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— Nous ne pouvons pas déclarer la guerre aux Régentes, surtout pas avant d’avoir utilisé la coupe. C’est hors de question !

Ça le resterait même après, d’ailleurs. Et tant pis si les Régentes des Vents se montraient de plus en plus dominatrices. Ou si…

— Si elle m’avait répété ton message, je n’aurais pas compris ce qu’il voulait dire. Je sais que tu ne pouvais pas parler plus clairement, mais tu comprends ma position, n’est-ce pas ?

Le regard perdu dans le vague, Aviendha chassa quelques mouches un peu trop audacieuses.

— J’ai précisé que le message devait être délivré quoi qu’il arrive, marmonna-t-elle. Quoi qu’il arrive ! Que se serait-il passé s’il s’était agi d’un de ceux que vous nommez les Rejetés ? Et s’il avait pu traverser le portail avec moi et vous attaquer toutes par surprise ? Ou si… (Aviendha tourna soudain vers Elayne un regard plein de détresse.) D’accord, je mordrai la lame de mon couteau, comme dit un de nos proverbes. Mais mon foie risque bien de finir par exploser à cause de tout ce fiel ravalé…

Elayne allait dire à son amie que ravaler sa colère, justement, était la bonne solution, sans que ça l’empêche de nourrir un ressentiment gros comme une maison – pour autant qu’elle le dissimule aux Atha’an Miere. En gros, c’était ce que voulait dire cette histoire de lame et de foie. Mais avant que la Fille-Héritière ait pu parler, la monture grise d’Adeleas arriva soudain à son niveau, sur l’autre flanc de Lionne. À Ebou Dar, la sœur aux cheveux blancs avait fait l’acquisition d’une selle fantaisie au pommeau et au troussequin rehaussés d’argent. Alors qu’il émanait d’Adeleas un parfum presque aussi capiteux que celui des fleurs, les mouches la laissaient en paix pour une raison qui dépassait Elayne.

— Désolée, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre…

Adeleas ne semblait pas navrée du tout, et Elayne la soupçonna plutôt d’avoir tendu l’oreille. Du coup, elle se sentit rosir. La conversation sur Rand avait été des plus directes, que ce soit de la part d’Aviendha ou de la sienne. Mais ce qu’on disait à sa meilleure amie, et ce qu’on entendait d’elle, n’était sûrement pas destiné à une étrangère.

Aviendha parut partager cette analyse. Si elle ne rougit pas, le regard noir dont elle gratifia la sœur marron aurait fait la fierté de Nynaeve.

Adeleas se contenta d’un sourire passe-partout.

— Elayne, dit-elle, tu ferais peut-être mieux de ne pas freiner les ardeurs de ton amie, en ce qui concerne les Atha’an Miere. (Elle regarda alternativement les deux jeunes femmes.) Oui, laisse-lui donc la bride sur le cou. Leur inspirer une sainte terreur de la Lumière devrait être suffisant. Au cas où tu ne t’en serais pas aperçue, elles sont presque terrorisées. En tout cas, elles ont bien plus peur des « sauvages » – excuse l’expression, Aviendha – que des Aes Sedai. Merilille t’aurait bien fait la même suggestion, mais elle a encore les oreilles qui sifflent, après le savon que tu lui as passé.

Aviendha trahissait très rarement ses sentiments. Mais là, elle eut l’air tout aussi surprise qu’Elayne. Se retournant sur sa selle, la Fille-Héritière jeta un coup d’œil perplexe derrière elle. Merilille chevauchait avec Vandene, Careane et Sareitha, et toutes les quatre évitaient soigneusement de la regarder. Les Atha’an Miere étaient juste derrière, toujours sur une seule file, et les tricoteuses devaient venir avant les bêtes de bât, mais on ne les voyait pas pour le moment.

Alors que l’expédition slalomait entre les tronçons de colonnes, une myriade d’oiseaux rouge et vert à longue queue gazouillaient à vous en remplir les oreilles.

— Pourquoi ? demanda Elayne abruptement.

Remuer le panier de crabes – déjà assez secoué comme ça – paraissait stupide, mais Adeleas ne lui était jamais apparue comme une tête de linotte. De fait, elle fronça les sourcils, surprise. Et ce n’était peut-être pas une ruse. En général, elle pensait que tout le monde voyait les choses comme elle. Cela dit…

— Pourquoi ? Pour rétablir l’équilibre, tiens ! Si les Atha’an Miere ont l’impression d’avoir besoin de notre protection contre une Aielle, ça peut faire contrepoids face… (Adeleas marqua une pause, faisant mine de tirer sur le devant de sa jupe d’équitation grise.) Eh bien, face à d’autres choses…

Elayne se rembrunit. D’autres choses ? Adeleas faisait allusion au marché passé avec le Peuple de la Mer.

— Tu devrais chevaucher avec les autres, Adeleas…

La sœur ne fit aucune objection et n’essaya pas d’insister. Inclinant la tête, elle laissa son cheval se faire distancer par ceux des deux jeunes femmes. Et elle ne cessa pas un instant de sourire. Si les Aes Sedai « mûres » acceptaient que Nynaeve et Elayne les dirigent et parlent avec l’autorité d’Egwene en guise de soutien, en réalité, rien n’avait changé dès qu’on creusait un peu. Rien du tout, même. Elles se montraient respectueuses et obéissantes, mais…

De leur point de vue, Elayne avait reçu son châle à un âge où la plupart des occupantes de la tour portaient encore le blanc des novices, quelques exceptions seulement ayant atteint le niveau d’Acceptées. De plus, Nynaeve et elle s’étaient laissé embarquer dans ce marché, sûrement pas une preuve de sagesse et de discernement. Pas seulement parce que la Coupe des Vents reviendrait aux Atha’an Miere, mais aussi parce que vingt sœurs seraient obligées d’aller avec elles, obéissant à leurs lois, et de leur enseigner tout ce qu’elles voudraient savoir – sans avoir le droit de partir avant d’avoir été remplacées. Les Régentes des Vents avaient désormais une invitation permanente à la tour, restant libres de suivre les cours qu’elles voulaient et de s’en aller quand ça leur chantait. Ce seul point arracherait des cris d’indignation au Hall et à Egwene, alors, le reste…

Toutes les sœurs présentes dans la colonne étaient persuadées qu’elles se seraient mieux sorties des négociations avec les Atha’an Miere. Et elles avaient peut-être raison. Elayne ne le pensait pas, mais elle avait quand même un doute…

Elle ne dit rien à Aviendha, qui fut la première à rompre le silence :

— Si je peux servir mon honneur et t’aider en même temps, je me fiche que ce soit accessoirement utile à des Aes Sedai.

Décidément, elle ne parvenait toujours pas à se faire à l’idée qu’Elayne aussi était une sœur.

La Fille-Héritière hésita… puis hocha la tête. Il fallait faire quelque chose au sujet des Atha’an Miere. Jusque-là, Merilille et les autres avaient fait montre d’une tolérance étonnante, mais combien de temps cela durerait-il ? Et dès qu’elle se concentrerait sur les Régentes, Nynaeve risquait fort d’exploser. Tant que c’était possible, il fallait arrondir les angles, mais si les Atha’an Miere finissaient par se croire autorisées à regarder les Aes Sedai de haut, les choses tourneraient mal.

Malgré tout ce qu’on lui avait enseigné à Caemlyn, Elayne découvrait chaque jour que la vie était bien plus complexe qu’elle l’aurait cru. Et en particulier depuis qu’elle était entrée pour la première fois à la tour.

— N’en rajoute pas, cela dit, souffla-t-elle à Aviendha. Et sois prudente. Elles sont vingt, et tu es seule. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur avant que j’aie pu intervenir.

Aviendha eut un sourire de louve, puis elle arrêta sa jument sur le bas-côté de la piste afin d’attendre les Régentes.

Elayne jeta de fréquents coups d’œil derrière elle, mais tout ce qu’elle vit à travers les arbres, ce fut l’Aielle chevauchant à côté de Kurin et lui parlant sans même la regarder. En tout cas, sans la foudroyer des yeux, même si la Régente semblait quelque peu soufflée.

Puis Aviendha lança son cheval au trot pour rejoindre Elayne – en agitant stupidement ses rênes, car elle ne serait jamais une bonne cavalière. Attendant Renaile, Kurin lui dit quelques mots. Presque aussitôt après, la dirigeante des Régentes, d’un ton rageur, envoya Rainyn à la tête de la colonne.