Faile souriait de fierté sous la sueur qui lustrait son visage. La voir ainsi chassa une bonne partie du malaise de Perrin. Pour qu’elle le regarde comme ça, il aurait marché pieds nus sur des charbons ardents…
Tout le monde n’approuvait pas son numéro, cependant. Seonid plissait les yeux, les poings crispés sur ses rênes comme si elle crevait d’envie d’arracher le foulard et de lui jeter à la face ses quatre vérités. Enveloppées dans leur châle, Edarra et Nevarin regardaient Perrin sans aménité. Deviner leurs pensées n’était pas difficile.
— J’avais cru comprendre que c’était une mission secrète, fit Teryl en regardant le petit homme disparaître dans un bosquet. Masema était censé ignorer ta présence ici jusqu’à ce que tu lui parles dans le creux de l’oreille…
C’était en effet le plan. Rand avait proposé qu’on procède ainsi, Seonid et Masuri le soutenant avec le plus grand enthousiasme. Au fond, et même s’il se prétendait « Prophète du seigneur Dragon », Masema n’avait peut-être aucune envie d’affronter un émissaire de Rand, quand on songeait aux abominations qu’il avalisait. Si on en croyait les rumeurs, le collier d’oreilles n’était pas la pire horreur, et de loin.
Pour une fois d’accord avec les Aes Sedai, Edarra et les autres Matriarches voyaient Masema comme un ennemi qu’il fallait piéger avant qu’il puisse monter sa propre embuscade.
— Je suis chargé d’arrêter ça…, dit Perrin en désignant le collier d’oreilles.
Il avait entendu les rumeurs sans réagir vraiment. Mais maintenant, il savait…
— Autant commencer tout de suite…
Et si Masema décidait de le tenir pour un ennemi ? Combien le Prophète avait-il de disciples, motivés par la foi ou la crainte ?
— Ça doit s’arrêter, Teryl ! Il le faut.
Le Murandien regarda Perrin comme s’il le voyait pour la première fois.
— Seigneur Perrin ? dit soudain Maighdin.
Le jeune homme avait oublié sa présence et celle de ses amis, désormais tous massés autour d’elle. En plus de l’amateur de cheveux blonds, il y avait trois autres hommes, et deux d’entre eux se cachaient derrière leur monture. Mais pour la méfiance, Lini tenait le pompon. Le regard braqué sur Perrin, elle avait conduit son cheval près de celui de Maighdin, et elle semblait prête à arracher les rênes des mains de sa protégée. Pas pour l’empêcher de s’enfuir, mais pour l’y inciter et filer avec elle.
Parfaitement détendue, Maighdin dévisageait également Perrin. Aucune surprise dans son regard, après avoir entendu parler du Prophète et du Dragon Réincarné ? Et avoir vu une Aes Sedai bâillonnée ?
Sans nul doute, songea Perrin, elle allait annoncer qu’elle partait sur-le-champ. Une grossière erreur…
— Nous allons accepter ton offre généreuse, seigneur. Un ou deux jours de repos dans ton camp nous feront le plus grand bien.
— C’est tout à fait ça, maîtresse Maighdin, réussit à dire Perrin.
Cacher sa surprise n’eut rien d’un jeu d’enfant. D’autant plus qu’il venait de reconnaître les deux hommes qui tentaient en vain de se dissimuler derrière leurs montures. Étaient-ils là à cause de l’attraction qu’exerçait un ta’veren ? Quelle que soit la réponse, la situation se compliquait singulièrement.
— Oui, le plus grand bien, c’est certain…
8
Une simple paysanne
Le camp se trouvait à une lieue environ de la butte. À l’écart de la route, il était niché dans une cuvette entourée de collines basses mais assez densément boisées. Pour y accéder, il fallait traverser une petite rivière de dix pas de large, mais tellement desséchée qu’on y pataugeait dans l’eau sur à peine cinq. Cependant, de petits poissons vert et argent y barbotaient encore, filant de toutes leurs nageoires dès que les sabots d’un cheval les dérangeaient.
Un site que des voyageurs ne risquaient pas de sillonner par hasard… Par ailleurs, la ferme habitée la plus proche était éloignée d’un quart de lieue, et Perrin s’était assuré lui-même que les paysans ne faisaient pas boire leurs bêtes à ce point d’eau.
Depuis le début, il essayait vraiment de voyager sans se faire remarquer. Quand la colonne devait sortir du couvert des bois, elle empruntait des routes secondaires, voire des sentiers communaux. Un bel effort, mais totalement vain. Bien sûr, les chevaux pouvaient brouter partout où on trouvait de l’herbe, mais il leur fallait quand même un peu de grain, et une armée, si modeste fût-elle, devait acheter de la nourriture – et pas qu’un peu, en réalité. Pour chaque homme, il fallait compter par jour quatre livres de farine, de haricots et de viande. Du coup, des rumeurs au sujet d’une armée en campagne devaient courir dans tout le Ghealdan. Mais avec un peu de chance, personne ne se doutait de l’identité de cette petite troupe…
Perrin fit la grimace. Oui, nul n’avait dû soupçonner la vérité, jusqu’à ce qu’il lui prenne l’envie d’ouvrir sa grande gueule !
En fait, il y avait trois camps, tous proches les uns des autres et de la rivière. Tous ces gens voyageaient ensemble, suivant Perrin et lui obéissant – en principe –, mais il y avait beaucoup trop de personnalités différentes, et aucune n’aurait juré que les autres poursuivaient les mêmes objectifs qu’elle. En conséquence, les quelque neuf cents Gardes Ailés de Mayene avaient installé leurs feux de camp dans une section du terrain délimitée par les piquets où ils attachaient leurs chevaux.
À ce propos, Perrin tenta de fermer ses narines à l’odeur entêtante du fumier, de la sueur et des ragoûts de chèvre en train de cuire. Une combinaison très déplaisante, par une telle chaleur.
Leurs lances inclinées selon le même angle, au degré près, des sentinelles montées tournaient lentement autour du camp. À part ça, tous les autres gardes avaient retiré leur casque et leur plastron. Ayant aussi tombé la veste, et parfois même la chemise, ils se reposaient sur leur couverture ou jouaient aux dés en attendant le repas. En regardant passer Perrin, certains se raidirent à la vue des inconnus qui l’accompagnaient, mais personne ne se précipita à sa rencontre pour lui faire son rapport. Il en déduisit que les patrouilles n’étaient pas encore revenues. Des petits groupes, sans lance, conçus pour observer sans être vus. Du moins, c’était l’idée de départ. Enfin, ça l’avait été…
Dans le camp des Matriarches, installé sur la crête d’une colline, dans une sorte de clairière, des gai’shain allaient et venaient, s’acquittant d’une kyrielle de corvées. À cette distance, les silhouettes en robe blanche paraissaient inoffensives : des serviteurs humbles et dociles. De plus près, l’impression n’était pas différente, mais il s’agissait en majorité de Shaido. Selon les Matriarches, un gai’shain était un gai’shain, et il n’y avait rien à ajouter. Perrin, lui, ne se fiait à aucun Shaido, surtout quand il se tenait dans son dos.
Sur un côté du versant, à l’abri tout relatif d’un arbre déplumé, une dizaine de Promises en cadin’sor étaient accroupies en cercle autour de Sulin – la plus dure de toutes, malgré ses cheveux blancs. Elle aussi avait envoyé des éclaireurs. Des éclaireuses, plutôt, capables de se déplacer aussi vite à pied que les Gardes Ailés sur leurs chevaux, et donc de passer bien plus inaperçues.
Sur la crête, aucune Matriarche n’était visible, mais Perrin remarqua une femme mince en robe d’équitation verte qui remuait le contenu d’un chaudron. Regardant passer le jeune homme et sa suite, elle s’interrompit un moment, se redressa et se massa les reins.
Perrin put ainsi croiser le regard furieux de Masuri. Les Aes Sedai ne cuisinaient pas et ne s’abaissaient pas non plus à accomplir les autres tâches humiliantes que les Aielles imposaient à Seonid et à Masuri. Cette dernière estimait que Rand était responsable de cette indignité, mais lui, il n’était pas là, contrairement à Perrin. Si elle en avait l’occasion, Masuri l’écorcherait vif simplement pour se défouler…