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Examinant son tissage, Elayne constata que seuls certains filaments se distinguaient encore de la masse. Elle voyait tous les flux, bien entendu, mais ils n’en formaient plus qu’un, à part quelques exceptions.

— Nynaeve, conduis tout le monde jusqu’au manoir.

Le soleil ne tarderait plus trop à se coucher. S’il restait deux heures de jour, c’était déjà beau.

— Maître Hornwell sera surpris de voir arriver tant de gens si tard, mais dites-lui que vous êtes les invitées de la fille qui pleurait à cause de l’aile cassée d’un petit oiseau rouge. Il se souviendra… Je vous rejoindrai dès que j’en aurai terminé.

— Elayne…, souffla Aviendha, sa voix trahissant une inquiétude étonnante chez elle.

— Qu’as-tu donc idée de… ? commença Nynaeve.

Il n’y avait qu’un moyen de couper court à la polémique. Saisissant avec le Pouvoir un des filaments apparents du tissage, Elayne tira dessus. Des étincelles de saidar jaillirent, crépitant avant de disparaître. Lorsque Aviendha avait détissé son portail, ce phénomène ne semblait pas s’être produit, mais la Fille-Héritière n’avait vu que la fin de l’opération.

— Partez, Nynaeve. Pour finir, j’attendrai que vous soyez loin. Ne me regarde pas comme ça ! Il faut que je le fasse. Les Seanchaniens auront investi la ferme dans quelques heures. Et même s’ils tardent jusqu’à demain, qu’arrivera-t-il si une damane a le don de détecter et d’interpréter les résidus d’un tissage ? Je refuse que les Seanchaniens apprennent à utiliser les portails !

Nynaeve marmonna au sujet des Seanchaniens quelques imprécations qu’Elayne aurait donné cher pour entendre clairement, si on se fiait au ton de son amie.

— Et moi, je refuse que tu te carbonises ! Allons, lâche ce filament. Avant que tout le tissage explose, comme nous l’a expliqué Vandene. Tu risques de nous tuer tous !

— Pas moyen de revenir en arrière, dit Aviendha en posant une main sur le bras de Nynaeve. Quand on a commencé, il faut aller jusqu’au bout. Tu dois faire ce qu’Elayne te dit.

L’ancienne Sage-Dame se rembrunit. « Tu dois faire » n’était pas le genre d’expression qu’elle aimait entendre, en tout cas quand on s’adressait à elle. Cela dit, elle n’était pas idiote. Après avoir foudroyé du regard tout ce qui tombait sous ses yeux, elle enlaça Elayne et la serra à lui en faire craquer les côtes.

— Sois prudente, c’est compris ? Si tu te fais tuer, je jure de t’écorcher vive !

Même si l’heure était grave, Elayne éclata de rire. La tenant par les épaules, Nynaeve l’écarta un peu d’elle.

— Tu sais bien ce que je veux dire, marmonna-t-elle. Et surtout, ne va pas croire que ce n’est pas sincère ! Compris ? Mais sois prudente, s’il te plaît…

Quand elle se fut un peu ressaisie, Nynaeve lâcha Elayne et enfila ses gants bleus d’équitation. On eût dit qu’un peu de rosée perlait à ses paupières, mais c’était sûrement une illusion. Nynaeve arrachait des larmes aux autres, mais elle n’en versait pas !

— Alise, dit-elle tout bas, si tout le monde n’est pas prêt, je…

Tournant la tête, elle ne finit pas sa phrase. Toutes les cavalières étaient en selle, y compris les Atha’an Miere. Les Champions avaient rejoint leurs sœurs et Birgitte comme Lan étaient revenus, l’héroïne regardant Elayne sans cacher son inquiétude. Les domestiques se tenaient en ligne avec les bêtes de bât, et les membres de la Famille, toutes à pied à part les tricoteuses, attendaient patiemment l’ordre du départ. Plusieurs chevaux qui auraient pu servir de montures étaient chargés de sacs de vivres et de ballots de vêtements. Les femmes qui avaient dépassé le quota édicté par Alise – exclusivement des nobles extérieures à la Famille – devraient porter cette charge sur leur dos. La femme à la cicatrice sur la joue, presque pliée en deux sous le poids, jetait des regards mauvais à tout le monde, à l’exception d’Alise.

Toutes les femmes capables de canaliser fixaient le portail. Et toutes celles qui avaient entendu Vandene parler des risques d’un détissage lorgnaient le filament libre comme s’il s’était agi d’un aspic.

Alise en personne amena son cheval à Nynaeve – et rectifia la position du chapeau à plumes tandis que l’ancienne Sage-Dame se hissait en selle. Une nouvelle fois vexée à mort, Nynaeve orienta sa jument vers le nord et se mit en chemin, Lan à ses côtés. Un instant, Elayne se demanda pourquoi son amie ne remettait pas Alise à sa place. Si on l’en croyait, depuis son adolescence, elle avait rabattu le caquet de bien des femmes plus âgées qu’elle. De plus, elle était une Aes Sedai, à présent. De quoi pouvoir regarder de très haut n’importe quelle femme de la Famille.

Alors que la colonne s’ébranlait, Elayne tourna la tête vers Aviendha et Birgitte. La statuette de la femme assise dans une main, l’Aielle se tenait bien droite, les bras croisés. Tenant par la bride Lionne, sa propre monture et celle d’Aviendha, la Championne alla s’asseoir sur un petit rocher, à une vingtaine de pas de son Aes Sedai.

— Vous devez…, commença Elayne.

Voyant Aviendha froncer les sourcils, elle n’alla pas plus loin. Expédier l’Aielle loin du danger était impossible, sauf à vouloir la couvrir de honte. Et encore…

— Birgitte, je veux que tu ailles rejoindre les autres. Avec Lionne. Aviendha et moi, nous chevaucherons son hongre à tour de rôle. J’aime bien marcher un peu avant de me mettre au lit.

— Si tu traites un jour un homme la moitié aussi bien que cette jument, il t’appartiendra corps et âme. Je crois que je vais rester ici un moment… Trop de temps passé sur une selle, aujourd’hui. Tu sais, je ne suis pas en permanence à tes ordres. Devant les sœurs et les autres Champions, nous jouons à ce petit jeu pour t’épargner des humiliations, mais entre nous, il n’y a pas de malentendu.

Malgré l’ironie de sa Championne, Elayne capta une très profonde affection. Non, plus que de l’affection ! Soudain, les yeux de la Fille-Héritière la picotèrent. Sa mort aurait profondément bouleversé Birgitte. Ça, c’était le lien qui l’imposait. Mais si elle restait, en ce jour, c’était par amitié.

— Je remercie la Lumière d’avoir deux amies comme vous…, souffla Elayne.

Birgitte lui sourit comme si elle venait de dire une énormité. Aviendha, elle, s’empourpra puis regarda la Championne comme si c’était à cause d’elle qu’elle avait les joues en feu, pas du compliment d’Elayne. Gênée, elle tourna la tête vers la colonne qui approchait déjà d’une première colline.

— Mieux vaut attendre qu’il n’y ait plus personne en vue, dit-elle. Mais tu ne pourras pas patienter trop longtemps ! Une fois le détissage commencé, les flux commencent à devenir… glissants. En laisser échapper un avant qu’il soit hors du tissage revient à lâcher tout le construct, qui se transforme alors… comme ça lui chante. Mais ne te précipite pas non plus. Chaque filament doit être dénoué autant que c’est possible. Plus tu en détacheras du tissage, plus il te deviendra facile de voir les autres. Mais il faut toujours saisir celui qui est le plus visible.

Souriante, Aviendha posa les doigts sur une joue d’Elayne.

— Si tu es prudente, tu t’en sortiras bien.

A priori, ça ne semblait pas si difficile. S’il suffisait de se montrer prudente…

Après ce qui parut être une éternité, la dernière femme – la noble balafrée et chargée comme un baudet – disparut derrière la colline. En réalité, le soleil n’avait pratiquement pas bougé dans le ciel, mais on eût dit que des heures s’étaient écoulées.