Mais il n’y avait pas de nuages dans le ciel, même à l’endroit où les éclairs jaillissaient. À l’évidence, Sareitha n’était pas assez puissante pour sentir qu’on canalisait le Pouvoir à une telle distance.
Elayne frissonna. Elle non plus, elle n’était pas assez puissante, en principe. Sauf si on puisait autant de saidar qu’elles venaient de le faire au sommet de cette colline. Cinquante voire cent Aes Sedai canalisant ensemble… Ou…
— Ce n’est pas un des Rejetés…, souffla la Fille-Héritière.
Derrière elle, une femme gémit.
— Un seul ne pourrait pas faire ça, approuva Nynaeve. Les Rejetés ne nous sentent peut-être pas de la manière dont nous les sentons, mais sauf s’ils sont aveugles, ils ont dû voir ce qui s’est passé. Que la Lumière brûle notre fichue chance !
Sous son masque serein, Nynaeve devait bouillir. D’habitude, elle incendiait Elayne dès qu’elle s’autorisait un tel langage.
— Elayne, prends avec toi toutes les femmes qui veulent te suivre en Andor, et va-t’en. Je… je te retrouverai là-bas. Mat est en ville. Je dois aller le chercher. Que le Ténébreux l’emporte ! Il est venu pour moi, et ça me crée des obligations.
Elayne enroula les bras autour de son torse et prit une profonde inspiration. La reine Tylin pouvait être confiée aux bons soins de la Lumière. S’il y avait une chance qu’elle survive, cette femme la saisirait. Mais Mat Cauthon… Son très étrange et très instructif sujet… Son sauveur inattendu, aussi. Il était venu pour elle également, et il avait largement dépassé le cadre de son « contrat » avec Rand.
Et Thom Merrilin… Ce cher Thom, dont elle regrettait parfois qu’il n’ait pas été son vrai père – et tant pis pour le coup qu’en aurait pris la réputation de sa mère.
Le petit Olver… Chel Vanin… et…
Non, elle devait réfléchir comme une reine ! Comme le lui avait dit un jour Morgase, la Couronne de Roses pouvait être aussi lourde qu’une montagne, et le devoir lui arracherait des larmes. Mais elle devrait quand même entendre la voix de la raison et faire ce qui s’imposait.
— Non…, souffla-t-elle. (Puis elle répéta, plus fort :) Non ! Nynaeve, tu tiens à peine debout. Et même si nous y allons tous, que ferons-nous ? Combien de Rejetés attaquent Ebou Dar ? Nous allons mourir pour rien. Nos ennemis n’ont aucune raison de chercher Mat et les autres. C’est nous qu’ils traquent.
Ruisselant de sueur et vacillant sur ses jambes, Nynaeve défia son amie du regard. Merveilleuse, héroïque et stupide Nynaeve !
— Tu veux que nous abandonnions Mat, c’est ça ? Aviendha, parle-lui de cet honneur que tu as sans arrêt à la bouche !
En aussi mauvais état que l’ancienne Sage-Dame, Aviendha hésita, puis elle secoua la tête.
— Il y a un temps pour livrer des combats désespérés, Nynaeve, mais là, Elayne a raison. Les Rejetés n’en ont pas après Mat Cauthon, mais c’est la coupe qui les intéresse – et nous, bien sûr. Ton ami a peut-être déjà quitté la ville. Si nous y allons, nous risquons de donner à nos adversaires un moyen de défaire ce que nous venons de réaliser. Où que nous tentions de cacher la coupe, ils sauront nous le faire dire…
Nynaeve se décomposa, atterrée. Touchée, Elayne l’enlaça.
— Créature des Ténèbres ! cria soudain une femme.
Aussitôt, toutes les autres s’unirent au saidar. Des boules de feu jaillirent des mains de Merilille, de Careane et de Sareitha. En flammes, une grande silhouette ailée tomba en vrille du ciel et alla s’écraser au pied de la falaise.
— Il y en a une autre ! cria Kirstian.
Le corps aussi gros que celui d’un cheval, ses ailes ayant plus de trente pieds d’envergure, une deuxième créature ailée au long cou et à la queue interminable s’éloignait de la colline. Deux petites silhouettes s’accrochaient à son dos tandis qu’elle fuyait les flammes propulsées dans les airs par Aviendha et les Atha’an Miere, qui ne faisaient aucun geste lorsqu’elles canalisaient le Pouvoir. Échappant à ces tirs infernaux, le monstre disparut derrière une autre colline, du côté opposé de la ferme.
— Nous l’avons tuée ? demanda Sareitha, les yeux brillants d’excitation.
— J’ignore si nous l’avons seulement touchée, lâcha une des Atha’an Miere, dégoûtée.
— Des Créatures des Ténèbres, ici, à Ebou Dar ? s’étonna Merilille. Au moins, ça prouve que ce sont bien les Rejetés qui…
— Ce ne sont pas des Créatures des Ténèbres…, dit Elayne d’un ton sinistre.
Nynaeve n’essaya pas de cacher son angoisse. Elle aussi, elle avait compris…
— Ces monstres sont des raken… Les Seanchaniens… Ce sont eux, là-bas… Nous devons filer, Nynaeve, et prendre avec nous toutes les femmes de la ferme. Que le deuxième monstre soit mort ou non, d’autres viendront. Toute femme que nous laisserons en arrière portera dès demain le collier et la chaîne d’une damane.
Nynaeve acquiesça lentement, presque douloureusement.
— Mon pauvre Mat…, crut l’entendre murmurer Elayne.
Renaile approcha, la coupe de nouveau emballée serrée entre ses bras.
— Certains de nos navires ont déjà eu affaire aux Seanchaniens. Si ces gens attaquent Ebou Dar, notre flotte a sûrement déjà appareillé. Mon bateau lutte pour son salut, et je ne suis pas à bord ! Nous partons !
Sans un mot de plus, la Régente entreprit d’ouvrir un portail là où elle était.
Le tissage s’emmêla lamentablement, bien sûr, puis brilla intensément avant de disparaître. Mais Elayne ne put retenir un petit cri. Là, au milieu de toutes ces femmes, sans précautions…
— Tu n’iras nulle part si tu ne prends pas le temps d’étudier ce plateau rocheux jusqu’à le connaître parfaitement ! cria la Fille-Héritière.
Elle espéra qu’aucune des Atha’an Miere ayant participé au cercle n’essaierait d’ouvrir un portail. Pour connaître un endroit, s’unir au saidar était le moyen le plus rapide… À la place de Renaile, elle aurait réussi sans problème – idem pour les douze autres membres du cercle.
— D’où que tu partes, tu ne pourras pas arriver sur un bateau en mouvement. Je pense que c’est tout simplement impossible !
Merilille approuva du chef, ce qui ne voulait pas dire grand-chose. Les Aes Sedai croyaient en une multitude de choses, et dans le lot, il arrivait qu’elles ne se trompent pas. Mais si ça contribuait à persuader les Régentes, pourquoi se plaindre ?
Dans son état, Nynaeve n’était pas capable de jouer les chefs. En espérant faire honneur à la mémoire de Morgase, Elayne prit donc la situation en main.
— De toute façon, vous n’irez nulle part sans nous, parce que les conditions du marché ne sont pas toutes remplies. La Coupe des Vents ne vous reviendra pas tant que le climat ne sera pas de nouveau normal.
Une interprétation du pacte un peu tirée par les cheveux. Renaile voulut protester, mais Elayne lui coupa l’herbe sous le pied :
— De toute façon, tu as passé un marché avec Mat Cauthon, un de mes sujets. Tu vas donc nous suivre, de ton gré ou attachée en travers d’une selle. Ce sont les termes que tu as acceptés. Alors, Renaile din Calon Étoile-Bleue, descends de cette colline avant que les Seanchaniens nous tombent dessus avec une armée et des centaines de femmes capables de canaliser. Tu ne sais pas à quel point ils aimeraient nous voir porter un collier, comme ces malheureuses ! Allons, exécution ! Et au pas de course.
À la grande surprise d’Elayne, tout son petit monde obéit.
6
Des filaments
Elayne courut comme les autres, bien entendu. Relevant l’ourlet de sa jupe, elle prit même rapidement la tête du groupe sur le sentier accidenté. Bien qu’elle semblât n’avoir aucune notion de l’art de courir en portant une jupe – d’équitation ou pas – Aviendha la suivit de près. Même épuisée, sans ce handicap vestimentaire, elle serait à coup sûr passée en tête.