Agacé, Perrin réussit de justesse à sourire à la petite femme rondelette qui vint prendre en charge Marcheur. Les seigneurs étaient censés se faire obéir, mais ce n’était définitivement pas un truc fait pour lui, cette histoire de domination sur les autres…
Alors qu’on emmenait son cheval, Maighdin, les poings sur les hanches, se perdait dans la contemplation des étendards. Bizarrement, Breane avait récupéré tous les baluchons du groupe, les portant avec peine. Et pour une raison inconnue, elle foudroyait Maighdin du regard.
— J’ai entendu parler d’étendards semblables à ceux-là, dit cette dernière.
Rageusement. Même s’il n’y avait aucune colère sur son visage ou dans sa voix, son odeur empestait la fureur.
— En Andor, ces drapeaux ont été brandis par des hommes qui se sont rebellés contre leur légitime souveraine. Ça s’est passé à Deux-Rivières… Aybara est un nom de cette région, n’est-ce pas ?
— À Deux-Rivières, maîtresse Maighdin, nous ne savons pas grand-chose sur les « légitimes souveraines »…
Cette fois, Perrin se jura d’écorcher vifs les crétins qui avaient déployé les étendards. Si on parlait de rébellion si loin de son pays… N’avait-il pas assez d’ennuis pour qu’on n’en ajoute pas ?
— Je suppose que Morgase était une bonne reine, mais nous avons dû nous débrouiller seuls, et nous l’avons fait.
Perrin comprit soudain, pour l’air familier. Cette femme le faisait penser à Elayne. Bien sûr, ça ne voulait rien dire. À des centaines de lieues de Deux-Rivières, il avait vu des hommes qui auraient pu être les frères de certains de ses amis, là-bas. Et qui n’avaient bien entendu aucun lien de parenté avec eux. Cela dit, la fureur de Maighdin devait bien avoir une explication. Et son accent pouvait tout à fait être andorien.
— En Andor, les choses ne vont pas aussi mal qu’on le dit, maîtresse Maighdin. La dernière fois que j’y suis passé, tout était calme à Caemlyn, et Rand – le Dragon Réincarné – entend asseoir la fille de Morgase, Elayne, sur le Trône du Lion.
Fulminant plus que jamais, Maighdin se tourna vers Perrin.
— Il entend l’asseoir sur le trône ? Aucun homme ne peut choisir la reine d’Andor ! Le pouvoir revient de droit à Elayne !
Tout en se grattant la tête, Perrin souhaita in petto que Faile cesse de regarder Maighdin et se décide enfin à dire quelque chose. Hélas, elle se contenta de retirer ses gants et de les glisser à sa ceinture.
À la vitesse de l’éclair, Lini fondit sur Maighdin, la prit par un bras et la secoua comme un prunier.
— Vas-tu t’excuser ? cria-t-elle. Cet homme t’a sauvé la vie, et toi, une simple paysanne, tu oses lui parler ainsi ? Un seigneur ? Souviens-toi de qui tu es, et ne te laisse pas entraîner sur un terrain glissant par ta langue de vipère. Ce jeune seigneur était en conflit avec Morgase ? Et puis après ? Tout le monde sait qu’elle est morte, et de toute façon, ça ne te regarde pas. Allons, excuse-toi, avant que notre sauveur perde son calme !
Encore plus surprise que Perrin, Maighdin regarda Lini, bouche bée. Mais une fois de plus, elle se comporta d’une manière déconcertante. Au lieu d’injurier la vieille femme, elle bomba le torse et chercha le regard de Perrin.
— Lini a totalement raison. Seigneur Aybara, je n’ai aucun droit de te parler ainsi. Je m’excuse humblement, et j’implore ton pardon.
« Humblement », sur ce ton, avec le menton ainsi pointé, et une odeur indiquant qu’elle était prête à casser du fer avec les dents ?
— Je t’accorde mon pardon, s’empressa de dire Perrin.
Une nouvelle qui ne sembla pas apaiser Maighdin. Elle sourit, ressentant peut-être quelque gratitude, mais il l’entendit grincer des dents. Toutes les femmes étaient-elles donc folles ?
— Mon époux, intervint enfin Faile, nos invités sont morts de chaud, couverts de poussière et rudement éprouvés par leurs dernières mésaventures. Aram va montrer aux hommes l’endroit où ils pourront se rafraîchir. Moi, je me chargerai des femmes. (Elle se tourna vers Maighdin et Lini :) Vous vous débarbouillerez avec des serviettes humides…
Faisant signe à Breane de suivre le mouvement, Faile entraîna le trio de voyageuses vers la tente. Sur un hochement de tête de son « seigneur », Aram indiqua aux hommes de le suivre.
— Quand vous aurez terminé vos ablutions, maître Gill, dit Perrin, j’aimerais m’entretenir avec vous.
Il aurait tout aussi bien pu faire apparaître la fichue roue de feu !
Maighdin se retourna pour le regarder, les yeux ronds, et les deux autres femmes se pétrifièrent. La main de Tallanvor vola vers la poignée de son épée et Balwer se haussa sur la pointe des pieds, lorgnant Perrin par-dessus son baluchon. Un loup, peut-être pas. Mais sûrement un oiseau cherchant à détecter l’éventuelle présence d’un chat.
Basel Gill, le type bedonnant, lâcha son baluchon et sursauta.
— Eh bien, Perrin, je…, balbutia-t-il en retirant son chapeau de paille.
La sueur creusait des sillons dans la crasse qui maculait ses joues. Faisant mine de ramasser son baluchon, il se ravisa et se tint droit comme un « i ».
— Seigneur Perrin, je veux dire… J’ai bien cru te… vous reconnaître, mais… En entendant les autres vous donner du « seigneur », je me suis demandé si vous vouliez encore adresser la parole à un vieil aubergiste. (Essuyant son crâne dégarni avec un mouchoir, Basel Gill eut un rire nerveux.) Bien sûr qu’on peut parler. Les ablutions attendront.
— Salut, Perrin ! lança le costaud que Breane ne lâchait pas d’un pouce quand elle le pouvait.
Avec ses paupières tombantes, Lamgwin Dorn, malgré ses muscles et les cicatrices sur son visage et ses mains, avait un air éternellement endormi.
— Maître Gill et moi, on a entendu dire que le jeune Rand est le Dragon Réincarné. On aurait dû se douter que tu prendrais aussi du galon. Maîtresse Maighdin, Perrin Aybara est un brave type. Je crois que vous pouvez vous fier entièrement à lui.
Certainement pas endormi, ce gaillard ! Et pas stupide non plus.
Aram manifestant quelque impatience, Lamgwin et ses deux compagnons se remirent en chemin, Tallanvor et Balwer en traînant les pieds et en regardant sans cesse Gill et Perrin par-dessus leur épaule. Avec quelque inquiétude… Ils jetaient aussi quelques coups d’œil aux trois femmes, que Faile guidait de nouveau vers la tente. Soudain, tous ces gens semblaient ne pas beaucoup apprécier d’être séparés.
Maître Gill se tamponna le front et eut un sourire gêné. Pourquoi avait-il peur ? se demanda Perrin. Et de qui ? De lui ?
D’un type lié au Dragon Réincarné, passé en un éclair du statut d’apprenti forgeron à celui de seigneur, marchant à la tête d’une armée, si modeste fût-elle, et prompt à menacer le Prophète ? Si on ajoutait une Aes Sedai bâillonnée… Et pourquoi s’en priver, au fond ? De toute façon, ça lui serait reproché un jour…
Vraiment aucune raison d’avoir peur ! songea Perrin, amer.
Ces gens craignaient sans doute qu’il les fasse tous assassiner.
Histoire de mettre Basel Gill à l’aise, Perrin l’entraîna jusqu’à un grand chêne, à une bonne centaine de pas de la tente. À demi dénudé, l’arbre ne portait plus que des feuilles mordorées, mais ses grosses branches fournissaient quand même encore un peu d’ombre, et certaines de ses énormes racines pouvaient servir de sièges. Perrin s’était prélassé sur l’une d’entre elles pendant que ses hommes montaient le camp. Dès qu’il essayait de faire quelque chose d’utile, dix casse-pieds se précipitaient pour l’en empêcher…
Basel Gill ne se détendit pas, même quand Perrin lui demanda des nouvelles de son auberge, La Bénédiction de la Reine, lui rappelant l’époque où il y avait séjourné. Mais cette évocation, au fond, n’était peut-être pas idéale pour calmer quelqu’un. Des Aes Sedai, des conversations sur le Ténébreux, une fuite en pleine nuit…