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Après la disparition du phénomène, les Aes Sedai, les Matriarches et les Asha’man avaient tous déclaré qu’ils sentaient toujours dans l’air la présence discrète du Pouvoir. Mais personne n’avait pu fournir un début d’explication.

Seul Neald avait dit que ce phénomène le faisait penser au vent, ajoutant qu’il ne savait absolument pas pourquoi. Personne ne s’était avancé davantage. Cela dit, si le saidar et le saidin s’étaient combinés – il le fallait, sinon les Asha’man n’auraient rien vu – ça signifiait que les Rejetés étaient à l’œuvre quelque part, et pas à une petite échelle.

À force de se demander ce qu’ils mijotaient, Perrin avait fort mal dormi toutes ces dernières nuits.

Malgré lui, il leva les yeux vers le ciel. Bien entendu, il ne vit rien, à part deux pigeons. Sans crier gare, un faucon piqua vers les malheureux oiseaux, et l’un d’eux disparut dans une envolée de plumes. Terrorisé, l’autre partit à tire-d’aile en direction de Bethal.

— As-tu arrêté ta décision, Perrin Aybara ? demanda Nevarin d’un ton un rien acerbe.

Plus jeune encore qu’Edarra, cette Matriarche aux yeux verts, peut-être à peine plus âgée que Perrin, n’avait pas encore la sérénité de sa compagne aux yeux bleus. Son châle glissant le long de ses bras, elle se campa devant Perrin, les poings plaqués sur les hanches. Un moment, le jeune homme redouta qu’elle braque sur lui un index menaçant. Voire qu’elle lui montre le poing. Bien qu’elles n’aient aucun point commun, physiquement parlant, cette femme avait quelque chose de Nynaeve…

— À quoi bon te donner notre avis, si tu n’en tiens pas compte ?

Faile et Berelain se redressèrent sur leur selle, à la fois altières… et très légèrement hésitantes. Une réaction qui les énervait, car elles détestaient toutes les deux l’hésitation. Quant à Seonid, ses lèvres pincées en disaient long sur son humeur. L’ordre que lui avait donné Edarra – se taire tant qu’on ne s’adressait pas à elle – l’avait mise en rage. Cela dit, elle désirait sûrement qu’il écoute le conseil des Matriarches. Pour le pousser dans ce sens, elle regardait Perrin intensément, comme si des yeux, si insistants fussent-ils, avaient pu l’influencer.

En fait, c’était elle que le jeune homme voulait choisir. Mais il se tâtait encore. Jusqu’où pouvait tenir le serment d’allégeance que cette femme avait prêté à Rand ? Eh bien, jusque très loin, si on se fiait aux preuves accumulées au fil du temps. Mais une Aes Sedai était-elle vraiment digne de confiance ?

L’arrivée des deux Champions de Seonid permit à Perrin de tergiverser encore un peu.

Bien qu’ils soient partis chacun de leur côté, les deux hommes revenaient ensemble, longeant les arbres afin de ne pas être vus depuis la ville. Furen, un Tearien, avait la peau aussi noire qu’un bon terreau – et des cheveux d’ébène grisonnant. Plus jeune de vingt bonnes années, Teryl, un Murandien, était un rouquin à la moustache recourbée et aux yeux plus bleus que ceux d’Edarra. Deux hommes aussi différents que possible, et pourtant coulés dans le même moule – de grands types minces, musclés et durs comme l’acier.

Ils mirent pied à terre, leur cape-caméléon changeant sans cesse de couleur, et, dédaignant les Matriarches et Perrin, vinrent faire leur rapport à Seonid.

— C’est pire que dans le nord, annonça Furen, dégoûté.

Quelques gouttes de sueur brillaient sur son front, mais comme son compagnon, il ne paraissait pas vraiment affecté par la chaleur.

— Les nobles du coin sont enfermés dans leur manoir ou en ville, et les soldats de la reine ne s’aventurent pas hors des fortifications. En d’autres termes, ils ont abandonné la région aux hordes du Prophète. Et aux brigands, bien qu’ils semblent assez peu nombreux, par ici. En revanche, les fidèles du Prophète grouillent partout. Selon moi, Alliandre sera ravie de te voir.

— De la racaille ! s’écria Teryl. Je n’en ai jamais vu plus de quinze à la fois, armés de fourches ou de lances à sanglier. Des loqueteux ! Capables de terroriser des paysans, bien sûr. Mais les seigneurs devraient les avoir tous fait pendre depuis longtemps. La reine embrassera la main d’une sœur !

Seonid ouvrit la bouche, puis elle regarda Edarra, qui lui fit signe de parler. Une humiliation de plus, et qui n’améliora pas l’humeur de la sœur verte.

— Seigneur Aybara, il n’y a plus de raisons de différer ta décision.

Histoire de rappeler que Perrin n’y avait pas vraiment droit, Seonid avait lourdement mis l’accent sur le « seigneur ».

— Ta femme est née dans une grande maison, et Berelain règne sur un pays. Certes, mais ici, les maisons du Saldaea comptent peu, et Mayene est la plus petite nation du monde. Choisis une Aes Sedai comme émissaire, et tu auras aux yeux d’Alliandre tout le poids de la Tour Blanche avec toi.

Se souvenant sans doute qu’Annoura pouvait en dire tout autant qu’elle, Seonid ajouta :

— De plus, je suis déjà allée au Ghealdan, où mon nom est bien connu. Alliandre me recevra immédiatement, et elle prêtera l’oreille à mes propos.

— Nevarin et moi, nous l’accompagnerons, intervint Edarra. (Sa compagne acquiesça.) Nous ferons en sorte qu’elle ne dise pas un mot de travers.

Perrin entendit grincer les dents de Seonid, qui baissa les yeux et fit mine de lisser sa robe.

Annoura eut un grognement désapprobateur. Restant aussi loin que possible des Matriarches, elle détestait voir une sœur frayer avec elles.

Perrin eut envie de rugir. Envoyer la sœur verte l’aurait bien arrangé, mais les Matriarches se fiaient encore moins que lui aux Aes Sedai, et elles ne lâchaient pratiquement jamais du regard Seonid et Masuri.

Dans les villages, il y avait aussi des rumeurs au sujet des Aiels. Si personne au Ghealdan n’avait encore vu un « sauvage » en chair et en os, on racontait qu’ils s’étaient rangés du côté du Dragon Réincarné, et qu’ils attaqueraient bientôt le pays. Chaque histoire au sujet de ces guerriers étant plus atroce que la précédente, Alliandre risquait d’être effrayée après avoir vu une Aes Sedai soumise à deux Aielles. Et même si elle grinçait des dents, Seonid était bel et bien soumise.

D’autre part, pas question de faire courir des risques à Faile sans autre garantie qu’une lettre ambiguë reçue des mois plus tôt. En d’autres termes, les options de Perrin étaient très limitées, chacune ayant son lot d’inconvénients.

— Un petit groupe franchira plus facilement les portes de la ville, dit-il en rangeant la longue-vue dans une de ses sacoches de selle. (De plus, un petit groupe ferait moins parler les gens…) Ce sera Annoura et toi, Berelain. Avec éventuellement le seigneur Gallenne, qui passera pour le Champion d’Annoura.

Berelain en soupira d’aise. Puis elle se pencha pour prendre le bras de Perrin entre ses mains. Bien entendu, elle n’en resta pas là. Ses doigts pressèrent doucement la peau du jeune homme, et elle le gratifia d’un sourire plein de promesses. Puis elle se redressa avant qu’il ait pu esquisser un mouvement, l’air innocente comme l’agnelle qui vient de naître.

Glaciale, Faile tira sur ses gants d’équitation. À son odeur, Perrin déduisit qu’elle n’avait pas vu le sourire provocant de Berelain. Et elle cachait très bien sa déception.

— Faile, je suis navré, mais…

L’odeur âcre de l’indignation domina soudain celle du savon aux herbes.

— Mon époux, tu as sans doute des choses à dire à la Première Dame avant son départ…

Comment pouvait-on avoir un regard si serein et une odeur si agressivement piquante ?

— Tu devrais aller la voir maintenant…

Faisant volter Hirondelle, Faile alla rejoindre Seonid, qui ne cachait pas sa fureur, et les deux Matriarches au visage fermé. Mais elle ne mit pas pied à terre et ne s’adressa pas aux trois femmes. Tel un faucon dans son aire, elle se contenta d’observer sombrement Bethal.