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— On prétend qu’il y a des centaines de marath’damane dans cette ferme, dit Eliya dans le dos de Chulein – d’une voix très forte, parce que dans le ciel, à cause du déplacement d’air, il fallait toujours crier. Tu sais ce que je ferai avec ma part de l’or du butin ? Eh bien, je m’achèterai une auberge. Ebou Dar m’a l’air d’une très jolie ville, pour le peu que j’en ai vu. Qui sait ? je me trouverai peut-être un mari. Puis je ferai des enfants… Qu’en penses-tu ?

Chulein sourit sous son écharpe coupe-vent. Tous les morat’raken masculins parlaient d’acheter une auberge – ou une taverne, voire une ferme – mais qui aurait pu renoncer à l’ivresse du ciel ? Chulein tapota la base du long cou à la texture de cuir de Segani. En revanche, les morat’raken féminines – les trois quarts des effectifs – rêvassaient à un mari et à des enfants. Mais devenir mère impliquait de ne plus voler. Chaque mois, pas mal de femmes quittaient les Poings du Ciel – en revanche, très peu se résignaient à dire adieu au ciel.

— Je pense surtout que tu devrais garder l’œil bien ouvert, marmonna Chulein.

En réalité, un peu de bavardage ne faisait aucun mal. Chulein aurait pu repérer un enfant qui courait dans une des oliveraies. Alors, une menace pour les Poings du Ciel…

Ces soldats d’élite, les plus légèrement équipés de l’armée, étaient aussi durs que les Gardes de la Mort – et peut-être même encore plus.

— Moi, j’utiliserai ma part pour acheter une damane et engager une sul’dam.

S’il y avait en bas seulement la moitié des marath’damane qu’on annonçait, Chulein aurait assez d’or pour s’acheter deux damane. Trois, pourquoi pas ?

— Une damane capable de faire des Lumières Célestes. Quand je me retirerai du vol, je serai aussi riche que quelqu’un du Sang.

Sur ce continent, il existait des « feux d’artifice ». À Tanchico, des gens avaient en vain essayé de vanter ce spectacle à des membres du Sang. Mais qui pouvait s’intéresser à de minables divertissements, tellement inférieurs aux Lumières Célestes ? Ces marchands avaient été promptement chassés de la cité avec l’ordre de ne plus jamais y revenir.

— La ferme, en bas ! cria soudain Eliya.

Quelque chose frappa Segani. Un choc très violent, plus rude que lors des pires tempêtes, déséquilibra le raken, qui partit en vrille.

Tandis que Segani tombait en criant, tournant si vite sur lui-même que son harnais de sécurité la plaqua sur sa selle, Chulein garda les mains posées sur sa cuisse, sans lâcher les rênes, mais sans les tendre non plus. Segani allait devoir s’en sortir seul, et toute traction sur les rênes l’aurait gêné.

Même quand leur monture tournait comme une toupie, les morat’raken étaient formés à ne pas regarder le sol. Pourtant, chaque fois qu’une rotation lui en offrit la possibilité, Chulein ne put pas résister à la tentation d’évaluer la distance qui les en séparait. Deux mille pieds… Mille huit cents… Mille deux cents… Mille…

Que la Lumière illumine mon âme et que le Créateur, dans son infinie bonté, me protège de…

Trois cents pieds…

D’un coup d’ailes qui secoua Chulein comme un prunier et la fit claquer des dents, Segani redressa son vol, son ventre frôlant la cime des arbres. Toujours très calme – le résultat d’un entraînement intensif –, Chulein observa le mouvement des ailes du raken et constata qu’il n’y avait pas de dégâts. Peut-être, mais il faudrait qu’un der’morat’raken l’examine à la première occasion. Si un infime détail pouvait échapper à Chulein, un maître ne le laisserait pas passer.

— Eliya, on dirait que nous avons encore échappé à la Dame des Ombres…

N’obtenant pas de réponse, Chulein tourna la tête… et découvrit un harnais de sécurité encore attaché par un bout à la selle vide de sa compagne. Tous les morat’raken savaient qu’ils avaient un jour rendez-vous avec la Dame des Ombres au terme d’une longue chute. Mais le savoir ne rendait pas les choses plus faciles quand ça arrivait.

Après avoir récité une courte prière pour les morts, Chulein se concentra de nouveau sur sa mission. Pour commencer, elle ordonna à Segani de reprendre de l’altitude. Lentement, et en volant en spirale, au cas où une de ses ailes serait déchirée sans que ça se voie, mais aussi vite, cependant, que la raison l’autorisait.

La fumée qui montait de derrière la colline intrigua Chulein. Ce qu’elle découvrit après avoir survolé la crête lui glaça les sangs. Alors que ses mains se pétrifiaient sur les rênes, le raken continua à monter dans le ciel.

La ferme n’existait plus. Dans la cuvette, les bâtiments blancs avaient été proprement rasés, et ceux qui se dressaient sur le versant d’une colline n’étaient plus qu’un amas de gravats. Des flammes dévoraient les ruines, se propageaient jusqu’au pied de toutes les buttes et s’attaquaient aux oliveraies. Tout était dévasté. Une désolation comme Chulein n’en avait jamais vu. À coup sûr, il n’y avait plus personne de vivant en bas. Nul ne pouvait survivre à un désastre pareil. Quelle qu’en soit la cause…

Se reprenant, Chulein orienta Segani vers le sud. Dans le lointain, elle distingua des to’raken qui transportaient des Poings du Ciel et des sul’dam – des renforts qui arrivaient bien trop tard.

Chulein prépara mentalement son rapport. C’était capital, car il n’y aurait sûrement personne d’autre qu’elle pour en faire un.

Tout le monde affirmait que ces terres regorgeaient de marath’damane prêtes à être capturées. Mais avec leur nouvelle arme, ces femmes qui se faisaient appeler « Aes Sedai » étaient très dangereuses. Dans les plus brefs délais, il allait falloir prendre des mesures radicales contre cette menace. Alors qu’elle volait vers Ebou Dar, la haute dame Suroth serait peut-être d’accord sur ce point, dès qu’elle serait informée de ce désastre.

7

Un enclos à chèvres

Sous le ciel sans nuages du Ghealdan, les collines boisées encaissaient difficilement les assauts d’un soleil matinal déjà brûlant. Même avant midi, le pays crevait de chaud. À cause de la sécheresse, les pins, les lauréoles et d’autres arbres que Perrin classait aussi dans la catégorie des résineux jaunissaient alors qu’ils auraient dû rester éternellement verts. Comme il n’y avait pas un souffle d’air pour la sécher, la sueur ruisselait sur le visage du jeune homme, empoissant sa barbe après lui avoir plaqué les cheveux sur la tête. Très loin à l’ouest, il lui semblait avoir entendu des roulements de tonnerre, mais il en était arrivé à croire que la pluie ne se remontrerait plus jamais. Au lieu de rêver à travailler de l’argent, un homme raisonnable martelait le fer qu’il trouvait chaque jour sur son enclume.

Posté au sommet d’une butte, Perrin étudiait Bethal, une ville fortifiée, avec une longue-vue cerclée de cuivre. Même avec ses yeux hors du commun, on pouvait avoir besoin d’aide, sur une telle distance. Cité d’une taille considérable, Bethal était composée de bâtiments au toit de tuile et d’une demi-douzaine de grandes structures de pierre qui devaient être les palais de quelques nobliaux ou les résidences de marchands fortunés. De si loin, impossible de voir les détails de l’étendard rouge qui flottait au vent sur la plus haute tour du plus grand bâtiment. Le seul drapeau en vue… Qui appartenait à Alliandre Maritha Kigarin, la reine du Ghealdan, très loin décidément de sa capitale nommée Jehannah.

Surveillées par une bonne vingtaine de gardes chacune, toutes les portes de la ville étaient ouvertes. Pourtant, personne n’en sortait, et on ne voyait pas âme qui vive sur les routes qui menaient à Bethal – à part un unique cavalier, venant du nord, qui chevauchait ventre à terre. Les soldats vers lesquels il avançait semblaient nerveux, comme s’il avait brandi une épée à la lame rouge de sang. Sur les remparts et au sommet des tours, d’autres hommes observaient la progression de l’inconnu, leur arbalète ou leur arc prêts à tirer. La peur régnait sur cette ville.