Avant que la Fille-Héritière ait pu répondre, son amie avait talonné sa jument bedonnante et, tenant son chapeau d’une main, s’était lancée à la poursuite de Lan, déjà reparti jouer son rôle d’éclaireur.
De toute façon, à ce moment-là, Merilille venait de succéder à Reanne, et le débat paraissait clos.
Quand Nynaeve revint, Elayne ayant subi les assauts répétés des tricoteuses et des sœurs, Aviendha avait tancé Kurin, et les Régentes des Vents fulminaient. Mais quand son amie eut fini de lui expliquer tout ça, l’ancienne Sage-Dame balaya simplement la colonne du regard en fronçant les sourcils.
Comme de juste, à cet instant précis, chaque femme était à sa place, dans son groupe, et tout paraissait paisible. Les Atha’an Miere tiraient bien un peu la tête, mais les tricoteuses se tenaient tranquilles et les sœurs semblaient aussi calmes et innocentes qu’une bande de novices sous le regard de leur Maîtresse.
Elayne eut envie de hurler.
— Je suis sûre que tu peux te sortir de tout ça, lâcha Nynaeve. Après toutes ces leçons reçues pour devenir une reine… Rien ne peut être plus dur que… Maudit bonhomme ! Le voilà qui repart ! Bon courage…
Sur ces mots, l’ancienne Sage-Dame repartit, forçant la pauvre jument obèse à galoper comme un cheval de guerre.
Aviendha choisit cet instant précis pour revenir à Rand et décrire la façon dont il l’embrassait dans le cou – une tendre attention qu’il semblait adorer. Et que l’Aielle, soit dit en passant, appréciait beaucoup aussi.
Elayne n’avait pas détesté, quand elle avait eu droit à cette démonstration d’affection. Loin de là, même… Mais bien qu’habituée aux conversations de ce genre – non sans difficultés, elle s’y était faite – elle n’eut pas envie de continuer sur cette voie. Parce qu’elle était furieuse contre Rand. C’était injuste, sans doute, mais s’il n’avait pas existé, elle aurait pu dire à Nynaeve de cesser de traiter Lan comme un enfant qui sait à peine marcher et de s’occuper plutôt d’accomplir sa mission. Sans trop se forcer, elle aurait pu aussi accuser le jeune homme d’être la source du comportement agaçant des tricoteuses, de l’arrogance des autres Aes Sedai et du mépris hautain des Atha’an Miere.
« Entre autres, disait souvent Lini, les hommes sont là pour porter le chapeau. Ils le méritent bien, en général, même si tu ne sais pas exactement pourquoi. »
Injuste ou pas, Elayne aurait aimé avoir Rand sous la main assez longtemps pour lui frictionner les oreilles. Puis pour l’embrasser, le laisser lui poser un baiser dans le cou, et…
— Il écoute les bons conseils, même s’il n’aime pas qu’on lui en donne, dit soudain Elayne, histoire de détourner la conversation.
Malgré tous ses beaux discours sur le toh, Aviendha ignorait la honte. Et la Fille-Héritière était en train d’oublier jusqu’au sens du mot « pudeur ».
— Mais quand j’essayais de le pousser dans une direction, il résistait des quatre fers, même si j’avais raison. Il est pareil avec toi ?
Aviendha regarda sa presque-sœur et parut comprendre pourquoi elle sautait ainsi du coq à l’âne. Elayne ne fut pas bien sûre d’aimer ça, mais en tout cas, il ne fut plus question de Rand et de baisers. Pendant un temps, en tout cas…
Aviendha avait une certaine connaissance des hommes. À l’époque où elle était une Promise, elle avait voyagé avec des guerriers, se battant à leurs côtés. Son seul objectif étant de devenir une parfaite Far Dareis Mai, elle avait cependant des… lacunes. Même avec ses poupées, enfant, elle jouait à manier des lances et à guerroyer. En revanche, elle n’avait jamais eu d’amoureux, ne comprenait pas vraiment à quoi ça pouvait servir et continuait à s’étonner de se sentir si bizarre quand Rand posait les yeux sur elle. Pareillement, elle ignorait une bonne centaine de petites choses qu’Elayne avait comprises la première fois qu’un garçon l’avait regardée… eh bien, pas comme il regardait les autres garçons, tout simplement.
Aviendha espérait que sa presque-sœur lui apprendrait tout ça. Elayne s’y efforçait. Ce n’aurait même pas été très difficile, si Rand n’avait pas immanquablement été l’exemple qui s’imposait. S’il avait été là, elle lui aurait vraiment frictionné les oreilles. Avant de l’embrasser, puis de le maltraiter de nouveau.
Une chevauchée agréable ? Non, un cauchemar !
Nynaeve revint plusieurs fois, la dernière pour annoncer que la ferme était juste derrière une colline ronde assez basse qui semblait prête à s’écrouler sur un côté. L’estimation de Reanne était vraiment pessimiste. Moins de deux heures s’étaient écoulées depuis le départ.
— Nous y serons très bientôt, dit Nynaeve sans remarquer le regard noir que lui jetait la Fille-Héritière. Lan, fais passer Reanne en tête de la colonne, s’il te plaît. Il vaut mieux que ces femmes voient un visage familier.
Le Champion s’éloigna au trot. Se tournant sur sa selle, Nynaeve balaya du regard les Aes Sedai.
— N’allez surtout pas les effrayer, à présent. Pas un mot avant que nous ayons pu leur expliquer le pourquoi et le comment. Et remontez vos capuches pour cacher vos visages lisses et sans âge…
Sans attendre de réponse, elle hocha la tête, très satisfaite.
— Parfait, tout est au point. Elayne, je ne saisis vraiment pas de quoi tu te plaignais. Tout le monde obéit docilement, à ce que je vois…
Elayne serra les dents. Elle avait hâte d’être à Caemlyn, leur destination une fois qu’elles en auraient terminé ici. Là-bas, une mission longtemps négligée l’attendait. Convaincre les maisons que le Trône du Lion lui revenait de droit malgré sa longue absence. Et mater une rivale ou deux… Si elle avait été présente au moment de la disparition de sa mère – sa mort, en réalité – personne n’aurait osé se dresser contre elle. Mais l’histoire du royaume d’Andor indiquait qu’il y aurait des prétendantes, à présent. Peut-être, mais s’en débarrasser semblait plus facile que ce qu’elle était en train de vivre…
4
Un « Petit coin » tranquille
La ferme était nichée dans une grande cuvette entourée de trois basses collines. Largement espacés, une bonne dizaine de grands bâtiments aux murs de plâtre blanc et au toit plat brillaient au soleil. Sur le versant de la colline la plus haute, dont le sommet était aplani et l’autre versant à pic, quatre granges se dressaient les unes à côté des autres. Quelques grands arbres pas encore complètement déplumés projetaient de l’ombre sur ce qu’il fallait bien appeler la cour de cet immense complexe. Au nord et à l’est, des oliveraies s’étendaient jusqu’aux pentes des collines, les recouvrant même pratiquement.
L’endroit bruissait d’activité. Partout entre les bâtiments, une centaine de femmes vaquaient à leurs occupations en dépit de la chaleur – mais sans hâte excessive.
On aurait pu se croire devant un petit village, s’il y avait eu en vue l’ombre d’un homme ou d’un enfant. Mais il n’y en avait pas, Elayne le savait. La ferme était un lieu de passage pour des femmes ayant quitté Ebou Dar afin qu’il n’y ait pas trop de membres de la Famille en même temps dans la cité. Mais ça, c’était un secret, comme l’était la Famille. Officiellement, cet endroit, à deux cents lieues à la ronde, était connu comme un lieu de retraite strictement réservé aux femmes. Un sanctuaire où elles pouvaient s’adonner à la contemplation et échapper au monde pour une courte période – quelques jours, une semaine, voire un peu plus longtemps.
Elayne eut l’impression de sentir la sérénité qui régnait dans ce « petit coin ». En un sens, elle regrettait d’y apporter le tumulte du monde. Mais en même temps, elle y venait avec un nouvel espoir pour ces femmes.