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— Pourquoi retournerions-nous à la tour ? Pour entendre une deuxième fois que nous ne sommes pas assez puissantes, juste avant d’être jetées dehors ? Ou resterons-nous des novices jusqu’à la fin de nos jours ? Certaines des nôtres accepteront ce sort, mais pas moi. À quoi bon tout ça, Reanne ? Oui, à quoi bon ?

Nynaeve mit pied à terre et tira brusquement sa jument par les rênes. Elayne imita sa compagne, mais en traitant Lionne bien plus délicatement.

— Vous viendrez pour faire partie de la tour, dit l’ancienne Sage-Dame avant même d’avoir rejoint les deux femmes. Si ça vous chante, en tout cas. Peut-être pour devenir des Aes Sedai. Pour ma part, j’ignore pourquoi une certaine puissance est requise, à partir du moment où on est capable de passer ces fichues épreuves… Si ça ne vous chante pas, ne retournez pas à la tour. Ça m’est égal. Enfin, ça le sera dès que j’en aurai terminé ici.

Se campant face à Alise, Nynaeve retira son chapeau de paille et plaqua les poings sur les hanches.

— Nous perdons du temps, Reanne, et nous avons du pain sur la planche. Es-tu sûre qu’il y a ici des femmes qui pourraient nous être utiles ? Parle ! Si tu as des doutes, passons à la phase suivante. Nous n’avons pas le couteau sous la gorge, c’est vrai, mais puisque nous avons l’objet, j’aimerais en finir au plus vite.

Quand Reanne présenta Nynaeve et Elayne à Alise, précisant qu’elles étaient des sœurs – et même celles qui avaient fait toutes ces promesses de rédemption –, la pauvre femme manqua s’étrangler et se mit à tirer sur le devant de sa robe de laine comme si elle occupait ses mains afin qu’elles ne viennent pas se nouer autour du cou de la Sœur Aînée. Furieuse, elle voulut parler, mais se ravisa quand Merilille rejoignit le petit groupe. Sa colère ne s’apaisa pas, mais de l’hésitation passa dans son regard. Avec pas mal de méfiance, bien sûr…

— Nynaeve Sedai, dit Merilille, les Atha’an Miere ont hâte de… mettre pied à terre. Je crois que certaines demanderont une guérison…

La sœur eut un sourire jubilatoire.

Cette irruption mit un point final à la conversation, même si Nynaeve marmonna des menaces extravagantes à l’intention de la prochaine personne qui douterait d’elle. Elayne aurait pu sortir quelques expressions bien senties sur le même sujet, mais elle s’avisa qu’en éructant alors que Merilille et Reanne attendaient patiemment qu’elle se taise – Alise assistant à la scène sans en croire ses yeux et ses oreilles – Nynaeve se ridiculisait.

Puis les Régentes approchèrent, à pied et tenant leur monture par la bride. Après plusieurs heures de selle, leur grâce naturelle n’était plus qu’un souvenir. Les jambes raides, elles grimaçaient de douleur. Cela dit, personne n’aurait pu passer à côté de leur identité.

— Vingt Régentes des Vents si loin de la mer ? maugréa Alise. Ma foi, je suis prête à croire n’importe quoi !

Nynaeve grogna mais ne fit pas de commentaires, une retenue dont Elayne lui fut reconnaissante. Alise semblait avoir du mal à croire que deux femmes si jeunes puissent être des Aes Sedai. Même si entendre le « Nynaeve Sedai » de Merilille aurait dû être une preuve suffisante, elle doutait encore. Bref, ce n’était pas le moment d’en rajouter, une des spécialités reconnues de l’ancienne Sage-Dame.

— Guérissez-les, dit-elle en jetant un coup d’œil aux Atha’an Miere qui clopinaient lamentablement. À condition qu’elles le demandent poliment.

Merilille sourit de nouveau, mais Nynaeve avait déjà oublié les Régentes pour regarder avec des yeux ronds la ferme maintenant presque déserte. Quelques chèvres allaient et venaient encore de-ci de-là, au milieu des ballots de linge, des râteaux, des balais, des seaux et des paniers abandonnés. Sans parler des formes inertes des femmes évanouies et d’une poignée de volailles qui profitaient de l’aubaine pour picorer en paix.

À l’évidence, les très rares femmes encore conscientes n’appartenaient pas à la Famille. Leurs tenues étaient des plus disparates, mais le simple fait qu’elles n’avaient pas fui en disait assez long. Selon Reanne, il y avait en moyenne une petite moitié de « fermières » qui pensaient être dans un refuge pour femmes enclines à la méditation. Celles que voyait Nynaeve paraissaient stupéfaites.

Malgré toute sa mauvaise humeur, l’ancienne Sage-Dame eut vite fait de prendre Alise en main. À moins que le contraire se soit produit. À l’inverse des tricoteuses, Alise ne manifestait aucune déférence envers les Aes Sedai. Peut-être parce que les derniers événements l’avaient sonnée… Quoi qu’il en soit, les deux femmes s’éloignèrent ensemble, Nynaeve tenant sa monture par la bride et, de l’autre main, agitant son chapeau de paille tout en expliquant comment on réussirait à rattraper les fugitives – et ce qu’il faudrait en faire, une fois l’opération réussie. D’après Reanne, il y avait en ce moment à la ferme au moins une femme assez puissante pour participer au cercle. Et peut-être deux autres… Pour être honnête, Elayne espérait que les trois seraient parties…

Écoutant docilement, Alise hochait la tête tout en coulant à Nynaeve des regards noirs – un manège dont l’ancienne Sage-Dame ne semblait pas s’apercevoir.

En attendant qu’on ait rassemblé les fuyardes, reprendre le tri des « trésors » semblait une excellente idée. Mais alors qu’elle tournait la tête vers les chevaux de bât, qu’on commençait à conduire vers les bâtiments, Elayne remarqua que les tricoteuses, Reanne en tête, étaient en train de se précipiter vers les femmes évanouies ou celles qui se tenaient debout, immobiles comme des statues. Toutes les tricoteuses, et aucun signe d’Ispan… Mais la Fille-Héritière ne mit pas longtemps à la trouver – plus ou moins debout entre Vandene et Adeleas, qui la tenaient chacune par un bras.

Les deux Aes Sedai étaient liées, l’aura du saidar les enveloppant sans inclure Ispan. Impossible de dire laquelle des deux dirigeait le petit cercle, ni laquelle maintenait le bouclier qui coupait Ispan de la Source. Mais personne, pas même un Rejeté, n’aurait pu briser cette barrière.

Les deux sœurs s’arrêtèrent pour parler à une solide matrone en robe de laine qui ouvrit de grands yeux en apercevant la cagoule d’Ispan. Elle s’inclina néanmoins humblement, puis désigna un des bâtiments.

Elayne échangea un regard furieux avec Aviendha. Enfin, furieux de son côté, en tout cas. Parfois, l’Aielle était aussi émotive qu’un rocher. Confiant leurs montures à des palefreniers du palais, les deux amies emboîtèrent le pas aux Aes Sedai et à la prisonnière. Quelques occupantes de la ferme sans rapport avec la Famille leur demandèrent ce qui se passait – parfois d’un ton bien hautain – mais Elayne leur répondit d’un vague geste, comme si elle chassait des mouches, ce qui lui valut un concert de murmures indignés. Tout ça parce qu’elle n’avait pas encore ce fichu visage sans âge ! Que n’aurait-elle pas donné pour en être dotée ! Cette idée toucha quelque chose, au plus profond de son esprit, mais elle ne réussit pas à déterminer de quoi il s’agissait.

Quand elle eut poussé la porte du bâtiment où Adeleas et Vandene s’étaient engouffrées, elle découvrit qu’Ispan était déjà assise sur une chaise au milieu d’une grande pièce. La cagoule reposait sur une table, à côté de la cape de lin de la sœur. La salle n’avait qu’une ouverture, au plafond, mais le soleil était encore assez haut pour que sa lumière y pénètre en quantité suffisante. Des étagères, sur tous les murs, supportaient une collection de casseroles de cuivre et de vaisselle blanche. Sentant l’odeur du pain en train de cuire, Elayne déduisit que l’unique porte intérieure donnait sur une cuisine.

Quand elle vit la Fille-Héritière et Aviendha, Vandene afficha son plus beau masque d’Aes Sedai imperturbable.

— D’après Sumeko, dit-elle, les herbes de Nynaeve affaiblissent Ispan. Ça semble le moment idéal pour l’interroger, avant de lui embrouiller de nouveau le cerveau. De plus, nous avons du temps devant nous. Il serait utile de savoir ce que… l’Ajah Noir… faisait à Ebou Dar. Et ce qu’il sait ou non.