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Les coutumes des Aiels… Enfin, ce qu’elles prenaient pour telles. Parfois, les Promises n’en croyaient pas leurs yeux et leurs oreilles, tant c’était absurde. Ces jeunes Teariens et Cairhieniens, Perrin les traitait de crétins – dans ses meilleurs jours – et il n’avait pas tout à fait tort, bien entendu. Mais ces crétins avaient juré fidélité à Faile – le serment de l’eau, disaient-ils, toujours pour copier les Aiels – et ça, c’était précieux. Entre eux, ils appelaient leur « ordre » Cha Faile, autrement dit, la Serre du Faucon. Par bonheur, ils n’en faisaient pas la publicité… Sur certains points, ils se montraient moins abrutis que d’autres. En surface, on pouvait même dire qu’ils ressemblaient aux jeunes gens avec lesquels Faile avait grandi.

Le groupe qu’elle avait envoyé en reconnaissance le matin venait juste de rentrer, les femmes finissant de se changer après avoir été obligées de porter des robes. À Bethal, une seule fille déguisée en homme aurait fait jaser. Alors, cinq…

La clairière ressemblait au salon d’essayage d’une couturière. Les femmes de la Serre du Faucon faisaient mine de ne pas être gênées de se montrer nues ainsi – y compris à des hommes – mais dans leur ferveur d’imiter les Aiels, réputés impudiques, elles oubliaient la nonchalance dont leurs modèles faisaient preuve en de telles circonstances, se trahissant au premier coup d’œil.

Les hommes se tordaient le cou pour ne pas voir – ou au contraire, pour reluquer – et là encore, ça ne correspondait en aucune façon au comportement naturel et sans complexe des guerriers du désert.

Faile resserra les pans de sa robe de chambre sur sa chemise de nuit. Si elle s’était davantage vêtue, elle aurait à coup sûr réveillé Perrin. Cela dit, elle ne se sentait pas à l’aise, loin de là. Elle n’avait rien à voir avec ces dames domani qui donnaient audience dans leur baignoire !

— Excuse-nous d’être en retard, dame Faile, fit Selande, le souffle court, en finissant d’enfiler sa veste.

Avec son accent à couper au couteau, on ne pouvait pas ignorer qu’elle était cairhienienne. Même pour quelqu’un de son peuple, elle n’était pas bien grande, mais sa démarche assurée et son maintien altier compensaient sa petite taille.

— Nous aurions dû être de retour plus tôt, mais les gardes ont fait des difficultés pour nous laisser sortir.

— « Des difficultés » ? répéta Faille.

Si elle avait pu voir tout ça de ses propres yeux, en plus de ceux de ses fidèles ! Pourquoi Perrin avait-il envoyé cette fichue garce de Berelain ? Non, elle ne devait pas penser à cette femme. Perrin n’était pour rien dans cette affaire. Elle se le répétait dix fois par jour, comme une prière. Mais quand même, pourquoi était-il si aveugle ?

— Quel genre de difficultés ? demanda-t-elle en ravalant mal un soupir accablé.

Les soucis conjugaux ne devaient en aucun cas s’entendre quand on s’adressait à ses vassaux.

— Rien d’important, ma dame, dit Selande en bouclant son ceinturon d’armes. Les gardes ont laissé passer sans problème le chariot qui nous précédait, mais ils semblaient réticents à l’idée que des femmes sortent en pleine nuit.

Quelques femmes ricanèrent. Les cinq hommes qui étaient allés à Bethal s’agitèrent nerveusement, sans doute parce qu’ils n’avaient pas encore avalé qu’on ne les ait pas jugés assez protecteurs.

Les autres membres du Cha Faile vinrent se placer en demi-cercle autour des dix qui revenaient de mission. Alors que les rayons de lune jouaient sur leur visage, ils attendirent que Faile prenne la parole.

— Racontez-moi, dit l’épouse de Perrin.

Ce coup-ci, le ton était bon.

Selande fit un rapport à la fois concis et précis. Bien qu’elle regrettât de ne pas être allée en ville, Faile dut reconnaître qu’elle n’aurait certainement rien repéré de plus.

Même en plein milieu de journée, les rues de Bethal étaient désertes, car les gens préféraient se calfeutrer chez eux. Il y avait encore des échanges commerciaux, mais très peu de marchands s’aventuraient dans cette partie du Ghealdan, et les réserves de nourriture commençaient à fondre dangereusement. Effrayés par ce qui rôdait à l’extérieur de leur ville, les habitants, sonnés par tout ça, sombraient de plus en plus dans l’apathie et le désespoir. La crainte des espions du Prophète paralysait les langues, et tout le monde marchait les yeux baissés histoire de ne pas être pris pour un de ces espions, justement. La présence du Prophète avait un impact énorme sur la région. Par exemple, si des brigands continuaient d’écumer les collines environnantes, les coupe-jarrets et les voleurs de tout poil avaient fui Bethal. Pour un vol, racontait-on, la sentence du Prophète était radicale : une main coupée dès la première tentative. Cela dit, cette loi ne semblait pas s’appliquer à ses disciples…

— La reine fait chaque jour un tour de la cité, se montrant pour regonfler le moral du peuple. Mais je doute que ça agisse… Ici, dans le sud, elle essaie au moins de rappeler aux gens qu’ils ont une souveraine. Peut-être parce que des succès antérieurs, en d’autres endroits, l’y ont encouragée… La garde civile est venue renforcer les sentinelles, et presque tous les soldats d’Alliandre aussi. Ainsi, les gens se sentent plus en sécurité. Jusqu’à ce qu’elle s’en aille… Apparemment, elle est la seule à ne pas redouter une attaque du Prophète. Chaque matin et chaque soir, elle se promène seule dans les jardins du palais du seigneur Telabin, et sinon, elle s’entoure d’une protection minimale – quelques soldats qui passent le plus clair de leur temps aux cuisines. Partout en ville, les gens s’inquiètent au moins autant de la disette qui se profile que des plans du Prophète. À dire vrai, ma dame, si ça ne tenait qu’aux gardes des remparts, il remettrait les clés de la ville à Masema, même s’il se présentait seul devant les portes.

— Oui, ils le feraient, lâcha Meralda, méprisante. Et ils imploreraient sa pitié.

Plutôt trapue, Meralda était presque aussi grande que Faile. Un simple froncement de sourcils de Selande l’incita pourtant à murmurer des excuses. Il n’y avait aucun doute sur l’identité de la femme qui dirigeait la Serre du Faucon – après Faile, bien entendu.

La femme de Perrin avait été ravie de ne pas avoir besoin de modifier la hiérarchie établie par ses fidèles. À part peut-être Parelean, Selande était la plus intelligente du lot, seule Arrela et Camaille ayant l’esprit un rien plus vif. Mais Selande avait un avantage secret. Une sorte de… stabilité… comme si elle avait déjà affronté ses pires angoisses, rien de plus terrible ne pouvant plus lui arriver. Cela posé, elle rêvait elle aussi d’avoir une cicatrice, à l’instar de bon nombre de Promises… Pour sa part, Faile en arborait plusieurs – presque toutes des témoignages d’honneur – mais chercher à en récolter lui paraissait le summum de la stupidité. Au moins, Selande n’y mettait pas un zèle frénétique…

— Nous avons dessiné une carte, ma dame, annonça-t-elle avec un regard d’avertissement pour Meralda. Au verso, il y a un croquis du palais de Telabin, mais c’est très sommaire. Pour l’essentiel, n’y figurent que les jardins et les écuries.

Faile n’essaya pas d’étudier la carte qu’elle déplia à la lueur de la lune. Si elle était allée à Bethal, elle aurait pu ajouter un croquis de l’intérieur du palais. Mais il ne servait à rien de revenir là-dessus. Comme disait Perrin, « ce qui est fait est fait », et au fond, les jeunes gens ne s’en étaient pas mal tirés du tout.

— Tu es sûre qu’ils ne fouillent pas les chariots qui sortent de Bethal ?

Faile vit à quel point certains de ses jeunes vassaux étaient déconcertés. Aucun ne savait pourquoi elle avait envoyé une partie de la Serre à Bethal.