Son baluchon serré contre la poitrine, l’aubergiste marchait nerveusement de long en large et répondait par des phrases courtes ou des onomatopées.
— Maître Gill, cessez de m’appeler « seigneur Perrin ». Et tutoyez-moi, comme avant. Voyons, vous savez très bien que je ne suis pas un seigneur. C’est une longue histoire, mais vous la connaissez.
— Bien sûr, répondit l’aubergiste. (Il se décida à s’asseoir, mais ne se résigna pas à poser son baluchon.) Si vous le dites, seigneur Perrin. Rand, enfin, le seigneur Dragon, il veut vraiment que dame Elayne monte sur le trône ? N’allez pas croire que je mets en doute votre parole, surtout…
Enlevant son chapeau, il recommença à s’éponger le front. Même pour un type de son poids, il suait vraiment beaucoup – plus que l’expliquait la chaleur, en tout cas.
— Je suis sûr que le seigneur Dragon fera ce que vous dites… Mais vous vouliez me parler, non ? Et pas de ma vieille auberge, je suppose.
Perrin soupira d’accablement. Jusque-là, il était persuadé que voir des vieux amis et des voisins lui faire des courbettes était ce qu’un homme pouvait vivre de pire. Mais au moins, ces gens-là oubliaient parfois ce qu’il était prétendument devenu et lui parlaient à cœur ouvert. Et aucun d’eux n’avait peur de lui.
— Vous êtes très loin de chez vous, maître Gill… (Inutile de brûler les étapes, surtout avec un homme pareillement tendu.) Je me demande ce qui vous amène par ici. Pas des problèmes, j’espère…
— Dis-lui tout, Basel Gill ! lança soudain une voix féminine. (Lini approchait du chêne au pas de charge.) Pas de fioritures !
En très peu de temps, la vieille femme avait trouvé moyen de se laver les mains et le visage, de se faire un chignon et d’épousseter sa robe. Après avoir gratifié Perrin d’une révérence, elle braqua un index menaçant sur Basel Gill.
— Il existe trois souffrances insupportables en ce monde : une rage de dents, des chaussures trop petites et un homme qui bavasse. Alors, va à l’essentiel et ne raconte pas à notre jeune seigneur des choses dont il n’a cure.
Un moment, Lini foudroya l’aubergiste du regard, puis elle salua une nouvelle fois Perrin.
— Ce garçon aime le son de sa propre voix, comme beaucoup d’hommes, mais il va vous parler sans détours, à présent, seigneur Perrin.
Quand elle lui fit signe de parler, maître Gill la foudroya du regard, puis il marmonna quelques mots dans sa barbe.
« Espèce de vieille peau », crut entendre Perrin.
— La vérité toute simple, dit ensuite Gill à voix haute, c’est que des affaires m’appelaient à Lugard. Une possibilité d’importer du très bon vin. Mais les détails ne vous intéresseraient pas, seigneur. J’ai emmené Lamgwin, bien sûr, et Breane, puisqu’elle le suit comme son ombre. En chemin, nous avons rencontré maîtresse Dorlain, Maighdin de son prénom, Lini, Tallanvor et Balwer. Sur la route, près de Lugard…
— Maighdin et moi, dit Lini, nous étions servantes au Murandy, mais il y a eu ces troubles… Tallanvor était un des gardes de notre employeuse, et Balwer son secrétaire. Des brigands ont incendié le manoir. Notre bonne dame n’ayant plus les moyens de nous garder, nous avons décidé de voyager ensemble, pour plus de sécurité.
— C’est ce que j’allais raconter, Lini, dit Gill en se grattant derrière l’oreille. Pour une raison que j’ignore, le négociant en vins avait quitté la cité pour la campagne, et… Perrin, enfin, seigneur Perrin, ce sont des détails sans importance. De toute façon, vous savez que les choses vont mal partout. Quand on fuit des ennuis, on tombe sur d’autres, et de fil en aiguille, on s’éloigne de plus en plus de sa destination… C’est comme ça que nous sommes arrivés ici, épuisés et très reconnaissants de votre hospitalité. Voilà les choses telles qu’elles sont !
Perrin hocha la tête. Ça pouvait être la vérité, mais les gens, il le savait, avaient des centaines de raisons de mentir ou de distordre la vérité. Avec une moue, il se passa une main dans les cheveux. Bon sang ! il devenait aussi soupçonneux qu’un Cairhienien ! Et l’influence de Rand n’arrangeait rien. Pourquoi ce brave Basel Gill lui mentirait-il ? Si Maighdin était une servante de haut niveau traversant une mauvaise passe, ça expliquait sa bizarrerie. Parfois, les solutions les plus simples étaient les meilleures.
Les mains sagement croisées, Lini regardait néanmoins Basel Gill avec un œil d’oiseau de proie. Toujours nerveux, l’aubergiste sembla prendre le silence de Perrin pour le désir d’en entendre plus.
— Depuis la guerre des Aiels, dit-il avec un rire contraint, je n’ai plus beaucoup voyagé, et j’étais bien plus svelte, à l’époque. Nous sommes allés jusqu’à Amador, seigneur ! Bien sûr, nous sommes partis quand les Seanchaniens ont pris la ville, mais au fond, ils ne sont pas pires que les Capes Blanches, et…
L’aubergiste se tut quand Perrin, se penchant vers lui, le prit sans ménagement par les revers de sa veste.
— Des Seanchaniens, maître Gill ? Vous en êtes sûr ? Ou est-ce encore une rumeur, comme celles qui parlent des Aiels ou des Aes Sedai ?
— Je les ai vus, fit Basel Gill avec un regard inquiet pour Lini. C’est le nom qu’ils se donnent, et je m’étonne que vous ne soyez pas déjà informé. La nouvelle nous précède depuis notre départ d’Amador. Les Seanchaniens veulent que les gens sachent ce qu’il en est. Un peuple étrange, avec de curieuses créatures en guise de compagnie… Des sortes de créatures des Ténèbres, seigneur ! Des monstres volants qui transportent des soldats, et des lézards grands comme des chevaux et dotés de trois yeux. Je les ai vus ! C’est juré !
— Je vous crois, dit Perrin en lâchant l’aubergiste. Moi aussi, je les ai vus…
À Falme, où plus de mille Fils de la Lumière étaient morts en quelques minutes. Pour repousser les Seanchaniens, il avait fallu l’aide des héros de légende, rappelés du tombeau par le Cor de Valère. Rand avait prédit que les Seanchaniens reviendraient. Mais si vite ? S’ils tenaient Amador, ils devaient avoir conquis le Tarabon, au moins en grande partie. Seul un fou aurait tenté de tuer un cerf avec un ours dans son dos ! Où en étaient les conquêtes des Seanchaniens ?
— Maître Gill, je ne peux pas vous envoyer à Caemlyn dès maintenant. Mais si vous restez un peu avec moi, je m’arrangerai pour le faire – en toute sécurité.
En admettant que rester avec Perrin soit sans danger… Le Prophète, les Capes Blanches, et maintenant, les Seanchaniens…
— Tu m’as l’air d’être un type bien, seigneur, dit soudain Lini. Je crains que nous ne t’ayons pas dit toute la vérité, et c’est peut-être une erreur…
— Lini, quelle mouche te pique ? s’exclama Gill en se levant d’un bond. Ce doit être la chaleur qui lui monte à la tête, seigneur Perrin. Et la fatigue du voyage. Parfois, elle a des lubies… Vous savez comment sont les vieilles personnes. Silence, Lini !
Lini écarta la main que l’aubergiste essayait de lui plaquer sur la bouche.
— C’est toi qui vas te taire, Basel Gill ! N’oublie pas que je pourrais être ta mère. En un sens, Maighdin fuyait Tallanvor, et lui, il la poursuivait… En jouant à ce petit jeu, nous avons failli tuer les chevaux et crever nous-mêmes. Pas étonnant que cette pauvre petite n’ait pas les idées en place, la plupart du temps. Les hommes sèment le trouble dans notre esprit, et après, ils font mine d’être innocents comme l’agneau qui vient de naître. Vous mériteriez tous qu’on vous frictionne les oreilles, rien que pour le principe. Cette enfant est effrayée par son propre cœur. Ces deux-là, il faudrait les marier, et le plus vite serait le mieux.