Perrin se gratta pensivement la barbe. Encore quelqu’un qui allait passer son temps à lui faire des courbettes !
Dès que le rabat se fut refermé, Faile posa sa coupe et éclata de rire, tapant des talons sur le tapis.
— Perrin, je l’aime beaucoup ! Elle a du chien, cette femme ! Si je n’étais pas venue à ton secours, elle t’aurait fait roussir la barbe, devant ces étendards. Du chien, oui !
Perrin eut un grognement contrit. Exactement ce qu’il lui fallait ! Une autre femme ayant du « chien », histoire de lui compliquer encore la vie.
— J’ai promis à maître Gill de m’occuper d’eux, mais… Sais-tu ce que Lini m’a demandé ? Elle veut que je marie Maighdin à ce type, Tallanvor. Sans leur demander leur avis, ni à l’un ni à l’autre. Il paraît qu’ils en rêvent tous les deux.
Perrin se servit de l’infusion et se laissa tomber sur le siège abandonné par Maighdin. Fataliste, il ignora les grincements provoqués par son poids considérable.
— Mais cette histoire est le cadet de mes soucis. Selon maître Gill, Amador a été conquise par les Seanchaniens, et je le crois. Par la Lumière ! les Seanchaniens !
Faile entrecroisa ses doigts et regarda à travers, l’air pensive.
— Ce serait peut-être parfait…, souffla-t-elle. Une fois mariées, les servantes deviennent meilleures. Je devrais arranger ça… Et pareil pour Breane. À peine débarbouillée, elle est sortie au pas de course pour rejoindre ce gaillard. Ceux-là, ils devraient déjà être mariés… Et il y avait cette lueur, dans les yeux de Breane. Je ne veux pas de ça chez mes domestiques. Un jour ou l’autre, ça finit par des larmes, des récriminations et du désespoir. Et Breane serait encore plus insupportable que son homme…
— Tu m’as entendu ? fit Perrin. Les Seanchaniens ont pris Amador. Faile, les Seanchaniens !
Sursautant, car elle réfléchissait vraiment au moyen de marier ces deux femmes, Faile eut ensuite un petit sourire.
— Nous sommes loin d’Amador, et si nous tombons sur ces Seanchaniens, tu te chargeras d’eux, j’en suis sûre. Ne m’as-tu pas appris à venir me percher sur ton avant-bras ?
Ça, c’était ce qu’elle prétendait. Perrin, lui, en attendait toujours la preuve…
— Avec les Seanchaniens, ça risque d’être un peu plus difficile…, dit-il assez sèchement.
Faile sourit de nouveau. Pour une raison inconnue, elle embaumait la satisfaction.
— Malgré les consignes de Rand, j’ai envie d’envoyer Grady ou Neald le prévenir.
Faile secoua la tête et son sourire disparut. Mais Perrin insista :
— Si je savais comment le trouver, je n’hésiterais pas. Il doit bien y avoir une façon de lui faire parvenir un message sans que quiconque le sache.
Rand avait insisté sur ce point plus encore que sur le secret au sujet de Masema. Perrin avait été banni par le Dragon Réincarné, et nul ne devait savoir qu’il y avait encore des liens entre eux – à part une farouche hostilité.
— Rand est informé, j’en suis sûre. Maighdin a vu des pigeonniers partout à Amador, et les Seanchaniens ne s’y intéressaient pas… À cette heure, tout marchand qui commerce avec Amador sait ce qui est arrivé, et c’est pareil pour la Tour Blanche. Crois-moi, Rand sait tout. Quand il s’agit d’informations, il sait ce qu’il fait. Tu peux te fier à lui.
Une position que Faile ne défendait pas toujours…
— C’est possible, marmonna Perrin.
Il essayait de ne pas trop s’inquiéter au sujet de la santé mentale de Rand. Mais en matière de suspicion, son ami, dans ses meilleurs moments, aurait fait passer Perrin pour un gosse qui batifole dans une prairie. À qui Rand se fiait-il ? Même vis-à-vis de ses plus proches amis, il avait des arrière-pensées et des plans dont il ne parlait pas.
Perrin s’adossa à son siège et but un peu d’infusion. La terrible vérité, c’était que Rand, qu’il soit fou ou non, avait parfaitement raison de se comporter ainsi. Si les Rejetés ou la Tour Blanche avaient vent de ce qu’il préparait, ils trouveraient un moyen de saboter son projet.
— Au minimum, je peux donner moins de grain à moudre aux yeux et aux oreilles de la tour. C’est décidé, je vais brûler ce fichu étendard.
Et la tête de loup aussi. Même s’il était condamné à se comporter comme un seigneur, il n’avait pas besoin d’un maudit drapeau.
Faile eut une moue dubitative, et elle secoua très légèrement la tête. Puis elle se leva, vint s’agenouiller devant Perrin et lui prit les poignets.
Non sans inquiétude, le jeune homme soutint le regard perçant de sa femme. Quand elle le dévisageait ainsi, elle était sur le point de lui dire quelque chose d’important. Ou de lui mettre un sac sur la tête avant de le faire tourner sur lui-même jusqu’à ce qu’il ne sache plus où il était.
Le parfum de Faile ne lui fournit pas d’indice sur ses intentions. D’ailleurs, mieux valait qu’il cesse de la « humer » ainsi. Ou en tout cas, qu’il se l’autorise moins souvent. Quand il s’immergeait dans son parfum, il perdait toute lucidité, et c’était là qu’elle en profitait pour lui mettre un sac sur la tête.
Depuis son mariage, il avait au moins appris une chose : face à une femme, un homme avait besoin de toute sa vivacité d’esprit. Et même ainsi, il n’était pas sûr de s’en tirer, car ces dames, comme les Aes Sedai, faisaient toujours ce qu’elles voulaient, et rien d’autre.
— Mon époux, tu devrais peut-être y réfléchir à deux fois… (Faile eut un petit sourire, comme si elle lisait les pensées de son mari – une fois de plus !) Parmi les gens qui nous ont vus entrer au Ghealdan, je doute que beaucoup sachent ce qu’est l’Aigle Rouge. Mais dans les environs d’une cité comme Bethal, ça pourrait être différent. Et plus longtemps nous devrons traquer Masema, plus le risque augmentera.
Perrin ne prit pas la peine de dire que ça faisait une raison de plus pour détruire l’étendard. Faile n’était pas stupide, et elle réfléchissait beaucoup plus vite que lui.
— Je ne vois toujours rien qui joue en faveur de cet étendard, mon épouse. Il ne servira qu’à attirer l’attention des gens sur un idiot qu’ils penseront acharné à faire sortir Manetheren du tombeau.
Par le passé, des hommes avaient essayé. Des femmes aussi. Ce seul nom, « Manetheren », était chargé de souvenirs et séduisait beaucoup de gens résolus à soulever une rébellion.
— Il faut garder ce drapeau justement parce qu’il attirera l’attention, dit Faile. Un nouveau rêveur qui veut ressusciter Manetheren ! Les gens du peuple te riront au nez en espérant que tu t’en ailles vite, et ils t’oublieront dès que tu te seras éloigné. Quant aux nobles, ils ont bien trop de soucis pour se préoccuper d’un vague agitateur, sauf si tu viens leur marcher sur les pieds. Comparé aux Seanchaniens, au Prophète ou aux Capes Blanches, un homme qui veut faire revivre Manetheren est du menu fretin. Et à mon avis, la Tour Blanche ne t’accordera pas davantage d’attention.
Son sourire s’élargissant, Faile eut dans les yeux une lueur annonçant son argument massue.
— Plus important que tout le reste, personne ne pensera que ce type a un autre objectif…
La jeune femme se rembrunit soudain et, du bout d’un index, tapota le nez de son mari. Sans aucune délicatesse.
— Et ne te traite pas d’idiot, même indirectement, Perrin t’Bashere Aybara. Tu n’en es pas un, et je déteste ça.
Perrin capta une odeur piquante – pas de la colère, mais un évident déplaisir.
Du vif-argent… Un martin-pêcheur qui pique sur sa cible, plus fulgurant que la pensée. Celle du jeune homme, en tout cas. Car il ne lui serait jamais venu à l’idée de se cacher… en s’exhibant. Mais c’était cohérent. Un peu comme éviter d’être accusé d’un meurtre en revendiquant un vol. Oui, ça pouvait marcher.
Perrin sourit et embrassa le bout des doigts de sa belle.
— L’étendard ne brûlera pas, dit-il.