Paralysée, Maighdin eut comme un gémissement. Les yeux écarquillés, elle regarda l’officier se lever, véritable géant au clair de lune. Une reine – enfin, une ancienne reine – était habituée à commander et à prendre des décisions difficiles. Mais là, les battements de son propre cœur l’empêchaient de réfléchir.
— Si vous m’aviez dit de partir, souffla Tallanvor, mon espoir serait mort. Mais je ne pourrai jamais vous abandonner.
Maighdin attendit que l’officier soit retourné sous sa couverture, puis elle s’allongea, le souffle court comme si elle avait couru. La nuit était vraiment fraîche – la preuve, elle frissonnait ! Tallanvor était trop jeune ! Et en plus, il avait raison. Que la Lumière le brûle pour ça ! Oui, il avait raison. Une servante ne pouvait pas influer sur le cours des choses, et si le tueur aux yeux de loup du Dragon Réincarné découvrait qu’il avait entre ses mains Morgase d’Andor, ça pourrait jouer contre Elayne au lieu de l’aider.
Tallanvor n’avait pas le droit de dire vrai quand elle désirait qu’il se trompe !
L’absurdité de cette pensée fit enrager Maighdin. Elle devait pouvoir faire quelque chose d’utile ! Oui, elle devait !
Dans un coin de sa tête, une petite voix ricana.
Tu ne peux pas oublier que tu es Morgase Trakand ! Et même après avoir abdiqué, Morgase ne peut pas s’empêcher de fourrer son nez dans les affaires des puissants, et tant pis pour les dégâts qu’elle a déjà faits jusque-là ! Pareillement, elle ne peut pas dire à un homme de partir parce qu’elle ne cesse de penser à ses mains douces et puissantes et à son sourire charmant, et…
Furieuse, Maighdin tira la couverture sur sa tête pour faire taire la maudite voix. Non, elle ne restait pas avec Perrin parce qu’il lui était insupportable de s’éloigner du pouvoir. Quant à Tallanvor… Elle allait le remettre à sa place, cette fois-ci ! Et sans douceur. Mais quelle était cette place, près d’une femme qui n’était plus une reine ?
Maighdin tenta de faire taire la voix impertinente et de chasser Tallanvor de ses pensées. Mais en s’endormant, elle sentait toujours la douce pression de ses lèvres sur ses paupières.
9
Des complications
Comme d’habitude, Perrin se réveilla avant l’aube, et comme toujours, Faile était déjà debout et en train de s’affairer. Quand elle l’avait décidé, cette femme pouvait être dix fois plus discrète et furtive qu’une souris. Parfois, Perrin se disait qu’il aurait pu se lever une heure après s’être couché et la trouver quand même debout avant lui. Le rabat étant ouvert et les panneaux latéraux légèrement relevés, un souffle d’air circulait dans la tente via le trou d’aération du plafond, créant une illusion de fraîcheur. D’ailleurs, Perrin frissonna tandis qu’il cherchait ses vêtements. Après tout, et même si la nature ne semblait pas être au courant, on était en hiver.
Le jeune homme se vêtit dans la pénombre, puis il se lava les dents avec du bicarbonate de soude. Tapant des pieds pour finir d’enfiler ses bottes, il sortit de la tente pour découvrir Faile au milieu de ses nouveaux domestiques, dont certains brandissaient une lanterne allumée. La fille d’un seigneur avait besoin de serviteurs. Il aurait dû y penser et prendre les mesures qui s’imposaient. À Caemlyn, Faile avait formé des gens de Deux-Rivières, mais la priorité du moment – garder cette mission secrète ! – avait interdit qu’on les emmène.
Maître Gill voudrait sûrement retourner chez lui aussi vite que possible, Breane et Lamgwin l’accompagnant sans doute. En revanche, Maighdin et Lini resteraient peut-être.
Assis en tailleur non loin de là, Aram se leva souplement et attendit en silence un ordre de Perrin. Si ce dernier n’y avait pas mis le holà, le Zingaro aurait dormi devant l’entrée de la tente. Ce matin, il portait une veste rayée rouge et blanc aux couleurs un peu passées – et même dans le camp, son épée au pommeau en forme de tête de loup restait accrochée dans son dos. Perrin, en revanche, avait laissé sa hache sous la tente, et il s’en réjouissait. Et si Tallanvor arborait toujours sa lame, maître Gill avait sauté sur l’occasion pour ne pas s’en munir, Lamgwin et Balwer l’imitant.
Faile devait guetter quelque chose, car dès qu’elle aperçut son mari, elle désigna la tente et marmonna quelques ordres. Chacune brandissant une lanterne, Maighdin et Breane passèrent en trombe devant Perrin et Aram. Les dents serrées, elles diffusaient une forte odeur de détermination. Surprise ô combien agréable, aucune des deux ne se fendit d’une courbette. Lini, elle, fit une esquisse de révérence avant d’emboîter le pas aux deux autres, en râlant parce qu’elles ne savaient pas « rester à leur place ». De toute évidence, la vieille femme devait penser que la sienne, de place, consistait à tout diriger. Tout bien pesé, c’était une conviction très répandue parmi ces dames. Partout dans le monde, pas seulement à Deux-Rivières…
Tallanvor et Lamgwin suivirent eux aussi le mouvement, et tous deux saluèrent Perrin avec un sérieux qui confinait à la morosité. Quand le jeune homme s’inclina en retour, soupirant à pierre fendre, ils sursautèrent et le regardèrent avec des yeux ronds. Un rappel à l’ordre de Lini les incita à entrer à toute vitesse sous la tente.
Avec l’ombre d’un sourire pour son mari, Faile se dirigea vers les charrettes en parlant avec Basel Gill et Sebban Balwer, qui la flanquaient, chacun tenant une lanterne pour lui éclairer le chemin. Bien entendu, une dizaine de crétins et de crétines en cours d’« aielisation » escortèrent Faile, attentifs à rester assez près pour entendre ce qu’elle disait dès qu’elle élevait la voix. La main sur le pommeau de leur épée, ces imbéciles sondaient la pénombre comme s’ils redoutaient une attaque – ou l’espéraient.
Perrin tira sur sa courte barbe. Sa femme trouvait toujours une tonne de travail pour s’occuper, et personne ne lui proposait de le faire à sa place. Parce qu’il aurait fallu être fou pour oser…
Alors que les premières lueurs de l’aube apparaissaient seulement à l’horizon, les Cairhieniens commençaient déjà à s’affairer autour des charrettes. Voyant approcher Faile, ils s’agitèrent de plus belle, et lorsqu’elle arriva à leur niveau, ils se mirent carrément à courir dans tous les sens, leurs lanternes dansant comme des lucioles dans la pénombre.
Habitués aux horaires de la ferme – levés un peu avant le soleil et couchés très peu après lui –, les hommes de Deux-Rivières préparaient déjà le petit déjeuner. Certains en profitaient pour chahuter en riant aux éclats, d’autres s’acquittant de la corvée en faisant grise mine. Quelques-uns tentaient de tirer au flanc, mais leurs camarades, impitoyables, les sortaient sans ménagement de sous leur couverture.
Debout eux aussi, Grady et Neald s’étaient éloignés au milieu des arbres, ombres parmi les ombres avec leur veste noire. Sauf erreur de sa part, Perrin ne les avait jamais vus sans ce vêtement – toujours boutonné jusqu’au col et sans un pli, dans quelque état qu’il se soit trouvé le soir.
Les deux Asha’man s’entraînaient à l’épée, comme tous les matins. Un spectacle plus stimulant que leur exercice du soir : rester assis en tailleur, les mains sur les genoux, et fixer le vide pendant une éternité. À ces moments-là, ils ne faisaient jamais rien que tout un chacun pût voir. Pourtant, ignorant ce qu’ils mijotaient, tous les hommes les contournaient et les Promises elles-mêmes évitaient de passer dans leur champ de vision.
Quelque chose clochait, s’avisa soudain Perrin. D’habitude, Faile lui faisait toujours apporter par un des hommes un bol de bouillie de flocons d’avoine bien épaisse. Et ce matin, rien ! Sans doute trop occupée, sa femme n’avait pas pensé à lui. Plein d’espoir, il approcha des feux de cuisson avec l’idée de se servir tout seul, pour une fois. Une toute petite fois…