S’avisant qu’il se tâtait le nez, Perrin baissa la main. Il n’y avait pas de sang, bien entendu. C’était seulement une impression…
Berelain n’avait aucun besoin d’instructions de dernière minute. Certaines de savoir tout ce qu’il fallait dire et faire, sa conseillère et elle bouillaient d’impatience de partir. Perrin prit quand même la peine de les inciter à la prudence, puis il rappela que Berelain seule devrait parler avec Alliandre. Gratifiant le jeune homme d’un regard glacial, Annoura hocha la tête. Une façon de donner son assentiment ? Peut-être… et peut-être pas… De toute façon, même en la mettant à la question, Perrin n’aurait rien pu obtenir de plus explicite.
Approuvant tout ce qu’il disait – ou du moins, le feignant –, Berelain afficha cependant un petit sourire amusé. Pour obtenir ce qu’elle voulait, cette femme était capable de dire n’importe quoi, et ce sourire… eh bien, avait quelque chose d’inquiétant.
Gallenne avait rangé sa longue-vue, mais il continuait à jouer avec ses rênes, imaginant sans doute une façon de faire sortir les deux femmes de Bethal par la force.
De nouveau, Perrin eut envie de rugir.
Très inquiet, il regarda les trois cavaliers descendre le versant de la colline. Le message que devait transmettre Berelain était très simple. Rand comprenait la prudence d’Alliandre, mais si elle voulait sa protection, elle devait accepter de le soutenir ouvertement. Une fois qu’elle aurait accompli cette démarche, cette protection viendrait sous la forme de soldats et d’Asha’man – histoire que tout le monde comprenne bien de quoi il s’agissait – et même de Rand en personne, si ça s’imposait.
Berelain n’avait aucune raison de modifier le message d’un iota, en dépit de son étrange sourire – une variation sur le thème de la séduction, aurait parié Perrin. Annoura, en revanche… Les Aes Sedai agissaient comme bon leur chantait, et le plus souvent, la Lumière seule connaissait leurs motivations. Bref, Perrin aurait donné cher pour avoir un moyen de contacter Alliandre sans recourir à une sœur ni attirer l’attention. Et sans mettre Faile en danger, bien sûr…
Quand les trois cavaliers, Annoura en tête, atteignirent les portes de la ville, les gardes baissèrent leurs arcs et leurs arbalètes – sans doute parce que l’Aes Sedai leur avait décliné son identité. Très peu de gens avaient le cran de mettre en question une affirmation pareille. Quelques instants plus tard, le trio repartit, Annoura ouvrant le chemin dans les rues de la ville. En fait, les soldats avaient même paru pressés de faire entrer les visiteurs, histoire peut-être de les soustraire aux regards de gens cachés dans les collines. Certaines sentinelles, sur les remparts, sondaient les hauteurs environnantes, et Perrin n’avait pas besoin de sentir leur odeur pour capter leur angoisse au sujet d’éventuels espions qui auraient pu reconnaître une sœur.
Orientant sa monture vers le nord, Perrin avança à l’abri de la crête jusqu’à ce que les tours de Bethal soient hors de vue, puis il revint sur la piste en terre. Des deux côtés, quelques fermes se dressaient de-ci de-là, avec leur habitation au toit de chaume, leur grange longue et étroite, leurs champs ravagés par la sécheresse et leur grand enclos à chèvres aux murs de pierre – l’équivalent d’une bergerie, à Deux-Rivières. Cela dit, on voyait fort peu de bétail, et encore moins de paysans. Comme des oies observant des renards, ces derniers regardaient les cavaliers avec une franche hostilité, interrompant leur travail en cours jusqu’à ce qu’ils soient passés.
Aram ne quitta pas des yeux ces fermiers. Parfois, il touchait du bout des doigts la poignée de l’épée accrochée dans son dos, laissant penser qu’il aurait aimé être confronté à autre chose que des paysans. Même s’il portait une veste verte à rayures, cet homme n’avait plus rien d’un Zingaro.
Edarra et Nevarin avançaient derrière Marcheur, bavardant comme s’il s’agissait d’une promenade. Pourtant, malgré leur lourde jupe et leur nonchalance, elles ne perdaient pas une once de terrain. Seonid suivait sur son hongre, Furen et Teryl sur ses talons. Si la sœur verte au teint pâle prétendait marcher derrière les Matriarches pour une question de « distance de sécurité », les deux Champions foudroyaient du regard les Aielles. Souvent, la dignité de leur Aes Sedai comptait plus à leurs yeux qu’à ceux de la sœur en question. Qui avait pourtant souvent une susceptibilité de reine…
Faile chevauchait en silence sur un flanc des Aielles. Apparemment, elle étudiait le paysage desséché. Mince et gracieuse, elle donnait souvent à Perrin le sentiment de n’être qu’un lourdaud. Du vif-argent, cette femme ! Une des raisons pour lesquelles il l’aimait, sauf à certaines occasions…
Une brise s’était levée, suffisante pour charrier l’odeur de Faile jusqu’aux narines du jeune homme. Normalement, il aurait dû réfléchir à Alliandre, essayant d’anticiper sa réponse. Ou mieux encore, il aurait pu penser au Prophète et au moyen de lui mettre la main dessus une fois que la reine aurait répondu au message. Mais dans sa tête, il n’y avait de place que pour Faile.
Même si Rand avait envoyé Berelain avec lui dans ce dessein précis, Perrin ne trouvait pas étonnant que sa femme lui en veuille d’avoir choisi sa « rivale ». En outre, Faile savait qu’il faisait tout pour ne pas la mettre en danger, et elle abominait ça encore plus qu’elle détestait Berelain. Pourtant, l’odeur de la jeune femme était restée douce comme de la rosée d’été – jusqu’à ce qu’il tente de s’excuser. En règle générale, les excuses augmentaient sa colère – sauf quand elles avaient l’effet inverse, sans qu’on sache pourquoi – mais dans ce cas précis, elle n’avait pas été en colère !
Si on oubliait Berelain, leur vie de couple se déroulait sans anicroches. Enfin, la plupart du temps… Mais quand il avait voulu expliquer qu’il n’avait rien fait pour encourager la séductrice – bien au contraire ! – sa femme lui avait renvoyé à la figure un « bien entendu que tu n’as rien fait ! » qui semblait sincère, même si le ton suggérait qu’il était un vrai crétin d’avoir abordé le sujet. Malgré ça, Faile continuait à devenir folle de rage – contre lui ! – chaque fois que Berelain lui souriait ou trouvait un prétexte pour le toucher. Pourtant, il la rabrouait immanquablement, souvent en oubliant les règles de base de la galanterie. Mais rien à faire pour convaincre Faile de sa bonne foi ! Allait-il devoir saucissonner la Première Dame sur sa selle, histoire de la neutraliser définitivement ?
Dès qu’il essayait de savoir ce qu’il avait fait de mal, Perrin s’attirait un nonchalant « pourquoi penses-tu avoir fait quelque chose ? » ou un « que crois-tu avoir fait ? » bien moins indulgent. Ou encore un « je ne veux pas parler de ça ! » catégorique.
À l’évidence, il ne faisait pas ce qu’il aurait dû faire. Mais qu’aurait-il dû faire, bon sang ? Coûte que coûte, il devrait trouver, parce que rien, pour lui, n’était plus important que Faile.
— Seigneur Perrin ?
La voix tendue d’Aram arracha Perrin à ses sombres pensées.
— Ne m’appelle pas comme ça…, marmonna-t-il en regardant dans la direction que le Zingaro désignait du doigt.
Une autre ferme abandonnée, dans le lointain, son toit incendié comme celui de la grange. Abandonnée, sans doute, mais pas déserte, si on se fiait aux cris furieux qui en montaient.
Une bonne dizaine de types vêtus de quasi-haillons et armés de fourches ou de lances tentaient d’escalader le muret d’un enclos à chèvres. À l’intérieur, d’autres hommes tentaient de les en empêcher. De leur côté du muret, plusieurs chevaux effrayés par le bruit et les mouvements brusques hennissaient nerveusement. Trois d’entre eux avaient une cavalière. Mais ces femmes ne se contentaient pas d’attendre l’issue de l’escarmouche. L’une d’entre elles lançait des pierres aux assaillants, une autre jouait de la massue en virtuose et la troisième faisait ruer sa monture en direction du muret, forçant un des agresseurs à se laisser précipitamment retomber de l’autre côté. Mais les assaillants étaient trop nombreux, et la zone à défendre trop étendue…