Que voulait dire Aviendha, avec son « glissant » ? Sans doute que les flux devenaient difficiles à « tenir », sinon, quoi d’autre ?
Dès qu’elle se remit à l’ouvrage, Elayne comprit pourquoi l’Aielle avait utilisé cet adjectif. Pour saisir, il suffisait d’avoir une fois dans sa vie essayé de serrer entre ses mains une anguille vivante et enduite de graisse.
Le premier filament exigea de la Fille-Héritière une concentration épuisante. Déjà que le retirer du tissage était délicat… Quand elle eut fini, ce filament d’Air se retrouvant finalement libre de toute attache, elle faillit soupirer de soulagement, mais renonça lorsqu’elle songea à ce qui lui restait à faire. Si les flux devenaient encore plus glissants, le succès serait loin d’être garanti.
Ne ratant rien de la délicate opération, Aviendha ne dit plus un mot, mais afficha un sourire encourageant chaque fois que la Fille-Héritière en eut besoin. Sans voir Birgitte, car elle ne voulait pas détourner les yeux de son ouvrage, Elayne sentit dans un coin de sa tête une petite montagne de confiance aussi inébranlable que le plus haut des pics.
À force de suer, elle commença à se sentir aussi glissante que les flux. Un bain, avant de se coucher, serait le bienvenu. Non, il ne fallait pas penser à ça ! Toute sa concentration sur les flux ! Même s’ils devenaient de plus en plus durs à manipuler, ils continuaient à se détacher du tissage, et chaque fois qu’un filament s’en séparait, le suivant apparaissait là où Elayne ne voyait auparavant qu’un bloc solide de saidar.
Bientôt, le portail commença à ressembler à un monstre polycéphale gisant au fond d’une mare glauque et entouré de tentacules pris de spasmes et hérissés d’étincelles de Pouvoir qui grossissaient, crépitaient puis disparaissaient juste avant d’être remplacées par d’autres. Les contours de la structure se mirent à fluctuer, changeant sans cesse de forme et de taille. Les jambes tremblantes, Elayne sentit que la tension faisait picoter ses yeux autant que la sueur. Combien de temps allait-elle tenir ? Elle aurait été incapable de le dire… Les dents serrées, elle continua à lutter. Un filament après l’autre… Un filament après l’autre.
À quelque quatre cents lieues de là – mais moins de cent pas si on passait par le portail – des dizaines de soldats grouillaient dans la cour et entre les bâtiments de la ferme. Des Seanchaniens, ô combien reconnaissables à leur casque qui évoquait une tête d’insecte. Sa jupe ornée de panneaux rouges sur lesquels s’affichaient des éclairs, une femme les suivait, son bracelet relié par une chaîne argentée au collier qui enserrait le cou d’une damane. Une sul’dam et son jouet. Puis un autre duo…
La première sul’dam désigna le portail. Aussitôt, l’aura du saidar brilla autour de sa damane.
— À terre ! cria Elayne.
Elle bascula en arrière juste à temps pour esquiver l’éclair bleu qui traversa le portail avec un rugissement de bête fauve. Une fois passé l’ouverture, le projectile se scinda en plusieurs segments qui jaillirent dans toutes les directions. Tous les poils se hérissèrent sur la nuque d’Elayne. Partout où les éclairs frappaient, des colonnes de poussière et d’éclats de rochers montaient dans l’air avant de retomber en pluie sur la Fille-Héritière et ses compagnes.
Le vacarme se calmant un peu, Elayne entendit une voix d’homme qui venait de l’autre côté du portail. L’accent traînant la terrifia autant que les mots prononcés.
— … les prendre vivantes, espèce d’imbécile !
Un soldat sauta à travers le portail et atterrit juste devant Elayne. Décochée à la vitesse de l’éclair, la flèche de Birgitte traversa le poing fermé qui décorait la cuirasse de l’homme, au niveau du cœur. Un deuxième Seanchanien déboula dans la prairie, trébucha sur le cadavre de son frère d’armes… et finit égorgé par le couteau d’Aviendha avant d’avoir compris ce qui lui arrivait.
Coinçant sous son pied les brides de tous les chevaux, qui renâclaient comme s’ils rêvaient de fuir, mais ne parvenaient pas à se dégager, l’héroïne tirait à une vitesse incroyable. Des cris, de l’autre côté du portail, indiquèrent qu’elle faisait mouche chaque fois.
La riposte ne se fit pas attendre : un épais nuage de carreaux d’arbalète. Tout arrivait si vite… Touché au bras droit, Aviendha s’écroula, la main gauche volant d’instinct vers sa blessure. Mais l’Aielle se ressaisit, rampa sur le côté et tâtonna à la recherche de l’angreal qu’elle avait laissé tomber.
Birgitte cria de douleur et lâcha son arc. Puis elle prit à deux mains sa cuisse transpercée par un carreau.
Elayne sentit la souffrance comme si c’était la sienne.
Toujours étendue sur le dos, elle s’empara quand même d’un filament, tira une fois dessus et découvrit, horrifiée, qu’elle ne pourrait pas faire davantage que ça. Ce filament s’était-il déplacé ? Avait-il réussi à se détacher des autres ? Si c’était le cas, le lâcher serait trop dangereux.
Comme une anguille, le filament se tortillait pour échapper à son contrôle.
— J’ai dit « vivantes » ! rappela le Seanchanien. Quiconque tuera une femme ne recevra pas sa part du butin.
Les carreaux d’arbalète cessèrent de pleuvoir.
— Tu veux me prendre vivante ? cria Aviendha. Alors, viens danser avec moi !
L’aura du saidar – faible malgré le soutien de l’angreal – enveloppa l’Aielle et des boules de feu jaillirent de ses mains en direction des Seanchaniens. Pas de très gros projectiles, mais suffisants pour faire de terribles dégâts, là-bas en Altara. Hélas, Aviendha ne tiendrait pas longtemps, épuisée comme elle l’était déjà.
Brandissant de nouveau son arc, Birgitte ressemblait trait pour trait à l’image que donnaient d’elle les légendes. Une femme capable de continuer à se battre alors qu’elle tenait à peine debout.
Elayne tenta de réguler sa respiration. Impossible de puiser un filament de Pouvoir supplémentaire. La défaite était consommée.
— Vous devez filer, toutes les deux !
Comment sa voix pouvait-elle être si calme, alors qu’elle avait envie de pleurer ?
— Je ne sais pas combien de temps je vais encore pouvoir contrôler ça…
Ça valait autant pour tout le tissage que pour le filament vagabond. Celui qui devenait de plus en plus « glissant ».
— Vous m’avez comprise, partez et foncez aussi vite que possible. De l’autre côté de la colline, vous serez en sécurité, mais il n’y a pas un instant à perdre.
Dans l’ancienne langue, Birgitte éructa un chapelet de jurons que la Fille-Héritière ne comprit pas. Dommage, car ils semblaient dignes d’être mémorisés. Juste avant de mourir, probablement…
— Si tu lâches prise avant que je te le dise, fit Birgitte dans la langue commune, tu n’auras plus à t’inquiéter d’être écorchée vive par Nynaeve, parce que je le ferai à sa place ! Peut-être en lui laissant un petit bout de toi, histoire qu’elle se défoule. Tais-toi et résiste ! Aviendha, approche ! Oui, en passant derrière ce fichu truc ! Tu peux tout maintenir de là ? Alors approche et saute sur un de ces maudits chevaux.
— Tant que je vois où tisser…, répondit Aviendha, qui vacillait sur ses jambes.
Elle faillit s’étaler, mais se rétablit par miracle. Du sang coulait à flots de sa blessure.
— Je crois que je vais pouvoir…, dit l’Aielle.
Elle disparut derrière le portail, mais les boules de feu continuèrent à pleuvoir sur les Seanchaniens. Quand on se trouvait derrière l’ouverture, on voyait ce qu’il y avait devant, mais comme à travers un rideau de brume. En revanche, on ne pouvait pas traverser, et toute tentative aurait été douloureusement punie.
Quand Aviendha fut de nouveau en vue, elle titubait comme un ivrogne. Birgitte l’aida à se hisser en selle, mais à l’envers !
Quand Birgitte lui fit signe, Elayne ne tenta pas de faire « non » de la tête. Avant tout parce qu’elle redoutait ce qui risquait d’arriver si elle le faisait.