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Maître Gill en resta bouche bée et Perrin n’aurait pas parié que la sienne était bien fermée.

— Je ne suis pas bien sûr de comprendre ce que tu attends de moi, femme…, commença-t-il.

Lini ne lui laissa pas le loisir de développer sa pensée.

— Ne fais pas mine d’être obtus, ça ne marchera pas avec moi. Je vois bien que tu es plus sensé que la plupart des hommes. Mais vous avez tous cette fichue manie : faire semblant de ne pas voir ce qui est sous votre nez !

Où étaient donc passés les courbettes et tout le reste ? Croisant les bras, Lini défia Perrin du regard.

— Bon, si tu veux jouer les lourdauds, je vais mettre les points sur les « i ». Si j’ai bien compris, ton seigneur Dragon fait tout ce qu’il veut. Et ton Prophète sélectionne des couples et les marie manu militari. Toi, tu vas unir Tallanvor et Maighdin, tout simplement. Ce brave garçon te remerciera, et la petite ne tardera pas à l’imiter.

Ébahi, Perrin regarda maître Gill, qui haussa les épaules et se fendit d’un rictus.

— Si tu veux bien m’excuser, Lini, dit très vite Perrin, j’ai une urgence à régler.

Sur ces mots, il détala, ne se retournant qu’une fois pour voir Lini brandir de nouveau un index sous le nez de Basel Gill. Hélas, avec un vent contraire, le jeune homme ne parvint pas à capter la conversation. Mais ce n’était pas une grande perte. Tous ces gens étaient dingues !

Si Berelain avait deux dames de compagnie et des pisteurs de voleurs, Faile pouvait elle aussi se vanter d’avoir une suite. Une vingtaine de jeunes Teariens et Cairhieniens des deux sexes, les femmes en habits d’homme et armées d’une épée, comme leurs compagnons, étaient assis en tailleur non loin de la tente. Les cheveux ne dépassant pas leurs épaules, tous s’étaient fait une courte queue-de-cheval, histoire de singer les Aiels.

Perrin se demanda où étaient les autres jeunes crétins. En principe, ils ne s’éloignaient jamais hors de portée de voix de Faile. Pourvu qu’ils ne soient pas en train de semer le trouble quelque part.

Selon ses propres dires, Faile les avait pris sous son aile pour leur épargner des problèmes. De fait, ils en auraient eu tout un tombereau s’ils étaient restés à Cairhien avec une multitude d’autres jeunes idiots de leur acabit. Selon Perrin, il leur aurait urgemment fallu un bon coup de pied aux fesses, histoire de les ramener à la réalité. Se battre en duel, avoir du ji’e’toh plein la bouche et se prendre pour des Aiels… Débiles congénitaux !

Voyant approcher Perrin, Lacile se leva souplement. Petite, le teint pâle, cette jeune femme arborait des rubans rouges au revers de sa veste, portait de petites boucles d’oreilles et lançait parfois aux hommes de Deux-Rivières un regard provocant qui les incitait à penser qu’un baiser ne lui déplairait pas, malgré l’épée qui battait sur sa hanche. Pour l’heure, la provocation n’avait aucun rapport avec la séduction.

Derrière Lacile, Arrela se leva aussi. Grande et brune, les cheveux coupés court comme ceux des Promises, elle était vêtue encore plus simplement que la plupart de ses comparses masculins. À l’inverse de Lacile, elle montrait clairement qu’elle aurait préféré embrasser un chien plutôt qu’un homme.

Les deux idiotes firent mine d’aller se camper devant la tente pour barrer le chemin à Perrin. Mais un type au menton carré, un peu à l’étroit dans sa veste aux manches bouffantes, lança un ordre qui incita les donzelles à se rasseoir. À contrecœur…

Comme s’il envisageait de donner un contrordre, Parelean se tapota pensivement le menton. La première fois que Perrin l’avait vu, il portait la barbe, comme beaucoup de Teariens. Mais les Aiels étaient tous glabres…

Entre ses dents, Perrin pesta contre l’imbécillité de ces gens. Appartenant corps et âme à Faile, ils se fichaient comme d’une guigne qu’il soit son mari. Avec lui, Aram était également un peu « collant », mais au moins, il aimait aussi Faile…

En entrant, Perrin sentit peser sur lui le regard de tous ces jeunes abrutis. Si Faile apprenait un jour ce qu’il attendait en secret d’eux – qu’ils lui épargnent des problèmes à elle –, nul doute qu’elle l’écorcherait vif.

Sur le sol de la tente spacieuse, un tapis à motifs floraux supportait le mobilier réduit au minimum – pratiquement que des modèles pliables, pour être plus faciles à transporter. Pratiquement… Le lourd miroir en pied, lui, ne l’était pas. À part les coffres recouverts de tissu pour servir de tables d’appoint, tout sous cette fichue tente était lourdement décoré de dorures. Une dizaine de lampes à réflecteur éclairaient comme en plein jour sans produire autant de chaleur que le soleil. Du coup, il faisait relativement frais sous le quasi-pavillon. Mais la décoration – en particulier les deux tentures ornées d’oiseaux et de fleurs qu’on avait accrochées au poteau central – était bien trop chargée au goût de Perrin. Dobraine leur avait fourni de quoi voyager comme des nobles du Cairhien, et même beaucoup plus que ça. Malin, Perrin s’était arrangé pour « perdre » la plupart de ces équipements. Par exemple, l’énorme lit, parfaitement ridicule en voyage, et qui occupait à lui seul toute une charrette…

Assises face à face, une coupe en argent dans la main, Faile et Maighdin étaient seules. Tout en papotant, elles s’observaient, multipliant les sourires en essayant de saisir ce qui se « disait » au-delà des mots et des gestes. À les voir, impossible de prédire si elles finiraient par s’étreindre ou se sauter dessus, couteau au poing.

Peu de femmes, Perrin le savait, seraient allées jusque-là. Mais Faile était du lot. Lavée, peignée et dépoussiérée, Maighdin paraissait beaucoup plus fraîche qu’en arrivant. Entre les deux femmes, d’autres coupes et une bouilloire d’infusion reposaient sur une petite table basse.

Faile et Maighdin tournèrent la tête ensemble en entendant Perrin entrer. Un instant, elles eurent exactement la même expression agacée. Qui donc avait l’outrecuidance de venir les déranger ? Par bonheur, Faile sourit dès qu’elle identifia son mari.

— Maître Gill m’a raconté ton histoire, maîtresse Dorlain, dit Perrin. Tu as vécu des journées difficiles, mais sache que tu seras en sécurité ici tant que tu y resteras.

La femme souffla un « merci » par-dessus le rebord de sa coupe, mais son odeur empestait la méfiance, et son regard tentait de lire comme dans un livre les pensées du jeune homme.

— Perrin, intervint Faile, Maighdin m’a également raconté, et j’ai une proposition à lui faire. Maighdin, tes amis et toi avez vécu des mois très pénibles, et selon tes propres dires, vous n’avez aucune perspective d’avenir. Alors, entrez à mon service. Vous devrez toujours voyager, mais dans de bien meilleures conditions. Les gages sont bons, et je ne suis pas une maîtresse exigeante.

Perrin déclara sur-le-champ qu’il était d’accord. Si Faile avait une tendance marquée à recueillir tous les chiens perdus sans collier, il n’était pas contre, dans ce cas particulier. Avec lui, ces gens seraient peut-être moins en danger que tout seuls.

S’étranglant avec son infusion, Maighdin faillit laisser tomber sa coupe. Tout en s’essuyant le menton avec un mouchoir de dentelle, elle dévisagea Faile puis se tourna vers Perrin, faisant très légèrement grincer sa chaise.

— Je… je vous remercie, dit-elle enfin. (Quelques secondes encore à scruter Perrin, puis elle ajouta :) Oui, je vous remercie, et j’accepte votre offre généreuse. Il faut que j’aille annoncer ça à mes compagnons.

Elle se leva, posa assez gauchement sa coupe sur la table, se redressa puis se fendit d’une révérence qui aurait fait l’affaire dans un palais.

— J’essaierai de te servir au mieux, ma dame. Puis-je me retirer ?

Faile acquiesçant, Maighdin recula, s’inclina encore deux fois, gagna la sortie et se fendit d’une troisième révérence.