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— Je doute que les sœurs noires soient au courant, pour la ferme, puisque nous ne l’étions pas, fit Adeleas en se tapotant pensivement les lèvres. Mais comme disait notre père, mieux vaut prévenir que guérir.

La sœur étudia Ispan comme si elle avait sous les yeux un animal exotique.

Ispan avait l’air mal en point. Échevelée, en haillons, les yeux cernés… Mais elle était moins confuse qu’avant.

— L’Ajah Noir est une légende minable, siffla-t-elle.

Sous sa cagoule, il avait dû faire atrocement chaud, et elle avait sans doute la gorge sèche. D’autant plus qu’on ne lui avait rien donné à boire depuis le départ…

— Moi, je m’étonne que vous y accordiez foi. Et que vous m’accusiez ! Tout ce que j’ai fait, c’était sur ordre de la Chaire d’Amyrlin.

— Elaida ? lâcha Elayne, incrédule. Tu as l’audace de prétendre qu’Elaida t’a ordonné de tuer des sœurs et de dévaliser la tour ? Sans compter tes méfaits à Tear et à Tanchico. Ou veux-tu parler de Siuan ? Tes mensonges sont minables, voilà la vérité ! Tu as renié les Trois Serments, et ça te désigne comme une sœur noire.

— Je ne répondrai pas à tes questions, dit Ispan. Tu t’es révoltée contre la Chaire d’Amyrlin légitime. Tu seras punie, et peut-être même calmée. En particulier si tu me fais du mal. Je sers la dirigeante légitime, et si tu me nuis, tu le paieras cher.

— Tu vas répondre à toutes les questions de ma presque-sœur, dit Aviendha en tâtant du pouce le tranchant de son couteau. Les gens des terres mouillées craignent la douleur. Ils ne savent pas la prendre avec eux et l’accepter. Tu répondras, comme on te le demande !

Sans que l’Aielle ait esquissé un geste, Ispan se raidit sur son siège.

— Je crains que ces méthodes soient proscrites, dit Adeleas, même s’il ne s’agissait pas d’une initiée de la tour. Nous n’avons pas le droit de recourir à la torture, ni d’autoriser d’autres personnes à le faire pour nous.

Adeleas semblait cependant gênée. Parce que cette interdiction ne la convainquait pas, ou parce que reconnaître Ispan comme une initiée de la tour lui arrachait la gorge ? Elayne n’aurait su le dire. Pour sa part, elle aurait été bien en peine de définir le statut de la sœur noire. Un dicton disait qu’une femme n’en avait pas fini avec la tour tant que la tour n’en avait pas fini avec elle, mais en réalité, une fois que la Tour Blanche vous tenait, elle ne vous lâchait plus.

Elayne fronça les sourcils en étudiant Ispan, si sûre d’elle alors qu’elle était dans une situation critique. Le dos plus droit, elle jetait à présent des regards pleins de mépris à Aviendha et à Elayne. Quand elle se croyait prisonnière de la Fille-Héritière et de Nynaeve, seulement, elle ne paradait pas tant. Son arrogance était revenue lorsqu’elle avait su que d’autres sœurs étaient impliquées. Des femmes qui respectaient aveuglément les lois de la tour. Comme l’interdiction de maltraiter une prisonnière. Ça excluait le travail au couteau, mais aussi les os brisés et d’autres horreurs que les Confesseurs des Capes Blanches faisaient sans y penser.

À la tour, avant tout interrogatoire, il fallait guérir le sujet, et si la séance commençait à l’aube, elle devait s’achever avant le crépuscule. Pareillement, si elle commençait le soir, il fallait en avoir terminé avant le lever du soleil. Et les lois étaient encore plus strictes quand il s’agissait des initiées de la tour, à savoir les sœurs, les Acceptées et les novices. Par exemple, pas question d’utiliser le pouvoir pour interroger, punir ou infliger une pénitence. Quand elle était vraiment agacée, une sœur pouvait pincer l’oreille d’une novice ou lui flanquer une tape sur le postérieur, mais rien de plus…

Ispan sourit à Elayne. Oui, elle osa !

— Adeleas, Vandene, vous allez nous laisser seules avec Ispan, Aviendha et moi.

Elayne sentit son estomac se nouer. Il devait y avoir un moyen de faire craquer Ispan sans violer les lois de la tour. Mais lequel ? Les gens interrogés à la tour parlaient en général sans qu’on ait besoin d’insister, parce qu’ils savaient que c’était perdu d’avance, mais il s’agissait très rarement d’initiées.

Elayne entendit une autre voix montant de son passé. Pas celle de Lini, pour une fois, mais de sa mère.

« Tout ce que tu ordonnes aux autres, tu dois être prête à le faire toi-même. Et les ordres que donne une reine, c’est comme si elle les avait exécutés elle-même. Pas question de laisser reposer le blâme sur son entourage… »

Si elle violait les lois…

« Même une reine n’est pas au-dessus de la loi. Sinon, celle-ci n’existe plus. »

Morgase, encore.

« Tu peux faire ce que tu veux, petite, à condition d’être prête à payer le prix. »

Elayne retira son chapeau sans dénouer les rubans. Parler d’une voix assurée lui coûta un effort surhumain :

— Quand nous en aurons fini avec elle, dit-elle aux deux sœurs, vous la ramènerez aux tricoteuses.

Après, Elayne s’en remettrait au jugement de Merilille. Si on le leur demandait, les cinq sœurs pouvaient former un tribunal et décider d’une pénitence.

Ispan regarda alternativement la Fille-Héritière et l’Aielle. Sa belle assurance s’était envolée, désormais.

Adeleas et Vandene se regardèrent en silence, comme deux personnes qui se connaissent assez bien pour ne pas avoir besoin de parler. Ensuite, Vandene prit Aviendha et Elayne par un bras.

— Nous devrions aller parler un peu dehors…

Une suggestion, mais elle tirait déjà les deux jeunes femmes vers la porte.

Dans la cour, une vingtaine de femmes de la Famille étaient rassemblées comme un troupeau d’oies. Toutes ne portaient pas une tenue d’Ebou Dar, mais deux arboraient une ceinture rouge de guérisseuse. Elayne reconnut Berowin, une petite femme boulotte qui faisait d’habitude montre d’une arrogance bien supérieure à sa puissance dans le Pouvoir. Aujourd’hui, c’était loin d’être le cas. Comme les autres, elle semblait effrayée malgré la présence à côté d’elle de toutes les tricoteuses, pour l’instant occupées à discuter avec animation. Un peu plus loin, Nynaeve et Alise tentaient de faire entrer dans un bâtiment un autre groupe de femmes, beaucoup plus nombreux. « Tenter » semblait bien être le verbe adéquat…

— Je me fiche des domaines que tu possèdes ! cria soudain Nynaeve à une femme en soie verte qui tendait fièrement le cou. Tu vas entrer là-dedans et y rester, sinon, je t’y obligerai à coups de pied dans les fesses !

Alise saisit la récalcitrante par la peau du cou et la poussa à l’intérieur malgré ses couinements indignés. Un cri retentit, comme si quelqu’un avait marché sur une grosse oie, puis Alise réapparut en se frottant les mains. Après cet incident, les velléités de résistance se firent beaucoup plus rares.

Vandene lâcha les deux jeunes femmes et les dévisagea. L’aura du saidar l’enveloppait encore, pourtant, c’était sûrement Adeleas qui avait été la « focale » de leur lien. Non que Vandene eût été incapable de maintenir le bouclier, une fois tissé, même sans être en mesure de le voir. Mais dans ce cas, Adeleas se serait chargée du conciliabule avec Elayne et Aviendha.

Vandene aurait dû faire plusieurs centaines de pas pour que le lien perde de son efficacité. Même si Adeleas et elle avaient été chacune à un bout du monde, il n’aurait pas été brisé, mais il serait devenu inefficace depuis bien longtemps. La sœur resta cependant près de la porte, pensive comme si elle cherchait ses mots.

— J’ai toujours estimé qu’il valait mieux que des femmes d’expérience se chargent de ces choses-là… Les jeunes peuvent se laisser emporter. Dans ce cas, elles en font trop. Ou au contraire, elles calent et n’en font pas assez. À cause de leur manque d’expérience, bien entendu. Mais il y a pire. Parfois, elles prennent goût à ces… méthodes. Non que je vous soupçonne d’avoir ce défaut…