— Ces sœurs pourraient t’aider.
— Comment ? demanda Aviendha en jetant un regard noir à la selle de son cheval. Elles ne savent pas « voyager ». De quelle façon pourraient-elles m’aider ?
Les épaules de l’Aielle se voûtèrent soudain. Quand elle tourna la tête vers Elayne, des larmes brillaient dans ses yeux.
— Ce n’est pas la vérité, Elayne ! Pas toute la vérité, en tout cas… Elles ne peuvent pas m’aider, mais… Ma presque-sœur a le droit de savoir ! Ces femmes pensent que j’ai eu peur d’un domestique. Si je leur demande assistance, tout risque de se savoir. Un jour, j’ai ouvert un portail pour échapper à un homme, alors que j’espérais au fond de mon cœur qu’il me rattraperait. Fuir comme un lapin… Fuir en espérant être attrapée… Comment rendre publique une telle honte ? Même si ces sœurs pouvaient m’être utiles, comment supporter ça ?
Elayne aurait préféré ne pas savoir non plus… En tout cas, au sujet du désir d’être rattrapée. Par Rand, plus précisément. Saisissant au vol les ombres de la jalousie qui tournaient autour d’elle, elle les fourra dans un grand sac imaginaire qu’elle rangea tout au fond de son esprit. Pour plus de sécurité, elle lui sauta ensuite dessus à pieds joints…
Comme le disait Lini, quand une femme se comportait comme une idiote, il suffisait de chercher l’homme… Selon la vieille nourrice, les chatons aimaient emmêler les pelotes de laine et les hommes adoraient embrouiller l’esprit des femmes. Pour les deux, c’était un jeu d’enfant…
— Je ne dirai rien à personne, Aviendha. Et je ferai de mon mieux pour t’aider, si je trouve un moyen…
Pour l’heure, elle ne voyait pas très bien lequel. Aviendha avait un œil d’aigle pour voir comment on formait les tissages – un œil plus vif que le sien, pour tout dire.
Hochant vaguement la tête, l’Aielle se hissa en selle, à peine plus gracieusement qu’une Atha’an Miere.
— Un homme regardait, Elayne, et ce n’était pas un domestique. (Aviendha chercha le regard de sa presque-sœur.) Il m’a terrifiée.
Un aveu qu’elle n’aurait fait à personne d’autre en ce monde.
— Nous sommes en sécurité, maintenant…, dit Elayne en talonnant Lionne pour qu’elle suive Nynaeve et Lan, qui sortaient déjà de la clairière.
En fait, il s’était sûrement agi d’un domestique, mais il n’était pas question de le dire à quelqu’un – et surtout pas à Aviendha.
— Nous ne risquons rien, et bientôt, nous serons à la ferme, où nous utiliserons la coupe. Alors, le monde redeviendra normal.
Enfin, à peu près… Au-dessus de leurs têtes, le soleil semblait plus bas que dans la cour, un peu plus tôt, mais c’était un tour de l’imagination d’Elayne. Pour une fois, elle avait vraiment de l’avance sur les Ténèbres.
Caché derrière le volet en fer forgé peint en blanc, Moridin vit les derniers chevaux traverser le portail, vite suivis par la femme de haute taille et les quatre Champions. La colonne emportait peut-être un artefact qui aurait pu lui être utile – un angreal adapté aux hommes, par exemple – mais ça semblait peu probable. Quant aux ter’angreal, ces crétines se tueraient sans doute en essayant de découvrir comment ils fonctionnaient.
Sammael était un abruti d’avoir pris tant de risques pour une collection de… eh bien, justement, d’on ne savait pas quoi. Mais Sammael, et de loin, n’avait jamais été aussi intelligent qu’il le croyait. Moridin, lui, n’aurait pas mis en danger ses plans pour une vague possibilité de s’approprier des vestiges d’une civilisation – ou un tas d’ordures, plus probablement. Seule la curiosité l’avait conduit ici. Parce qu’il aimait savoir ce que les autres jugeaient important. Mais là, c’était un tas de cochonneries !
Au moment où il se détournait, les contours du portail se mirent à fluctuer et à trembler. Fasciné, il regarda le passage… fondre sous ses yeux. Pas très enclin par nature à proférer des obscénités, il en aurait bien débité un chapelet. Qu’avait fait cette femme ? Ces barbares mal dégrossis se révélaient vraiment surprenants. Une façon de guérir les femmes calmées, même imparfaitement… Impossible, pas vrai ? Sauf que ces femmes y étaient parvenues ! Il y avait aussi les Champions et leur lien avec les Aes Sedai. Ça, Moridin le savait depuis longtemps, mais chaque fois qu’il croyait avoir pris leur mesure, ces primitifs se découvraient un nouveau don, réalisant des exploits dont personne n’aurait rêvé dans son Âge d’origine. Des « miracles » inconnus à l’époque la plus glorieuse de la civilisation. Bon sang ! qu’avait fait cette sauvage ?
— Grand Maître ?
Moridin tourna à peine la tête.
— Oui, Madic ?
Que son âme finisse dans la Fosse de la Perdition ! qu’avait fait cette fille ?
Le type chauve en tenue blanc et vert qui venait d’entrer dans la petite pièce s’inclina avant de tomber carrément à genoux. Appartenant aux serviteurs de « haut rang » du palais, Madic à la longue mine affichait une dignité pompeuse dont il ne se départait jamais, même en se prosternant. Pour être juste, Moridin avait vu des gens beaucoup plus haut placés s’en tirer moins bien que lui.
— Grand Maître, je sais ce que les Aes Sedai ont apporté au palais ce matin. On dit qu’elles ont découvert un trésor caché depuis des lustres. De l’or, des bijoux, des objets en pierre-cœur et des artefacts de Shiota, d’Eharon et même de l’Âge des Légendes. Et certains de ceux-là utilisent le Pouvoir de l’Unique. L’un d’eux, en particulier, contrôlerait le climat. Grand Maître, personne ne sait où sont parties ces femmes. Le palais bruit de rumeurs, mais il y en a au moins une différente par personne !
Moridin recommença à sonder la cour des écuries. Les histoires d’or et de cuendillar n’avaient aucun intérêt. Le portail, en revanche… Rien ne pouvait obtenir un tel résultat ! Sauf si… La fille avait-elle détissé son construct ? Ne craignant pas la mort, Moridin envisagea froidement la probabilité d’avoir été témoin d’un détissage. Sans conséquences dramatiques, ce qui constituait une impossibilité supplémentaire.
Une partie de la tirade du domestique lui revint à l’esprit.
— Tu as parlé du climat, Madic ?
L’ombre des tours du palais s’était à peine allongée, et il n’y avait pas un nuage pour protéger la ville de la fournaise.
— Oui, Grand Maître. Un artefact appelé la Coupe des Vents.
Un nom qui ne disait rien à Moridin. Mais… Un ter’angreal, pour contrôler le temps ? Dans son Âge, c’était une chose commune que d’en utiliser à cette fin. Une des surprises de cet Âge – mineure, semblait-il – était d’y trouver des gens capables d’influer sur le climat à un point qui aurait dû exiger le recours à l’un de ces ter’angreal. Mais un seul d’entre eux ne pouvait pas affecter une très grande partie d’un continent.
Que pouvaient faire ces femmes avec la fameuse coupe ? Auraient-elles recours à un cercle ?
Sans y penser, Moridin se connecta au Vrai Pouvoir, le saa défilant aussitôt dans son champ de vision. Refermant la main sur la grille de fer forgé, devant lui, il entendit le métal gémir. Pas à cause de sa force, mais par la grâce des tentacules de Vrai Pouvoir, puisés dans le cœur même du Grand Seigneur, qui s’enroulaient autour des volutes de fer forgé, les tordant à mesure que montait sa rage.
Le Grand Seigneur ne serait pas content. Depuis sa prison, il avait réussi à influencer assez le monde pour dérégler le climat, stoppant le défilement logique des saisons. Impatient d’en faire plus, afin qu’explose le vide qui l’emprisonnait, il serait furieux qu’on contrarie ainsi ses efforts.
La fureur submergea Moridin. Un peu plus tôt, il se fichait totalement de la destination qu’avaient choisie ces femmes. À présent…
Ce devait être loin d’ici, sûrement. Les gens fuyaient toujours très loin, histoire de se sentir en sécurité. Inutile de charger Madic d’enquêter, ou de soumettre quiconque à la question. Ces femmes n’étaient pas assez bêtes pour laisser derrière elles quelqu’un connaissant leur destination.