Huit branches et retour du ciel. Neuf et de nouveau la mer…
Elayne sentit que la coupe elle-même puisait du saidar – et beaucoup plus que toutes les femmes du cercle pouvaient en absorber.
À l’intérieur de l’artefact, l’alternance entre ciel et mer continua, mais une colonne de saidar étrangement tordue s’en éleva, jaillissant de son centre. Mélange de Feu, d’Air, d’Eau, de Terre et d’Esprit, elle devint aussi large que la coupe et s’éleva dans le ciel jusqu’à ce que son sommet soit hors de vue.
Lustrée de sueur, Caire continua à tisser, s’interrompant seulement pour chasser en battant des paupières les gouttes qui s’accumulaient dans ses yeux. Dans l’énorme colonne, la trame du tissage – qui était aussi un tressage – se modifiait avec chaque nouveau flux, écho fidèle de la volonté de Caire.
Elayne se félicita de ne pas avoir demandé à contrôler le flux de ce cercle. Ce que réalisait Caire exigeait des années d’études et de pratique, et elle était loin de pouvoir s’aligner. Soudain, la Fille-Héritière remarqua autre chose. Ce tressage sans cesse changeant de saidar s’enroulait autour de quelque chose – une infrastructure invisible qui conférait sa solidité à la colonne. En d’autres termes, la coupe puisait du saidar et du saidin !
L’espoir que personne d’autre ne l’ait remarqué s’évanouit quand Elayne jeta un coup d’œil aux autres femmes. Une bonne moitié, constata-t-elle, regardaient la colonne avec une répulsion qui aurait dû être réservée au Ténébreux en personne. Parmi les émotions communes qui tourbillonnaient dans la tête d’Elayne, la peur gagna en intensité. Certaines femmes n’étaient plus loin du niveau de panique de Garenia et Kirstian, et c’était un miracle que ces deux-là ne se soient pas encore évanouies. Malgré son impassibilité de surface, Nynaeve avait le cœur au bord des lèvres. Encore plus sereine en apparence, Aviendha luttait contre une étincelle d’angoisse qui menaçait de se transformer en brasier.
Seule Caire demeurait froide et dure comme l’acier. Rien n’allait se mettre en travers de son chemin, et sûrement pas ce saidin souillé par les Ténèbres qui se mêlait à son tissage. Non, rien ne l’arrêterait !
Soudain, alors qu’elle continuait à tisser, plusieurs toiles d’araignée de saidar jaillirent du sommet invisible de la colonne, tels les rayons bizarrement irréguliers d’une roue. Un éventail entier vers le sud, deux plus petits vers le nord et le nord-ouest, et des entrelacs isolés s’étendant dans les autres directions.
Ces « rayons » continuèrent à changer alors même qu’ils s’épanouissaient dans le ciel, les limites du dessin qu’ils formaient se perdant bientôt elles aussi dans le lointain.
Encore une fois, il n’y avait pas que du saidar. Par endroits, la toile d’araignée géante s’accrochait à quelque chose qu’Elayne ne pouvait distinguer, mais dont l’existence ne faisait aucun doute.
Obéissant toujours à Caire, la colonne de saidar et de saidin continuait à produire l’étrange toile d’araignée géante qui semblait à présent vouloir englober l’univers tout entier.
Sans crier gare, Caire se redressa, se massa les reins et se coupa brusquement de la source. Alors que la colonne et la toile d’araignée disparaissaient, la Régente, le souffle court, se laissa tomber sur le sol plus qu’elle s’y assit. La Coupe des Vents reprit sa couleur d’origine, de minuscules fragments de saidar crépitant encore tout au long de sa circonférence.
— Si la Lumière le veut bien, c’est fait, soupira Caire.
Elayne entendit à peine. Ce n’était pas une manière de mettre fin à un cercle ! Quand la Régente s’était coupée de la Source, le Pouvoir avait disparu en même temps à l’intérieur de chaque femme. Les yeux exorbités, Elayne se sentait comme si elle avait été au sommet de la tour la plus haute du monde – et brusquement, plus de tour du tout ! Une sensation très brève, certes, mais hautement déplaisante. Et qui la laissait épuisée – mais beaucoup moins, bien entendu, que si elle ne s’était pas contentée de servir de vaisseau à Caire. N’empêche, si se séparer du saidar était toujours pénible, se le faire arracher ainsi avait quelque chose d’une torture.
D’autres femmes avaient souffert plus qu’elle. Alors que la couronne de lumière s’estompait, Elayne vit que Nynaeve s’était écroulée sur le sol, comme si ses jambes avaient fondu sous elle. Haletante, l’air hagard, elle caressait du bout des doigts le bracelet relié à ses bagues.
— Je me sens comme un tamis de cuisine qui vient de filtrer toute la farine du moulin, murmura-t-elle.
Contenir tant de Pouvoir avait un prix, même si on n’en faisait rien, et même avec l’aide d’un angreal.
Comme un roseau dans la tempête, Talaan, n’osant visiblement pas s’asseoir, lançait des regards en coin à sa mère.
Aviendha se tenait bien droite, son expression de statue indiquant que c’était au prix d’un formidable effort de volonté. Esquissant un sourire, elle fit un petit geste, dans la langue secrète des Promises – « Le jeu en valait la chandelle » – qu’elle fit suivre d’un deuxième : « Et même plus que ça ! » Plus que le prix, oui…
Toutes les femmes paraissaient épuisées, celles qui avaient utilisé un angreal semblant à bout de forces. Quant à la Coupe des Vents, elle n’était plus qu’un banal objet en cristal, n’était que de grandes déferlantes remplaçaient les nuages qu’on voyait avant à l’intérieur. Mais le saidar semblait toujours présent, invisible et tissé par personne, mais crépitant par petites étincelles, comme un peu plus tôt, celles qui dansaient le long de la circonférence de l’artefact.
Nynaeve jeta un coup d’œil au ciel sans nuages, puis elle chercha le regard de Caire.
— Tout ça pour ça ? Avons-nous accompli quelque chose, oui ou non ?
Brûlant comme l’air d’une cuisine, un léger vent balaya le plateau rocheux.
Caire se releva péniblement.
— Tu crois que Tisser les Vents est aussi facile que virer de bord sur un dard de sable ? demanda-t-elle, hautaine. Je viens de déplacer le gouvernail sur un bateau géant dont le maître bau est aussi large que le monde ! Le navire aura besoin de temps pour changer de cap – et même pour assimiler qu’il est censé le faire. Qu’il doit le faire, plutôt ! Mais quand il commencera, le Père des Tempêtes lui-même ne pourra pas l’en empêcher. J’ai fait ce que j’avais à faire, Aes Sedai, et la Coupe des Vents nous revient.
Renaile entra dans le cercle puis approcha de la coupe et commença à la remballer dans son carré de soie blanche.
— Je vais l’apporter à la Maîtresse des Navires, dit-elle à Nynaeve. Nous nous sommes acquittées de notre part du marché. Aux Aes Sedai de tenir leurs engagements.
Merilille émit un grognement sourd, mais quand Elayne la foudroya du regard, elle se ressaisit, véritable incarnation du maintien et de la dignité.
— Les Atha’an Miere ont peut-être fait leur part…, dit Nynaeve en se levant tant bien que mal. Peut-être… Nous le saurons quand ton bateau géant changera de cap. S’il le fait !
Le regard de Renaile jeta des étincelles, mais l’ancienne Sage-Dame l’ignora.
— C’est étrange…, murmura-t-elle en se massant les tempes. (Les bagues du bracelet s’accrochèrent dans ses cheveux.) Je sens comme un écho du saidar… Ce doit être cet angreal.
— Non, dit Elayne. Je le sens aussi…
Pas vraiment un écho, et pas seulement le crépitement dans l’air, désormais presque inaudible. On eût dit l’écho d’un écho, comme si elle sentait quelqu’un qui utilisait le saidar à une assez grande distance…
Tournant la tête, Elayne vite que des éclairs déchiraient l’horizon, au sud. Des dizaines de traits bleu argenté zébrant le ciel de l’après-midi. Très près d’Ebou Dar.
— Des pluies torrentielles ? avança joyeusement Sareitha. Le temps commence déjà à redevenir normal.