Vandene jeta un regard appuyé à Aviendha, qui rengaina son couteau.
— Adeleas et moi en avons vu assez pour savoir faire ce qui s’impose, et il y a longtemps que nous ne nous emportons plus. Vraiment, laissez-nous faire. Ce sera mieux pour tout le monde.
Comme si l’affaire était réglée, Vandene se tourna vers la porte.
Dès qu’elle l’eut franchie et refermée derrière elle, Elayne sentit le Pouvoir se déverser derrière. Un flux qui devait avoir empli toute la pièce. Un tissage contre les oreilles indiscrètes, très probablement. Les sœurs voulaient que personne n’entende les réponses d’Ispan. À moins qu’elles aient décidé de… Soudain, le silence devint plus inquiétant que les cris que le tissage était peut-être censé étouffer.
Elayne remit son chapeau. La chaleur ne l’affectait pas, mais la vive lumière du soleil lui donnait soudain le tournis.
— Aviendha, tu veux bien venir m’aider à trier les artefacts ?
Quoi qu’il se passât dans la pièce, Elayne ne l’avait pas ordonné, mais elle ne se sentait pas plus à l’aise pour autant. Avec une hâte suspecte, Aviendha fit signe qu’elle était d’accord pour trier. Elle aussi voulait s’éloigner au plus vite de ce silence.
Les Régentes des Vents attendaient non loin de l’endroit où les serviteurs avaient conduit les chevaux de bât. Imitant Renaile, elles croisaient les bras et tapaient du pied pour souligner leur impatience. Alise approcha du groupe, vit du premier coup d’œil qui dirigeait ces femmes et ignora superbement Elayne et Aviendha.
— Suivez-moi, dit-elle d’un ton sec à Renaile. Les Aes Sedai disent que vous allez toutes vouloir vous abriter du soleil en attendant que les problèmes soient réglés.
Dans la bouche d’Alise, les mots « Aes Sedai » sonnaient comme un glas plutôt que comme un carillon. En d’autres termes, ils semblaient lui laisser un goût amer dans la bouche. Renaile se rembrunit, mais son interlocutrice n’en tint pas compte.
— En ce qui me concerne, vous autres, les Naturelles, vous pouvez vous asseoir par terre et fondre au soleil, si ça vous amuse. Et en supposant que vous puissiez encore vous asseoir.
À l’évidence, les fessiers meurtris des Régentes n’avaient pas encore été guéris. Il suffisait, pour le savoir, de les voir se tenir comme si elles s’efforçaient d’oublier toutes les parties de leur corps situées au-dessous de leur taille.
— Sais-tu qui je suis ? demanda Renaile, furieuse.
Mais Alise s’éloignait déjà sans jeter un coup d’œil en arrière. Prenant sur elle, Renaile essuya d’un revers de la main la sueur qui coulait sur son front, puis elle ordonna aux autres d’abandonner les « maudits canassons » et de la suivre. Tout ce petit monde se mit en marche d’un pas hésitant et douloureux – à part les deux apprenties – et en marmonnant entre ses dents. Comme leur guide, d’ailleurs…
En digne femme d’État, Elayne commença aussitôt à tirer des plans pour apaiser les choses et permettre aux Atha’an Miere d’être guéries sans avoir à le demander. Et sans qu’une sœur le leur propose en insistant lourdement. Il faudrait aussi inciter Nynaeve au calme, et en faire autant avec les quatre autres sœurs.
Soudain, et à sa grande surprise, Elayne s’aperçut qu’elle n’avait aucune envie – pour la première fois de son existence – d’arrondir quelque angle que ce soit. Regardant les Régentes clopiner, elle décida que les choses étaient très bien comme ça.
Aviendha observait les Atha’an Miere avec un grand sourire. S’interdisant de l’imiter, Elayne se dirigea vers les chevaux de bât. Ces femmes méritaient ce qui leur arrivait. Dans ces conditions, ne pas sourire était difficile.
Avec l’aide d’Aviendha, même si elle avait du mal à identifier les objets, le tri se déroula bien plus vite. Les difficultés de l’Aielle n’étonnèrent pas la Fille-Héritière. Si une poignée de sœurs qu’elle avait formées s’étaient révélées plus douées qu’elle pour cet exercice, la majorité était restée loin de son niveau. Mais quatre mains travaillaient plus vite que deux, et c’était tant mieux, parce qu’il y avait du pain sur la planche. Des palefreniers du palais et des femmes se chargèrent d’emporter les détritus tandis qu’un tas de ter’angreal grandissait sur le grand couvercle en pierre d’une citerne carrée.
Très rapidement, Elayne et Aviendha trièrent le contenu des paniers de quatre chevaux supplémentaires. La « récolte » fut si bonne qu’elle aurait été célébrée par une fête, à la tour, même si personne n’y étudiait les ter’angreal.
Ceux-ci étaient de toutes les formes imaginables. Des tasses, des coupes et des vases, aucun de la même taille ni de la même matière qu’une autre… En bois vermoulu, un grand écrin plat à moitié brisé, ce qui lui servait de doublure depuis longtemps disparu, contenait encore des bijoux – un collier incrusté de pierres de couleur, une ceinture rehaussée de gemmes et plusieurs bagues – à côté d’une rangée d’emplacements vides. Toutes ces pièces étaient des ter’angreal et allaient ensemble, conçues pour qu’on les porte en même temps. Cela dit, songea Elayne, on avait du mal à croire qu’une femme puisse vouloir se charger ainsi en une seule fois.
Aviendha découvrit une dague à la poignée en corne de cerf entourée de fil d’or. La lame était émoussée et semblait l’avoir toujours été. Fascinée, l’Aielle s’était mise à faire tourner l’arme entre ses mains – qui commencèrent à trembler – jusqu’à ce qu’Elayne la lui prenne et la pose avec les autres trouvailles sur le couvercle de la citerne. Même ainsi, Aviendha resta un long moment à contempler la dague, s’humectant les lèvres comme si elles étaient soudain devenues très sèches.
Sur le tas de merveilles, on ne comptait plus le nombre de bagues, de boucles d’oreilles, de bracelets et de boucles de ceinture aux formes des plus étranges. On y trouvait aussi des statuettes et des figurines représentant des animaux ou des gens, plusieurs couteaux à la lame affûtée et une demi-douzaine de médaillons en bronze ou en fer aux étranges gravures, aucun ne portant une illustration qui évoque quelque chose pour la Fille-Héritière.
Son attention fut aussi retenue par deux bizarres couvre-chefs en métal, trop ornementés et fins pour être des casques, et toute une série d’objets indéfinissables dont l’utilité, s’ils en avaient une, lui échappait totalement. Par exemple, une baguette rouge, au moins du diamètre de son poignet, qui semblait en pierre lisse quand on la touchait, et qui ne se contenta pas de se réchauffer quand elle la saisit, devenant carrément brûlante. Pas réellement, en fait, car la chaleur n’était qu’une illusion, mais quand même…
Dans le même ordre d’idées, que penser de toute une série de balles en métal ajouré imbriquées les unes dans les autres ? Le moindre mouvement produisait une petite musique cristalline, et en étudiant l’objet, Elayne eut l’impression déconcertante qu’il y avait toujours une plus petite balle à l’intérieur de la dernière qu’elle distinguait.
À quoi pouvait bien servir quelque chose qui ressemblait à un puzzle de taverne en métal, mais qui était en verre ? À cause de son poids, Elayne laissa tomber l’objet. Au lieu de se briser, il écailla le couvercle pourtant en pierre de la citerne.
Oui, un « butin » digne d’éblouir n’importe quelle Aes Sedai. Et plus important que ça, dans lequel figuraient deux angreal, qu’Elayne déposa un peu à l’écart du reste, mais à portée de sa main.
Le premier, une étrange pièce de joaillerie, était un bracelet en or relié par quatre chaînes plates à des bagues et entièrement recouvert de motifs entrelacés énigmatiques. C’était le plus puissant des deux, et il dominait aussi la tortue toujours rangée dans la bourse d’Elayne. Conçu pour des mains plus petites que les siennes et celles d’Aviendha, le bracelet, étrangement, était muni d’une minuscule serrure dont la clé cylindre pendait au bout d’une chaînette visiblement prévue pour être séparée du reste. Avec la clé, bien entendu !