— Comment oses-tu ? Elles ont affronté Ispan et Falion, dans le Rahad. Sans parler du gholam et d’une bande de tueurs. Toi, tu n’étais pas là !
Un coup bas, il fallait l’admettre. Merilille et les autres étaient restées en arrière parce que des Aes Sedai – si ostensibles, surtout – auraient trop attiré l’attention dans le Rahad. Mais que ce soit injuste ou pas, Elayne était trop furieuse pour se retenir.
— Ne viens plus jamais me dire des choses pareilles ! Jamais, tu m’entends ? Pas sans des preuves en acier trempé ! Sinon, je t’infligerai une pénitence qui te fera sortir les yeux de la tête.
Même si elle commandait la sœur, Elayne n’avait en aucun cas l’autorité pour la punir, mais ce n’était qu’un détail.
— Tu rentreras à pied à Tar Valon, avec simplement de l’eau et du pain sec pendant tout le voyage. Tu seras sous leur surveillance, et je leur ordonnerai de te gifler si tu oses seulement hausser un sourcil.
Elayne s’était soudain avisée qu’elle braillait – assez fort pour occulter les cris des oiseaux. Inspirant à fond, elle avait tenté de se calmer. Pour beugler, elle n’avait pas le timbre requis, et dans les aigus, sa voix était ridicule. Bien entendu, tous les regards s’étaient braqués sur elle, la plupart pleins de surprise. Seule Aviendha avait paru approuver sa demi-sœur. Mais elle l’aurait soutenue même si elle l’avait vue poignarder à mort Merilille. Aviendha restait aux côtés de ses amis, quoi qu’il arrive.
— Ce ne sont pas des paroles en l’air, avait conclu Elayne devant une Merilille de plus en plus décomposée.
Non, il ne s’agissait pas de menaces creuses. Il ne fallait pas que de telles rumeurs se répandent. Le cas échéant, la punition serait appliquée, même si les tricoteuses risquaient de s’évanouir les unes après les autres.
Après cet éclat, Elayne avait espéré en avoir fini avec les ennuis. Au fond, ç’aurait pu être le cas. Mais Chilares était montée à l’assaut, et après sa déroute, Sareitha l’avait remplacée. Elle aussi avait une raison de se méfier des tricoteuses. Leur âge. Kirstian elle-même prétendait être plus âgée que n’importe quelle Aes Sedai, et Reanne, sans être la doyenne de la Famille, avait une bonne centaine d’années de plus que sa compagne. Son titre de Sœur Aînée la désignait bien comme le plus vieux membre de la Famille d’Ebou Dar, mais des femmes encore plus âgées se cachaient un peu partout, faisant tout leur possible pour ne pas attirer l’attention des gens.
Selon Sareitha, cette histoire d’âge ne tenait pas debout.
Cette fois, Elayne avait pris garde à ne pas crier.
— Au bout du compte, nous découvrirons la vérité, avait-elle dit à Sareitha.
Non qu’elle eût mis en doute la parole des tricoteuses. Mais si ces femmes, sans avoir l’air « intemporelles », comme les sœurs, ne faisaient pas du tout leur âge véritable, c’était bien pour une raison, et il faudrait la connaître un jour.
Même en se creusant la tête, Elayne ne trouvait aucune hypothèse valable. Pourtant, la réponse devait être évidente. Mais pas moyen de mettre le doigt dessus !
— « Au bout du compte », ai-je dit, Sareitha, avait-elle ajouté pour couper le sifflet à la sœur marron, qui semblait vouloir insister. Et maintenant, retire-toi.
La sœur avait obéi, déconcertée.
Dix minutes plus tard, Sibella était passée à l’attaque.
Chaque fois qu’une tricoteuse était venue avec une histoire tordue visant à confier Ispan aux sœurs, une Aes Sedai l’avait suivie pour entonner la même chanson. En revanche, Merilille ne s’était plus montrée. Encore sous le choc, elle sursautait chaque fois qu’Elayne posait les yeux sur elle. Au fond, les cris avaient peut-être du bon. D’ailleurs, aucune autre sœur n’avait plus osé s’en prendre si directement à la Famille.
Par exemple, Vandene avait commencé par évoquer les Atha’an Miere, proposant plusieurs façons d’atténuer les effets du fâcheux marché – et insistant sur le fait qu’il fallait absolument les atténuer. Un discours très objectif, sans jamais mettre quiconque en accusation du geste ou de la parole. Bien entendu, c’était inutile, car le sujet en lui-même impliquait l’existence de « responsables » qui méritaient un blâme.
La Tour Blanche, avait développé la sœur, ne maintenait pas son influence sur le monde par la force des armes, ni par la persuasion et pas davantage par les complots et les intrigues – encore que sur ces deux derniers points, Vandene était passée très vite. Non, si la tour contrôlait ou du moins orientait le cours des choses, c’était parce qu’on la voyait universellement comme une instance supérieure et séparée du commun des mortels – comme les rois et les reines, mais dans une plus grande mesure. Pour ça, il fallait que chaque Aes Sedai soit considérée de la même façon – un être mystérieux et différent de tous les autres. Un corps taillé dans une autre chair… Depuis toujours, les sœurs qui ne satisfaisaient pas à ce critère – et elles se révélaient rares – étaient autant que possible gardées à l’écart de la vie publique.
Elayne avait eu besoin d’un moment pour s’aviser que la conversation, à l’origine sur les Atha’an Miere, avait dérivé sur un terrain glissant. Une autre chair, des êtres à part… Quelqu’un qui répondait à cette définition ne pouvait pas être attaché en travers d’une selle avec une cagoule sur la tête. Et surtout pas devant les yeux de profanes – entendre par là : de « non-Aes Sedai ». En clair, les sœurs étaient toutes disposées à traiter Ispan plus durement que le feraient jamais les tricoteuses, mais pas en public.
Exposé de but en blanc, cet argument aurait pu avoir du poids. Après toutes ces circonlocutions, Elayne avait renvoyé Vandene sans plus de ménagement que les autres.
Suite à un bref passage de Sibella, effarée parce que les tricoteuses ne comprenaient pas ce que marmonnait Ispan – Elayne l’avait congédiée en soulignant que les sœurs ne seraient pas plus qualifiées pour interpréter des borborygmes –, Adeleas était à son tour venue tenter sa chance.
Ce manège avait continué, et même en sachant où voulaient en venir les sœurs, Elayne avait parfois eu du mal à saisir le rapport, de prime abord, entre leur bavardage et Ispan.
Puis Careane avait déboulé, lançant son offensive en affirmant que les rochers étaient bien des orteils. Ils appartenaient, disait-on, à la statue haute de plus de deux cents pieds d’une reine guerrière qui…
— Ispan restera avec les tricoteuses, avait coupé Elayne, sans attendre de voir comment Careane en arriverait au sujet qui motivait son intervention. Pour le reste, tu devrais me laisser, sauf si tu as vraiment l’intention de m’expliquer pourquoi le peuple de Shiota a érigé une telle statue.
Selon la sœur verte, d’antiques textes affirmaient que le personnage géant portait seulement quelques rares pièces d’armure. Une reine ?
— Pas d’explications ? Dans ce cas, si ça ne te dérange pas, j’aimerais parler en privé avec Aviendha. Mais merci beaucoup…
Même une certaine rudesse ne suffit pas à décourager les sœurs. Au bout d’un moment, Elayne s’était même étonnée que la domestique de Merilille ne vienne pas tenter l’aventure.
Tout ça ne se serait pas passé si Nynaeve avait joué son rôle. Parce que l’ancienne Sage-Dame, ça ne faisait aucun doute, aurait neutralisé sans souci les tricoteuses aussi bien que les Aes Sedai. Pour neutraliser les gens, il n’y avait pas mieux qu’elle. Hélas, depuis que la colonne avait quitté la clairière, Nynaeve ne s’était pas éloignée d’un pouce de son cher Lan. Et comme les Champions se partageaient l’avant-garde et la surveillance des flancs, elle n’avait pas eu l’occasion de voir quel calvaire vivait son amie.
Birgitte elle-même avait passé le plus clair de son temps loin de la Fille-Héritière.
— Personne ne t’ennuie ? demanda Nynaeve à Elayne lorsque Lan, qu’elle suivait évidemment comme son ombre, vint jeter un coup d’œil à la colonne. (Elle ponctua sa question d’un regard noir pour les Atha’an Miere.) Tout va pour le mieux, alors…