. Le visage de marbre, il observait Fedwin sans ciller.
Assis lui aussi sur le sol, mais les jambes tendues, le gamin, la langue pointant entre les dents tant il se concentrait, jouait avec des cubes de bois. Les gestes bizarrement malhabiles, il tentait d’ériger une tour.
À cette vision, Min sentit son cœur se serrer.
Elle se souvenait encore de son horreur lorsque le jeune homme chargé de veiller sur elle s’était soudain retrouvé avec un âge mental de cinq ans. Si la tristesse qu’elle avait éprouvée ne s’était pas dissipée – ce n’était qu’un jeune garçon, quelle injustice ! –, elle espérait que Rand isolait toujours Fedwin de la Source. Parce qu’il n’avait pas été facile de le convaincre de jouer avec les cubes plutôt que de retirer toutes les pierres des murs pour construire une « grande tour où la dame serait bien protégée ». Ensuite, c’était elle qui avait veillé sur lui en attendant Rand.
Par la Lumière ! elle aurait voulu pleurer ! Plus encore sur le sort de Rand que sur celui du pauvre Fedwin.
— Comme ça, tu te caches sous terre, dirait-on ?
Avant que l’homme ait achevé sa phrase, Rand se leva et se retourna pour faire face à Mazrim Taim. Comme d’habitude, le faux Dragon repenti portait une veste noire ornée de Dragons bleu et or sur les manches – sans insigne sur son col, contrairement aux autres Asha’man. Fidèle reflet de Rand sur ce point, il ne trahissait nullement ses sentiments. Encore que, ce n’était peut-être pas vrai, pour le jeune homme, qui semblait… eh bien, grincer des dents en regardant son interlocuteur.
Min fit glisser un couteau le long de sa manche. Des images et des auras dansaient en nombre autour des deux hommes, mais ce n’était pas ça qui l’inquiétait. Dans sa vie, elle avait déjà vu un homme tenter de déterminer s’il allait en tuer un autre. Et c’était exactement à ça qu’elle assistait.
— Tu entres ici avec le saidin en toi, Taim ? demanda Rand d’un ton bien trop doux.
Taim écarta les mains.
— Voilà qui est mieux…, souffla Rand – mais sans baisser sa garde.
— Je craignais d’être blessé accidentellement…, expliqua Taim. Dans ces couloirs bondés d’Aielles surexcitées…
Le faux Dragon n’avait pas quitté Rand du regard. Pourtant, Min aurait parié qu’il l’avait vue toucher à son couteau.
— Elles ont des raisons de l’être, bien sûr… Je ne saurais exprimer ma joie de te trouver vivant après ce que j’ai vu là-haut. Mais je viens, hélas, te signaler des déserteurs. En principe, je ne me serais pas déplacé, mais il s’agit de Gedwyn, Rochaid, Torval et Kisman. Ils étaient très mécontents de ce qui s’est passé en Altara, pourtant, je n’aurais pas cru qu’ils iraient si loin. Au fait, je n’ai pas vu un seul des hommes que j’ai laissés avec toi. (Il baissa un instant les yeux sur Fedwin.) Nous avons d’autres pertes ? J’emmènerai ce gars-là avec moi, si tu veux…
— J’ai dit aux autres de rester hors de vue…, lâcha Rand. Et je vais m’occuper de Fedwin. Fedwin Morr, Taim ! Pas « ce gars-là » ! Fedwin Morr…
Rand approcha de la table et prit la petite tasse qui reposait au milieu des lampes.
Min retint son souffle.
Rand s’agenouilla devant Fedwin.
— La Sage-Dame de mon village sait guérir toutes les maladies, dit-il.
Sans quitter Taim des yeux, il réussit à sourire à Fedwin. Le gamin lui sourit en retour et tenta de saisir la tasse, mais Rand préféra le faire boire.
— Sur les herbes, elle en sait plus long que n’importe qui au monde. Grâce à elle, j’ai appris certaines choses… Celles qui sont dangereuses… et celles qui ne le sont pas.
Quand Rand lui retira la tasse, puis le prit dans ses bras, Fedwin eut un soupir ravi.
— Dors, Fedwin, souffla Rand. Dors…
On eût vraiment dit qu’un enfant allait s’endormir. Fermant les yeux, il prit une grande inspiration qu’il relâcha lentement. Puis de plus en plus lentement. Et enfin, plus du tout.
Mais son sourire ne s’effaça jamais.
— Quelque chose dans le vin…, cita Rand avant de poser doucement Fedwin sur le sol.
Min sentit ses yeux picoter, mais elle refusa de pleurer. Non, pas de larmes !
— Tu es plus dur que je le pensais, murmura Taim.
Rand eut un sourire glacial.
— Ajoute Corlan Dashiva sur ta liste de déserteurs, Taim. Lors de ma prochaine visite à la Tour Noire, je veux voir sa tête dans les branches de l’Arbre des Traîtres.
— Dashiva ? répéta Taim, surpris. Si tu le dis… Ce sera fait à ta prochaine visite.
En un éclair, Taim redevint un homme de marbre et de fer.
Une fois encore, Min regretta de ne pas pouvoir interpréter ses images et ses auras.
— Retourne à la Tour Noire, et ne reviens plus ici. (Rand se leva et, par-dessus la dépouille de Fedwin, se campa devant Taim.) Je serai peut-être absent un long moment…