— Oui, j’en suis sûre, répondit Selande sans se troubler.
Intelligente, et pas si lourdaude que ça, cette petite…
Alors que le vent se levait, malmenant les feuilles des arbres et soulevant celles qui gisaient sur le sol, Faile regretta de ne pas avoir l’odorat et l’ouïe de son mari. Si quelqu’un les espionnait ici, ça ne prêterait pas à conséquence, mais quand les murs avaient des oreilles, on ne pouvait jamais être sûre de rien et en aucune circonstance.
— Selande, tu t’en es très bien tirée. Même chose pour vous tous.
Perrin connaissait les dangers de cette région, tout aussi réels que plus loin au sud. Mais comme beaucoup d’hommes, il pensait au moins aussi souvent avec son cœur qu’avec sa cervelle. Une épouse devait garder les pieds sur terre, afin de protéger son mari. Le premier conseil sur la vie de femme mariée que lui avait donné sa mère…
— À l’aube, vous retournerez à Bethal, et si un ordre de moi vous parvient avant votre départ, voici ce que vous devrez faire…
Selande elle-même écarquilla les yeux en entendant la suite, mais il n’y eut pas la moindre protestation. Dans le cas contraire, Faile aurait été très surprise. Ses ordres étaient raisonnables. Il y aurait des risques, mais dans les circonstances présentes, c’était inévitable – et ç’aurait pu être bien pire.
— Des questions ? Tout le monde a bien compris ?
Tous les membres de la Serre répondirent en chœur :
— Nous vivons pour servir notre dame Faile !
Dans ce cas, ces jeunes gens serviraient aussi son loup adoré, qu’il veuille d’eux ou non !
Le sommeil la fuyant, Maighdin se tournait et se retournait sous sa couverture. Maighdin… C’était son nom, désormais. Un nouveau nom pour une nouvelle vie. Maighdin en hommage à sa mère, et Dorlain en souvenir d’une famille qui vivait dans un de ses anciens domaines. Une nouvelle vie, peut-être, et une ancienne qui n’était plus que cendres, mais les liens du cœur ne se coupaient pas si aisément. Et maintenant… Maintenant…
Un bruissement de feuilles mortes incita Maighdin à lever les yeux. Juste à temps pour voir une silhouette se faufiler entre les arbres. La dame Faile, s’en retournant sous sa tente, d’où qu’elle puisse revenir… Une jeune femme agréable, bienveillante et d’une grande finesse. Quelle que soit l’extraction de son mari, c’était une authentique noble. Mais jeune et inexpérimentée… Ce qui pouvait se révéler utile.
Maighdin reposa sa tête sur la cape pliée qui lui servait d’oreiller. Par la Lumière ! Mais que fichait-elle dans ce camp ! Devenir une domestique ? Peut-être, mais sans perdre pour autant sa confiance en elle. Un luxe qu’elle pouvait encore s’offrir, si elle creusait assez pour retrouver son ancien « moi ».
D’autres bruits de pas la firent sursauter.
Avec grâce, Tallanvor s’assit à côté d’elle. Torse nu, les rayons de lune jouant sur sa musculature parfaite et la brise faisant onduler ses cheveux, il avait le visage dans l’ombre, et…
— Quelle est cette folie ? demanda-t-il à voix basse. Entrer au service de cette femme ? Que mijotez-vous ? Et ne venez pas me répéter vos fadaises sur une « nouvelle vie ». Je ne suis pas dupe. Personne ne l’est…
Maighdin tenta de se détourner, mais Tallanvor lui posa une main sur l’épaule. Bien qu’il n’exerçât aucune pression, cela suffit à immobiliser la jeune femme.
Lumière, aide-moi à ne pas trembler !
La Lumière ne répondit pas, mais au moins, la voix de Maighdin resta assurée :
— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, jeune Tallanvor, je dois désormais me faire une place dans le monde. Mieux vaut être au service d’une dame que fille de salle dans une taverne. Si ça ne te plaît pas, tu es libre de partir.
— En abandonnant le trône, vous n’avez renoncé ni à votre fierté ni à votre intelligence !
Que Lini soit maudite pour avoir crié ça sur tous les toits !
— Et si vous voulez faire semblant, je suggère que vous évitiez tout tête-à-tête avec Lini.
Tallanvor eut un rire moqueur. Devant elle ! Et si charmant, ce rire…
— Elle veut dire un mot à Maighdin, figurez-vous, et je doute qu’elle soit aussi conciliante qu’avec Morgase…
Furieuse, Maighdin s’assit, chassant la main de Tallanvor.
— Serais-tu aveugle et sourd ? Le Dragon Réincarné a des plans pour Elayne ! Je serais déjà inquiète s’il connaissait simplement son prénom… C’est bien plus que le hasard qui m’a conduite jusqu’à l’un de ses sbires. Le destin, Tallanvor !
— Que la Lumière me brûle ! je savais que c’était ça ! J’espérais me tromper, mais…
Tallanvor semblait aussi furieux que Maighdin. Mais il n’en avait pas le droit !
— Maighdin, Elayne est en sécurité à la Tour Blanche, la Chaire d’Amyrlin ne la laissera approcher par aucun homme capable de canaliser – y compris et surtout ce fichu Dragon – et Maighdin Dorlain ne peut rien au sujet de tout ça. Idem en ce qui concerne le Trône du Lion ! Tout ce qu’elle peut obtenir, c’est avoir la nuque brisée ou la gorge ouverte, ou…
— Maighdin Dorlain a des yeux et des oreilles ! Elle peut très bien…
Très bien quoi ? Que pouvait faire Maighdin Dorlain ?
S’avisant soudain qu’elle était en chemise de nuit, Maighdin s’enroula dans sa couverture. La nuit était un peu plus fraîche que d’habitude, aurait-on dit. Ou avait-elle la chair de poule parce que les yeux de Tallanvor étaient posés sur elle ? À cette idée, Maighdin rougit. Par bonheur, dans la nuit, Tallanvor ne s’en apercevrait pas. Et de toute façon, avait-elle encore l’âge de s’empourprer parce qu’un homme la regardait ?
— Je ferai ce que je pourrai, quoi que ça puisse être. Si l’occasion d’aider Elayne se présente, je la saisirai au vol.
— Une décision dangereuse…, dit calmement Tallanvor.
Maighdin regretta de ne pas distinguer son visage. Pour déchiffrer ses expressions, bien entendu.
— Maighdin, vous avez entendu Perrin menacer de faire pendre quiconque le regarderait de travers ? Quand un homme a des yeux pareils, je crois ce genre de menace. Une vraie bête… J’ai été étonné qu’il laisse partir le type aux yeux de fouine. À un moment, j’ai cru qu’il allait lui déchiqueter la gorge avec ses dents. S’il découvre qui vous étiez… Balwer risque de vous trahir. Ce type ne nous a jamais vraiment expliqué pourquoi il nous a aidés à fuir Amador. Peut-être parce qu’il espérait se faire une place au soleil à la cour de Morgase. Conscient que c’est raté, il risque de vouloir entrer dans les bonnes grâces de ses nouveaux maîtres…
— As-tu peur du seigneur Perrin Yeux-Jaunes ? demanda Maighdin avec un mépris… souverain.
En réalité, cet homme la terrorisait, avec ses yeux de loup.
— Balwer est assez malin pour tenir sa langue. Tout ce qui me ternirait rejaillirait sur lui. Après tout, il est arrivé ici avec moi. Quant à toi, si tu as peur, va-t’en !
— Il faut toujours que vous m’envoyiez ça à la figure !
Maighdin ne voyait toujours pas les yeux de Tallanvor, mais elle les sentit peser sur elle.
— « Si ça ne te plaît pas, pars ! » Voilà ce que vous me dites. Naguère, un soldat aimait sa reine en secret et sans espoir. Aujourd’hui, il n’y a plus de reine, seulement une femme, et l’espoir consume cet homme ! Maighdin, si tu veux que je m’en aille, dis-le ! Un mot suffira ! « Pars ! » Un simple mot !
Maighdin ouvrit la bouche.
Un seul mot ! Si facile à prononcer… Alors, pourquoi en suis-je incapable ? Lumière, aide-moi !
Pour la deuxième fois de la nuit, la Lumière fit la sourde oreille. Emmitouflée dans sa couverture, Maighdin resta assise là, bouche bée et sentant ses joues chauffer de plus en plus.
Si Tallanvor avait ri de nouveau, ou triomphé ouvertement, Maighdin lui aurait transpercé la poitrine avec son couteau. Mais il se pencha et lui posa un baiser sur les yeux.