Donc, la tête de loup aussi échapperait aux flammes… Par le fichu sang et les maudites cendres !
— Mais il faudra dire la vérité à Alliandre. Si elle croit que Rand veut me nommer roi de Manetheren afin que j’annexe son pays…
Faile se leva d’un bond et se détourna. Évoquer la reine était peut-être une gaffe, parce que ça pouvait trop aisément conduire à Berelain, et d’ailleurs, l’odeur de Faile… ne s’arrangeait pas.
Mais elle se contenta de lancer par-dessus son épaule :
— Alliandre ne sera pas un problème pour Perrin Yeux-Jaunes. Cette affaire-là est pratiquement dans la poche, donc il est temps de nous concentrer sur Masema.
Faile s’agenouilla devant le seul coffre non couvert de tissu et l’ouvrit pour en sortir des cartes enroulées.
Perrin espéra qu’elle avait raison au sujet d’Alliandre. Parce que sinon, il ne saurait pas quoi faire. Si seulement il avait pu être à la hauteur de la moitié de ce que Faile pensait de lui ! Alliandre dans la poche, les Seanchaniens tombant comme des quilles devant lui, Masema capturé et conduit devant Rand même s’il avait dix mille disciples autour de lui… Voilà comment elle voyait les choses.
Pas pour la première fois, loin de là, Perrin constata que ce n’était pas la colère de Faile qu’il redoutait le plus, même s’il en souffrait terriblement. Non, il craignait de la décevoir. Et si un jour ça arrivait, il s’arracherait le cœur à mains nues.
S’accroupissant aussi, il l’aida à dérouler la plus grande carte, qui couvrait le sud du Ghealdan et le nord de l’Amadicia. Puis il l’étudia comme si le nom de Masema avait pu lui sauter par miracle à la figure. S’il voulait réussir, ce n’était pas seulement à cause de Rand. De quelque façon que tournent les choses, il ne pouvait pas décevoir Faile.
Étendue dans l’obscurité, Faile tendit l’oreille jusqu’à ce qu’elle soit sûre que Perrin dormait à poings fermés. Puis elle se glissa hors de leur couverture et enfila sa chemise de nuit avec un sourire plein d’indulgence. L’avait-il crue assez bête pour ne pas découvrir qu’il avait caché le lit dans un bosquet, un matin, au moment où on chargeait les charrettes ? Non que ce fût un problème pour elle, parce qu’elle avait sûrement dormi par terre plus souvent que lui. Bien entendu, elle avait joué la surprise, en faisant même des tonnes dans ce registre. Sinon, il se serait excusé platement – qui sait ? il aurait même été capable d’aller rechercher le lit.
Comme disait la mère de Faile, bien manipuler un mari était tout un art. Mais Deira ni Ghaline avait-elle jamais trouvé cet exercice aussi difficile ?
Après avoir mis des chaussures, Faile passa une robe de chambre, puis elle hésita, regardant Perrin. Réveillé, il aurait été capable de la voir très clairement. Mais pour ses yeux normaux, son mari n’était qu’une ombre dans le noir.
Quel dommage que Deira ne soit pas là pour la conseiller ! Faile aimait Perrin de toutes les fibres de son corps, et cette passion la désorientait. Comprendre vraiment les hommes était impossible, bien sûr, mais il était si différent de tous les gens avec qui elle avait grandi. Par exemple, il n’avait jamais la grosse tête et il ne passait pas son temps à chanter sa propre gloire. Bien au contraire, il se montrait… modeste. Elle n’aurait pas cru qu’un homme puisse avoir cette qualité ! Selon lui, seule la chance l’avait transformé en chef, et il était un piètre meneur d’hommes. Alors qu’il suffisait d’une heure pour que de vrais durs décident de le suivre jusqu’au bout du monde ! Si on l’en croyait, il était un balourd à l’esprit ridiculement lent. C’était un homme posé, peut-être, mais avec une telle profondeur de vue que sa femme devait se contorsionner comme une anguille pour garder un secret vis-à-vis de lui. Un homme merveilleux – son loup aux cheveux bouclés. Si fort et si doux…
Avec un petit soupir, Faile marcha sur la pointe des pieds jusqu’à la sortie de la tente. L’ouïe hors du commun de son mari lui avait déjà valu bien des déconvenues…
Sous la lune gibbeuse, mais qui donnait presque autant de lumière que si elle était pleine, occultant l’éclat des étoiles, le camp dormait paisiblement. Un oiseau nocturne lança un appel strident… et se tut aussitôt quand le ululement d’une chouette lui répondit. Une légère brise soufflait, et miraculeusement, elle semblait presque rafraîchissante. Une fantaisie de Faile, probablement. Les nuits étaient simplement un peu moins accablantes que les journées…
Autour des feux, quelques hommes étaient encore éveillés et conversaient à voix basse. Faile ne fit aucun effort pour se cacher, mais personne ne la remarqua. À dire vrai, beaucoup de ces braves types dormaient à moitié tout en marmonnant. Si elle n’avait pas connu le sérieux des sentinelles postées sur le périmètre du camp, Faile aurait craint qu’un troupeau de bœufs puisse débouler sans être entendu.
Bien sûr, des Promises montaient aussi la garde. Mais qu’elles la voient ne la gênait pas non plus.
Sous les charrettes proprement alignées, les domestiques ronflaient déjà comme des sonneurs. Enfin, presque tous. Maighdin et ses amis, eux, étaient assis autour d’un feu. Tallanvor parlait en faisant de grands gestes, mais seuls les autres hommes semblaient l’écouter, alors qu’il entendait s’adresser à Maighdin.
Faile ne s’était pas étonnée le moins du monde qu’ils aient dans leurs baluchons des tenues bien supérieures aux frusques qu’ils portaient pour travailler. Mais ils avaient dû avoir une maîtresse bien généreuse, pour qu’elle offre ainsi des habits de soie à ses serviteurs. La robe bleue de Maighdin, en particulier, était remarquablement bien coupée. Les autres se révélant moins bien lotis, on pouvait supposer qu’elle était la préférée de sa maîtresse.
Une brindille craqua sous la semelle de Faile. Aussitôt, toutes les têtes se tournèrent et Tallanvor dégaina à demi son épée avant de reconnaître l’épouse du seigneur Perrin. Ces gens étaient beaucoup plus vifs que les hommes de Deux-Rivières, dans le dos de Faile.
Un moment, ils regardèrent la jeune femme, intrigués. Puis Maighdin se leva et se fendit d’une révérence. Les autres l’imitèrent avec plus ou moins de grâce et de compétence. Dans le groupe, seuls Balwer et Maighdin semblaient à l’aise. Maître Gill, lui, souriait nerveusement.
— Ne vous dérangez pas pour moi, dit Faile, conciliante. Mais ne vous couchez pas trop tard. La journée de demain sera rude.
La jeune femme continua son chemin. Mais lorsqu’elle se retourna, Maighdin et les autres, toujours debout, ne l’avaient toujours pas lâchée du regard. Leurs mésaventures, durant le voyage, les avaient rendus plus méfiants que des lapins toujours inquiets qu’un renard se montre. Allaient-ils s’intégrer aux autres domestiques, après tout ça ? Durant les semaines à venir, Faile allait devoir les former à sa façon de voir la vie et apprendre à découvrir la leur. Pour qu’une maison noble soit bien tenue, les deux étaient indispensables. Donc, il faudrait trouver le temps.
Mais ce soir, Faile avait bien d’autres préoccupations. Dépassant les charrettes, elle arriva à proximité de l’endroit où les hommes de Deux-Rivières montaient la garde perchés dans des arbres. Rien de plus gros qu’une souris ne leur échappait. Et il paraissait même que certaines Promises avaient été prises dans les mailles de ce filet. Mais ces sentinelles s’intéressaient exclusivement aux éventuels intrus désireux d’entrer dans le camp. Des gens qui y étaient déjà, ils s’en fichaient comme d’une guigne.
Dans une petite clairière, au clair de lune, les fidèles de Faile l’attendaient.
Plusieurs hommes s’inclinèrent et Parelean faillit mettre un genou en terre. Exercice plutôt curieux quand on portait des vêtements d’homme, quelques femmes se fendirent d’une révérence – puis baissèrent les yeux ou sautèrent d’un pied sur l’autre, gênées par ce qu’elles venaient de faire. Même si elles s’efforçaient d’adopter les coutumes des Aiels, leur éducation reprenait le dessus.