Tar Valon ? Non. Alors, étaient-elles parties rejoindre al’Thor ? Ou les Aes Sedai renégates ? Dans les trois lieux possibles, Moridin avait des agents, certains le servant sans même le savoir. Avant la fin, tout le monde serait à son service. Pas question que le hasard sabote ses plans maintenant !
Soudain, il entendit autre chose que le son de la fureur qui battait à ses tempes. Un gargouillis… Regardant Madic, il vit une bouillie sanglante sur le sol. Dans sa rage, il avait semblait-il déchiqueté le domestique avec le Vrai Pouvoir. La quantité de sang que contenait un corps humain l’étonnait toujours…
Lâchant ce qui restait de sa victime, au-dessus de la flaque d’immondices, Moridin songea à ce qui arriverait lorsqu’on trouverait la dépouille. À coup sûr, on accuserait les Aes Sedai. Un peu de chaos supplémentaire dans le monde… Plutôt positif, ça.
Faisant un trou dans le tissu même de la Trame, Moridin se mit à voyager avec le Vrai Pouvoir. Il devait trouver ces crétines avant qu’elles utilisent la Coupe des Vents. Et s’il n’y parvenait pas… Eh bien, il détestait qu’on vienne bouleverser ses plans. Ceux qui l’osaient et qui ne mouraient pas tout de suite payaient un prix très élevé.
Le gholam entra prudemment dans la pièce, ses narines flairant la bonne odeur du sang encore chaud. Sur sa joue, la pâle brûlure semblait être une braise ardente. Malgré son apparence actuelle – celle d’un homme mince un peu plus grand que la moyenne pour cet Âge – il n’avait jamais été confronté à quelque chose qui puisse le blesser. Jusqu’à ce type, avec son médaillon…
Un rictus dévoila les dents du tueur. Intrigué, il balaya la pièce du regard mais ne vit rien à part la charogne, sur le sol. En revanche, il sentit quelque chose. Pas le Pouvoir de l’Unique, mais une rémanence qui le… démangeait… aussi, bien que d’une façon différente.
La curiosité l’avait amené ici. Un des volets, remarqua-t-il, était tordu comme si on avait tenté de l’arracher. Dans sa mémoire, il semblait y avoir le souvenir de quelque chose qui l’avait démangé ainsi. Mais quoi ? Le peu qui lui revenait était vague et trouble. Le monde, semblait-il, avait changé en un clin d’œil. Avant, il existait un univers où la guerre et les tueries se déroulaient sur une grande échelle, avec des armes qui pouvaient frapper à des lieues – non, des milliers de lieues – de distance. Puis étaient venus… ces temps, beaucoup moins glorieux. Mais le gholam, lui, n’avait pas changé. Il restait l’arme la plus dangereuse de toutes.
Même s’il ne pistait pas à l’odeur les femmes capables de canaliser, ses narines frémirent de nouveau. On avait utilisé le Pouvoir de l’Unique dans la cour, en bas, et à des lieues au nord. Devait-il suivre la piste ? L’homme qui l’avait blessé n’était pas parti avec ces femmes, il s’en était assuré avant de quitter son repaire en hauteur. Celui à qui il obéissait voulait la mort du type au médaillon presque autant que celle des maudites femmes. Mais elles étaient des cibles plus faciles. En outre, le nom des femmes avait été prononcé, et ça revenait pour lui à une obligation. Toute son existence, il avait dû obéir à un humain ou à un autre, mais la notion d’indépendance existait dans son esprit.
Il devait suivre les femmes – d’ailleurs, il en avait envie. Le moment de leur mort, quand il sentait leur capacité de canaliser disparaître en même temps que leur vie, était une source d’extase. Une ivresse sans nom. Mais il était aussi affamé, et il ne manquait pas de temps. Où qu’elles aillent, il pourrait les suivre.
S’asseyant souplement près de la charogne, le gholam commença à se nourrir. Pour survivre, il avait besoin de sang frais et chaud. Et le meilleur de tous, c’était le sang humain.
3
Une chevauchée agréable
Autour d’Ebou Dar, des fermes, des pâturages et des oliveraies couvraient la plupart des terres. Mais on trouvait aussi un grand nombre de petites forêts qui s’étendaient sur quelques lieues, et bien que le paysage fût plus plat qu’au sud, dans les collines de Rhiannon, il y avait quand même pas mal de buttes assez hautes pour projeter de longues ombres sur les plaines. Tout compte fait, un cadre suffisant pour dissimuler le plus souvent aux regards ce qui aurait pu passer pour une étrange caravane de marchands. Une cinquantaine de cavaliers, autant de gens avançant à pied, des bêtes de bât… De plus, les Champions n’avaient pas leurs égaux pour trouver de discrètes pistes à travers bois. À part quelques chèvres qui broutaient dans les collines, Elayne ne vit rien qui pût signaler une présence humaine.
Dans cet été qui n’en finissait pas, même les plantes et les arbres friands de chaleur commençaient à se ratatiner. Pourtant, en d’autres circonstances, la Fille-Héritière se serait volontiers contentée d’admirer le paysage, si différent de ce qu’elle avait vu sur l’autre rive du fleuve Eldar qu’on aurait pu en être à un bon millier de lieues. Ici, les collines, très étranges, semblaient avoir été à demi écrasées par des mains géantes. Des multitudes d’oiseaux aux couleurs vives s’envolaient sur le passage de la colonne, une bonne dizaine d’espèces de rossignols, gemmes vivantes aux ailes floues tant elles battaient vite, faisant du vol stationnaire autour des chevaux. À certains endroits, de grosses lianes pendaient sur le chemin et les arbres, de chaque côté, ne portaient en guise de feuillage qu’une sorte de toupet végétal se dressant sur leur cime. Elayne vit aussi des plantes qui évoquaient irrésistiblement des plumeaux de la taille d’un homme. Trompés par le climat, plusieurs végétaux luttaient pour se doter d’une parure estivale, certains réussissant à produire de belles fleurs rouges ou jaunes larges comme les deux mains de la jeune femme et dont le parfum capiteux lui montait à la tête.
Elle vit de gros rochers qui avaient tout l’air d’avoir été jadis les doigts de pied de statues géantes. Cela dit, on imaginait mal pourquoi quelqu’un qui se donnait la peine de sculpter des statues de cette taille ne les munissait pas de chaussures.
À un moment, l’expédition passa au milieu d’une forêt minérale composée de fûts de colonnes pour la plupart renversés. Sans respect pour ces vestiges, les fermiers du coin venaient à l’évidence se servir quand ils avaient besoin de pierres…
L’un dans l’autre, un voyage agréable, malgré la poussière que soulevaient les sabots des chevaux. Bien entendu, la chaleur n’atteignait pas une Aes Sedai, et il n’y avait pas tant de mouches que ça. Les fugitives avaient réussi à semer les Rejetés, et elles ne couraient plus aucun risque d’être rattrapées. Bref, tout aurait pu être parfait, si…
Pour inaugurer le cycle de désagréments, Aviendha avait appris que son message au sujet des ennemis qui arrivent quand on s’y attend le moins n’avait pas été transmis.
Au début, Elayne avait sauté sur ce prétexte pour ne plus parler de Rand. Pas à cause d’un regain de jalousie, cependant. Mais simplement parce qu’elle enviait l’Aielle d’avoir partagé de tels moments avec Rand. Aucune jalousie, donc, mais de l’envie. Pour être franche, elle aurait préféré le contraire.
Ensuite, la Fille-Héritière s’était mise à écouter vraiment ce que disait son amie d’un ton monocorde et bas, et elle avait senti tous ses poils se hérisser sur sa nuque.
— Tu ne peux pas faire ça ! s’exclama-t-elle en faisant approcher Lionne de la monture d’Aviendha.
En réalité, il semblait que l’Aielle n’aurait aucun mal à tabasser Kurin, ou à la ligoter comme un saucisson, ou quoi que ce soit dans le genre. Si les autres Atha’an Miere ne s’en mêlaient pas, bien entendu.