Выбрать главу

— Je te conseille de faire un grand détour, dit Seonid. (Edarra et Nevarin la foudroyèrent du regard, mais elle ne se laissa pas démonter :) Ce sont sûrement des hommes du Prophète, et tuer ses fidèles ne serait pas une bonne prise de contact. Si tu ne parviens pas à traiter avec lui, des dizaines voire des centaines de milliers de gens mourront. Faut-il courir ce risque pour sauver quelques individus ?

Perrin comptait bien ne tuer personne, si c’était possible. Mais il n’était pas question qu’il ferme les yeux sur des exactions. Cela dit, l’heure n’était pas aux justifications, mais à l’action.

— Edarra, tu peux faire peur à ces types ? Seulement les effrayer ?

Dans l’esprit de Perrin, le souvenir des Matriarches aux puits de Dumai était encore très vif. Sans parler des Asha’man… Au fond, il valait peut-être mieux que Grady et Neald ne soient pas là.

— Peut-être…, répondit l’Aielle en étudiant les belligérants. Oui, c’est possible…

Il allait falloir se contenter de cette réponse évasive.

— Aram, Furen, Teryl, avec moi ! cria Perrin.

Alors que Marcheur partait au galop, il fut soulagé de voir que les deux Champions le suivaient. Pour l’esbroufe, quatre hommes qui chargent étaient préférables à deux.

Gardant les mains sur les rênes, très loin de sa hache, Perrin ne fut pas soulagé du tout de voir que Faile l’avait suivi aussi et galopait maintenant à ses côtés. Mais quand il ouvrit la bouche, elle le foudroya du regard. Flottant ainsi au vent, ses cheveux noirs étaient magnifiques. Une femme superbe !

Prudent, Perrin dit autre chose que ce qu’il avait prévu :

— Surveille mes arrières !

Avec un sourire, Faile dégaina un de ses couteaux. Avec toutes les lames qu’elle trimballait, Perrin avait de la chance de ne pas se faire transpercer la peau chaque fois qu’il l’étreignait.

Dès que sa femme regarda de nouveau devant elle, le jeune homme fit de grands gestes à Aram – en prenant garde à ne pas être vu de sa bien-aimée. Le Zingaro hocha affirmativement la tête, mais il était penché en avant, lame au clair, apparemment prêt à tailler en pièces le premier disciple du Prophète qui lui tomberait entre les mains. Avait-il compris qu’il devait couvrir Faile s’il y avait pour de bon du grabuge ?

Les assaillants n’avaient toujours pas remarqué les « renforts ». Perrin lança un cri de guerre, mais ces crétins beuglaient si fort qu’ils n’entendirent rien. Un homme qui flottait dans sa veste avait réussi à se percher sur le muret et deux de ses compagnons semblaient sur le point d’y parvenir. Si les Matriarches envisageaient d’intervenir, c’était le moment ou jamais.

Un roulement de tonnerre retentit soudain, assourdissant Perrin et manquant faire rater une foulée à Marcheur. Ce bruit-là, tous les combattants l’entendirent, et ils regardèrent autour d’eux, certains se plaquant les mains sur les oreilles.

L’homme debout sur le muret perdit l’équilibre et bascula en arrière. Mais il se releva aussitôt, puis désigna l’enclos aux autres, leur intimant de continuer l’assaut.

Deux ou trois agresseurs virent alors Perrin. Ils donnèrent l’alerte, mais pas un de leurs compagnons ne détala, certains levant au contraire leur arme.

Une roue de feu horizontale se matérialisa soudain au-dessus de l’enclos. Large de six bons pieds, elle projetait de courtes lances de flammes tout en émettant un rugissement qui tenait à la fois de la plainte déchirante et du chant funèbre.

Les attaquants se débandèrent. Quelques secondes durant, Veste-Trop-Grande tenta de les rameuter, puis il prit lui aussi la poudre d’escampette.

Perrin aurait bien ri de joie. Aujourd’hui, il n’allait devoir tuer personne. Et plus besoin de craindre que Faile reçoive un coup de fourche dans le ventre…

Apparemment, les défenseurs étaient aussi effrayés que leurs adversaires. La femme qui avait utilisé les sabots de son cheval comme des armes ouvrit la porte de l’enclos, la franchit et détala au grand galop. Dans la direction opposée à celle de Perrin et de ses compagnons.

— Attends ! cria le jeune homme. Nous ne te ferons pas de mal.

Qu’elle ait entendu ou non, la cavalière continua à filer comme le vent, le baluchon attaché derrière sa selle oscillant dans tous les sens. Les assaillants se dispersaient certes, mais si cette femme s’en allait seule, deux ou trois d’entre eux pourraient lui faire beaucoup de mal. Se couchant sur l’encolure de son cheval, Perrin le talonna et cria pour le stimuler.

Même si son cavalier pesait son poids, Marcheur était solide, et malgré son nom, il savait faire autre chose qu’avancer inlassablement. De plus, la monture de la femme, la foulée pataude, ne semblait pas habituée à avoir une selle sur le dos. La poursuite fut donc assez brève, Perrin saisissant les rênes de l’autre équidé dès qu’il fut arrivé à sa hauteur.

Vu de près, ce cheval n’était qu’un pauvre canasson maigre, épuisé et déjà à bout de souffle après quelques longueurs de course.

— Désolé de t’avoir effrayée, maîtresse, dit Perrin dès que les deux chevaux se furent immobilisés. Crois-moi, je ne te veux aucun mal.

Pour la deuxième fois de la journée, les excuses de Perrin firent lamentablement long feu. Sur un visage aux traits aristocratiques encadré de longs cheveux blond-roux bouclés, deux yeux bleus se rivèrent rageusement dans ceux du jeune homme. Les joues maculées de sueur et de poussière, la femme portait une robe en laine des plus ordinaires, mais sa colère, elle, semblait vraiment être hors du commun.

— Je n’ai pas besoin…, commença-t-elle en tentant d’arracher les rênes de sa monture à Perrin.

Elle s’interrompit en avisant une autre cavalière qui approchait sur une jument marron en encore plus piteux état que son cheval. Émaciée, les cheveux blancs, la femme ne paraissait pas bien mieux portante.

Ces gens avaient dû chevaucher ventre à terre pendant longtemps, si on se fiait à l’état de saleté de leurs vêtements.

— Merci, mon seigneur ! dit la nouvelle venue avec un sourire pour Perrin et un regard noir à l’intention de la fugitive.

Sursautant quand elle remarqua les yeux jaunes de Perrin, elle ne se laissa pourtant pas démonter longtemps. Pas le genre de femme à s’effaroucher pour un rien… D’ailleurs, elle brandissait toujours le gros bâton qu’elle utilisait comme une massue.

— Maighdin, quoi que tu en penses, ces braves gens sont arrivés juste à temps. Tu aurais pu te faire tuer ! Et nous tous avec toi ! Seigneur, cette fille est une tête de mule et elle parle avant d’avoir réfléchi. N’oublie pas, mon enfant : un imbécile abandonne ses amis et échange son argent contre du cuivre… Nous te remercions, seigneur, et Maighdin le fera aussi dès qu’elle aura recouvré ses esprits.

De dix bonnes années au moins plus vieille que Perrin, Maighdin n’avait rien d’une « fille », sauf si on la comparait à sa vénérable compagne. Cela dit, malgré une moue méfiante qui allait parfaitement avec ce qu’indiquait son odeur – un mélange de frustration et de fureur –, elle accepta les remontrances de son aînée et ne tira plus qu’une seule fois sur les rênes, sans véritable conviction, avant de capituler. Cependant, elle regarda Perrin d’un air morose… puis sursauta. Ses yeux jaunes, une fois de plus… Mais pour une fois, le jeune homme ne capta pas de peur dans l’odeur de Maighdin. La vieille femme était terrorisée, elle, mais ça n’était pas à cause de lui.