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Un autre compagnon de Maighdin, un homme mal rasé monté sur un cheval aussi piteux que les autres, s’était approché pendant la tirade de la vieille femme, mais en restant quand même un peu en retrait. Aussi grand que Perrin, mais moins baraqué, il portait une veste sombre élimée, un ceinturon d’armes bouclé par-dessus. Comme pour les femmes, un baluchon était attaché à l’arrière de sa selle.

La brise charriant l’odeur du type jusqu’à ses narines, Perrin constata qu’il n’avait pas peur. En revanche, il était méfiant. Et s’il fallait en juger par la façon dont il regardait Maighdin, c’était par souci de la protéger qu’il restait sur ses gardes. Cette affaire était peut-être plus compliquée qu’il y paraissait au premier abord…

— Vous devriez tous venir dans mon camp, dit Perrin en lâchant les rênes de Maighdin. Vous y serez à l’abri des… brigands.

Un instant, il sembla que Maighdin allait partir au galop et ne plus jamais se retourner. Mais elle fit faire demi-tour à sa monture, de la résignation se mêlant à son odeur.

Pourtant, elle ne céda pas.

— Merci de cette proposition, dit-elle, mais je… nous devons continuer notre voyage. En route, Lini !

La vieille dame regarda froidement sa compagne – si froidement que Perrin, un instant, se demanda si ces deux-là n’étaient pas mère et fille, malgré la façon dont elles s’adressaient l’une à l’autre. Cela posé, elles ne se ressemblaient pas. Alors que Lini avait un visage étroit et tout ratatiné, Maighdin devait être très belle, une fois débarbouillée. Quand on aimait les cheveux blonds…

Par-dessus son épaule, Perrin jeta un coup d’œil à l’homme qui aurait eu bien besoin d’un rasoir. Un dur, ce gaillard-là. Et peut-être un amateur de cheveux blonds. Voire quelqu’un qui les aimait beaucoup trop. Depuis l’aube des temps, des hommes s’attiraient des ennuis et en attiraient aux autres à cause des inclinations de ce genre…

Près de l’enclos, toujours montée sur Hirondelle, Faile observait les défenseurs qui n’en étaient toujours pas sortis. L’un d’eux était peut-être blessé.

Alors que Seonid et les Matriarches n’étaient nulle part en vue, Aram se tenait à courte distance de Faile. Apparemment, il avait compris les ordres de Perrin. Mais il s’impatientait visiblement, maintenant que le danger était passé.

Tandis que Perrin approchait de l’enclos, Teryl déboula en tenant par le col un petit homme aux yeux de fouine et à la barbe de trois jours.

— Je me suis dit qu’il fallait en capturer un, annonça le Champion. Comme disait mon vieux père, même quand on croit avoir vu quelque chose, mieux vaut entendre les deux sons de cloche.

Perrin ne s’attendait pas à ça. Jusque-là, il avait cru Teryl incapable de voir plus loin que le bout de son épée.

Même toute retroussée comme elle était, à cause de la prise de Teryl, on voyait bien que la veste du petit homme était trop grande pour lui. De plus, Perrin reconnut son nez proéminent – un détail impossible à remarquer de si loin quand on n’avait pas sa vision acérée. Le prisonnier avait été le dernier à filer, et il n’était toujours pas intimidé.

— Vous êtes dans la mouise, lança-t-il soudain. Nous, on exécutait les ordres du Prophète, vous comprenez ? Si un gars embête une femme qui ne veut pas de lui, il doit mourir. C’est aussi simple que ça. Ces types poursuivaient la blonde, là, et elle filait comme le vent… Pour vous punir, le Prophète vous fera couper les oreilles.

— C’est ridicule ! s’écria Maighdin. Ces « types », comme il dit, sont mes amis. Ce vaurien a mal interprété ce qu’il a vu.

Perrin acquiesça. Si Maighdin pensait qu’il était d’accord avec elle, grand bien lui fasse. Mais quand on ajoutait les propos du prisonnier à ceux de Lini… Une affaire très compliquée, décidément.

Faile et les autres arrivèrent, suivis par les autres compagnons de voyage de Maighdin. Trois hommes et une femme, tous tirant par la bride des canassons qui ne tarderaient pas à rendre l’âme. Et qui n’étaient déjà pas de fiers étalons dans leur jeunesse. De sa vie, Perrin n’avait jamais vu une telle collection de dos maigrichons, de flancs creux, de boulets cagneux et de jambes tordues.

Comme toujours, les yeux du jeune homme se tournèrent vers Faile et ses narines se dilatèrent pour capter son odeur. Mais Seonid retint un instant l’attention de Perrin. Avachie sur sa selle, rouge comme une pivoine, elle avait l’air au plus mal avec ses joues gonflées et sa bouche entrouverte. D’ailleurs, entre ses dents, on voyait quelque chose de rouge et bleu qui…

Perrin n’en crut pas ses yeux. L’Aes Sedai avait un foulard enfoncé dans la bouche. À l’évidence, quand les Matriarches ordonnaient à une apprentie de se taire, elles ne plaisantaient pas.

N’ayant pas non plus les yeux dans ses poches, Maighdin en resta bouche bée lorsqu’elle vit Seonid. Comme s’il était responsable du bâillon, elle foudroya bien entendu Perrin du regard. Ainsi, cette femme était capable de reconnaître une Aes Sedai du premier coup d’œil ? Inhabituel, chez une simple paysanne. Dont elle n’avait ni le maintien ni le ton, soit dit en passant…

Chevauchant derrière Seonid, Furen semblait furieux, mais ce fut Teryl qui compliqua encore la situation en jetant un objet sur le sol.

— J’ai trouvé ça dans le sillage de notre charmant ami, dit-il, là où il a dû le laisser tomber.

Au début, Perrin n’identifia pas l’objet – un long cercle de peau sur lequel était enfilé ce qui paraissait être des morceaux de cuir ratatinés. Quand il comprit enfin de quoi il s’agissait, le jeune homme eut un rictus.

— Le Prophète nous fera couper les oreilles, c’est bien ça que tu as dit ?

Le type cessa de regarder Seonid avec de grands yeux et s’humecta nerveusement les lèvres.

— Ce collier d’oreilles, c’est Hari qui l’a fait ! Lui, c’est un vrai saligaud. Il aime prendre des trophées et garder le compte des… (L’homme se recroquevilla dans sa veste déjà trop grande.) Vous ne pouvez pas me coller ça sur les bras ! Si vous me maltraitez, le Prophète vous fera tous pendre. Il a déjà condamné des nobles à l’échafaud. Des grandes dames et des beaux seigneurs… Moi, je marche dans la Lumière du seigneur Dragon, qu’il soit mille fois béni !

Perrin fit avancer Marcheur en s’assurant qu’il ne piétine pas l’immondice qui gisait sur le sol. Bien que n’ayant aucune envie de sentir l’odeur de l’ignoble prisonnier, il se pencha et inspira à fond. À présent, le type empestait la peur, voire la panique, et il ne restait pas grand-chose de sa colère. Perrin regretta d’être incapable d’identifier la culpabilité… « Là où il a dû le laisser tomber » n’était pas la même chose que : « Là où il l’a laissé tomber. »

Ses yeux de fouine s’écarquillant, le prisonnier recula autant que le lui permit la prise de Tyler. Parfois, avoir les yeux jaunes se révélait très utile.

— Si je pouvais te coller ça sur les bras, je te ferai pendre à l’arbre le plus proche.

L’homme ne comprit pas tout de suite… et reprit un peu du poil de la bête dès que ce fut fait. Mais Perrin lui porta le coup de grâce :

— Je me nomme Perrin Aybara, et c’est ton précieux seigneur Dragon qui m’envoie ici. Je suis son émissaire, et si je trouve un homme en possession de… trophées, il sera pendu haut et court. Pareil si je surprends un type en train d’incendier une ferme. Ou s’il ose simplement me regarder de travers ! Tu peux aller répéter tout ça à Masema, misérable ! (Révulsé, Perrin se redressa.) Laisse-le filer, Teryl. S’il n’est pas très vite hors de ma vue…

Teryl lâcha le prisonnier, qui fila sans demander son reste ni regarder en arrière. En partie, Perrin était révulsé à cause de son propre comportement. Menacer ainsi des gens ? Pendre quelqu’un parce qu’il vous regarde de travers ? Cela dit, si le petit type n’avait pas coupé lui-même des oreilles, il avait vu d’autres hommes le faire et n’était pas intervenu…