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Avait-elle commis une erreur, un peu plus tôt, en soulageant les Atha’an Miere de leurs courbatures ? Merilille avait négocié des traités entre nations et apaisé de terribles querelles. À la Tour Blanche, peu de sœurs étaient meilleures qu’elle à ce jeu. Mais Elayne se souvint d’une blague qu’elle avait entendue un jour au sujet d’une négociante domani, d’un Maître de la Cargaison du Peuple de la Mer et d’une Aes Sedai. Ça l’avait marquée, parce que très peu de gens prenaient le risque de raconter des blagues sur les sœurs.

Ayant trouvé une pierre des plus ordinaires sur le rivage, la négociante et l’Atha’an Miere se la vendaient et revendaient, faisant un bénéfice à chaque occasion. Puis arrivait une Aes Sedai. La Domani convainquait la sœur d’acheter la banale pierre pour le double du prix qu’elle avait elle-même payé à l’Atha’an Miere la dernière fois. Ensuite, le Maître de la Cargaison réussissait à persuader la sœur de lui acheter la même pierre pour le double de ce prix-là.

Être capable d’acheter ce qu’on possède déjà…

Ce n’était qu’une blague, bien sûr, mais révélatrice de ce que pensaient les gens. Au fond, les sœurs plus âgées n’auraient peut-être pas passé un meilleur marché avec les Régentes des Vents.

Dès que le petit groupe avait atteint le sommet de la colline, Aviendha s’était campée au bord du gouffre pour sonder le nord, immobile comme une statue. Au bout d’un moment, Elayne comprit que sa presque-sœur n’admirait pas le paysage et ne le scrutait pas davantage. Elle avait le regard dans le vide, simplement. Un peu gênée par les trois angreal qu’elle tenait, la Fille-Héritière releva l’ourlet de sa robe et alla rejoindre son amie.

La falaise de roche grise à laquelle s’accrochaient quelques buissons agonisants dominait une oliveraie. L’à-pic n’avait rien d’extraordinaire, mais ce n’était quand même pas comme observer le sol depuis le sommet d’un arbre. Bizarrement, regarder en bas donna le vertige à Elayne. Aviendha, elle, ne paraissait même pas consciente qu’elle se tenait au bord du gouffre.

— Quelque chose ne va pas ? lui demanda Elayne.

Aviendha ne tourna pas la tête vers elle.

— Je t’ai trahie…, dit-elle d’une voix monocorde. Je n’ai pas su tisser le portail correctement, et tout le monde m’a vue t’humilier. Ensuite, j’ai pris un domestique pour un des Rejetés, et je me suis comportée comme une idiote. Les Atha’an Miere m’ignorent et foudroient du regard les Aes Sedai, comme si j’étais un toutou qui répond quand elles le sifflent. J’ai prétendu pouvoir faire parler Ispan pour toi, mais aucune Far Dareis Mai n’est autorisée à interroger un prisonnier avant d’avoir été unie à la Lance pendant vingt ans – ni même à assister à un interrogatoire avant de porter ses lances depuis une décennie. Je suis faible et ramollie, Elayne. Je ne supporterai pas de te faire honte une nouvelle fois. Si ça devait arriver, je mourrai.

Elayne en eut la gorge nouée. Cette dernière phrase ressemblait bien trop à un serment. Prenant Aviendha par un bras, elle la tira en arrière. Parfois, les Aiels étaient presque aussi étranges que les Atha’an Miere les imaginaient. En principe, Aviendha ne risquait pas de sauter dans le vide, mais savait-on jamais ? En tout cas, elle se laissa entraîner loin de l’abîme sans résister.

Toutes les autres femmes étaient en train de méditer sombrement ou de converser. Nynaeve s’entretenait avec les Atha’an Miere. Tenant sa natte à deux mains, elle se concentrait pour ne pas hurler tandis que ses interlocutrices l’écoutaient sans dissimuler leur mépris. Pensives, Merilille et Sareitha veillaient toujours sur la Coupe des Vents, mais Careane, sans grand succès, tentait d’engager la conversation avec les femmes de la Famille. Reanne répondait certes, mais en affichant sa nervosité, tandis que Kirstian ne desserrait pas les lèvres et que Garenia fermait carrément les yeux pour ne pas voir ça.

Elayne parla quand même à voix basse. Après tout, ça ne regardait personne.

— Aviendha, tu n’as trahi personne, et surtout pas moi. Rien de ce que tu as fait ne m’a humiliée, et ça n’arrivera jamais. (L’Aielle eut une moue dubitative.) Et tu es à peu près aussi faible et molle qu’une pierre.

Le plus étrange compliment que quelqu’un ait jamais entendu, sans doute. Pourtant, Aviendha sembla touchée.

— Et je parie que les Atha’an Miere ont peur de toi aussi.

Encore une gentillesse bizarre, mais qui arracha l’ombre d’un sourire à l’Aielle.

— Quant à Ispan… (Un sujet qu’Elayne aurait préféré éviter.) Je crois que je pourrais moi aussi faire ce qu’il faut, mais le seul fait d’y penser me retourne l’estomac. Si j’essayais, je vomirais. Sur ce point, nous sommes à égalité.

Dans le langage par signes des Promises, Aviendha dit à son amie qu’elle l’étonnait beaucoup. Bien que ce fût interdit, avait-elle précisé, elle enseignait les rudiments de ce langage à Elayne. Apparemment, être des presque-sœurs désireuses de devenir davantage encore que ça changeait bien des choses. Sauf que c’était illusoire, en réalité…

— Je ne voulais pas dire que j’en étais incapable, précisa Aviendha. Mais que je n’aurais pas su m’y prendre. En essayant, j’aurais probablement tué Ispan.

Elle sourit soudain pour de bon et caressa du bout des doigts une joue d’Elayne.

— Nous avons toutes deux des faiblesses, mais ça n’est pas honteux, tant que nous sommes les seules à le savoir.

— Oui…, souffla Elayne.

Aviendha n’aurait pas su s’y prendre ! « S’y prendre »…

— Tu as parfaitement raison, bien sûr…

Cette Aielle réservait encore plus de surprises qu’un trouvère.

Elayne glissa la statuette de la femme assise entre les mains de son amie.

— Tiens, utilise-la dans le cercle…

Se défaire de l’angreal n’était pas facile. Elayne avait envisagé de s’en servir elle-même, mais qu’elle ait le sourire ou pas, son amie Aviendha – non, sa presque-sœur Aviendha – avait besoin qu’on lui remonte le moral.

L’Aielle fit tourner la figurine entre ses mains – sans doute en se demandant comment rendre un présent à quelqu’un.

— Aviendha, tu sais ce que ça fait quand on puise tout le saidar qu’on est capable de contenir ? Eh bien, imagine ce que c’est d’en puiser deux fois plus. Penses-y sérieusement ! Je veux que tu te serves de cet angreal. C’est promis ?

Même si les Aiels n’étaient pas du genre expressif, Aviendha écarquilla les yeux. Dans le cadre de leurs recherches, les deux femmes avaient parlé des angreal, mais Aviendha n’avait jamais dû penser qu’elle en utiliserait un dans sa vie.

— Deux fois plus… Puiser et contenir tout ça. Je ne parviens pas à me représenter ce que c’est. Tu me fais un grand cadeau, Elayne.

Aviendha caressa de nouveau la joue d’Elayne avec une douce pression du bout des doigts, cette fois. Chez les Aiels, c’était l’équivalent d’un baiser et d’une accolade.

Quoi que Nynaeve ait eu à dire aux Atha’an Miere, ça ne lui prit pas longtemps. Rejoignant ses amies en marmonnant, elle fronça les sourcils en regardant Aviendha puis le gouffre. Bien évidemment, elle niait avoir le vertige, mais elle garda prudemment ses deux compagnes entre le bord de la falaise et elle.

— Il faut que je te parle, dit-elle à la Fille-Héritière en l’entraînant un peu à l’écart.

Plus loin du bord, aussi. Et à une assez bonne distance de tout le monde pour être à l’abri des oreilles indiscrètes.

— Je… je me suis comportée comme une idiote, souffla-t-elle sans regarder sa compagne. C’est la faute de cet homme de malheur ! Quand il n’est pas là, je n’arrive pas à penser à autre chose, et quand il y est, mon cerveau se grippe carrément. Elayne, c’est à toi de me dire quand je fais n’importe quoi. Je dépends de toi. Et je ne peux pas me permettre de perdre la tête pour un homme. Pas en ce moment.