Apercevant Basel Gill en train de s’éloigner des charrettes, Perrin avança à sa rencontre. La veille, il doutait d’avoir réussi à mettre à l’aise l’aubergiste. Parlant tout seul, le gros homme se tamponnait déjà le front – malgré l’heure précoce, la chaleur passait à l’attaque.
N’ayant pas vu Perrin, Gill sursauta quand celui-ci déboula près de lui. Rangeant son mouchoir, il s’inclina avec pas mal de grâce. Comme pour un jour de fête, il était tiré à quatre épingles.
— Seigneur Perrin, votre femme m’a dit d’aller à Bethal avec une charrette. Pour vous acheter du tabac de Deux-Rivières, si j’en trouve. Mais je doute que ce soit possible. Le plant de Deux-Rivières a toujours été rare, et le commerce n’est plus ce qu’il était…
— Elle t’envoie acheter du tabac ? fit Perrin, le front plissé. (Leur mission n’avait désormais plus rien de secret, mais quand même…) J’en ai acheté trois tonneaux dans un village, avant-hier. Assez pour tout le monde.
— Pas d’une variété de Deux-Rivières, et selon dame Faile, c’est celle que vous préférez. Le tabac du Ghealdan suffira pour vos hommes, mais… Je dois être votre shambayan, a-t-elle dit, et vous procurer à tous les deux ce dont vous avez besoin. Rien de bien différent de mon travail à l’auberge, en un sens…
Cette comparaison sembla dérider maître Gill.
— J’ai une très longue liste, mais j’ignore si je trouverai tout. Du bon vin, des herbes, des fruits, des bougies, de l’huile pour les lampes, de la toile goudronnée, de la cire, du parchemin, de l’encre, des aiguilles, des épingles et mille autres choses. Tallanvor, Lamgwin et moi, nous allons partir avec d’autres serviteurs de notre maîtresse.
Les décérébrés, comprit Perrin.
Portant un nouveau coffre, Tallanvor et Lamgwin passèrent au milieu des jeunes crétins, qui ne proposèrent pas de les aider.
— Vous garderez un œil sur ces freluquets, maître Gill, dit Perrin. Si l’un d’eux pose un problème, ou semble devoir le faire, Lamgwin devra lui fendre le crâne en deux.
Et s’il s’agissait d’une des filles ? Elles étaient tout aussi catastrophiques que les garçons, voire plus. Décidément, les fidèles de Faile commençaient à lui peser chroniquement sur l’estomac. Pourquoi ne se satisfaisait-elle pas de gens comme Gill ou Maighdin ?
— Vous n’avez pas mentionné Balwer. A-t-il décidé de continuer seul son chemin ?
À cet instant, la brise charria l’odeur de Balwer jusqu’aux narines de Perrin. Une odeur vive et alerte, peu en rapport avec l’apparence desséchée du bonhomme.
Même pour quelqu’un de si rachitique, Balwer faisait remarquablement peu de bruit sur le tapis de feuilles mortes. Quand il esquissa une révérence, sa tête inclinée accentua sa ressemblance avec un oiseau.
— Je reste, seigneur, dit-il, circonspect. (Ou était-ce simplement son ton naturel ?) Pour devenir le secrétaire de votre gracieuse épouse. Et le vôtre, si ça vous chante. (Il avança d’un pas – presque un petit bond.) Je suis très expérimenté, seigneur. Ma mémoire est sans faille, j’écris d’une main sûre et je suis muet comme une tombe. Savoir garder un secret est la qualité première d’un secrétaire. Maître Gill, n’as-tu donc rien d’urgent à faire pour notre nouvelle maîtresse ?
Gill plissa le front, ouvrit la bouche… et la referma. Puis il pivota sur lui-même et se dirigea vers la tente.
La tête inclinée, Balwer le regarda s’éloigner.
— Je propose aussi d’autres services, seigneur… Des informations. Des conversations de certains soldats. j’ai cru comprendre, seigneur, que vous avez des… difficultés avec les Fils de la Lumière. Un secrétaire glane beaucoup de connaissances. J’en sais très long sur les Fils.
— Avec un peu de chance, je les éviterai, dit Perrin. Mais si tu savais où est le Prophète, en revanche… Idem pour les Seanchaniens.
Bien entendu, c’était une boutade. Mais Balwer se révéla très surprenant.
— Je ne peux pas le jurer, mais je pense que les Seanchaniens sont toujours dans les environs d’Amador. Distinguer les faits des rumeurs est tout un art, mais je garde les oreilles ouvertes. Ces envahisseurs semblent se déplacer à une vitesse surprenante, et ils sont accompagnés de nombreux soldats du Tarabon. Des dires de maître Gill, j’ai déduit que vous les connaissiez bien, seigneur, mais à Amador, j’ai eu le loisir de les observer, et tout ce que je sais est à votre disposition. Quant au Prophète, malgré d’innombrables rumeurs sans fondement, je crois pouvoir affirmer qu’il était récemment à Abila, une cité assez importante, à une quarantaine de lieues d’ici. Au sud…
Balwer eut un fin sourire satisfait.
— Comment peux-tu en être sûr ? demanda Perrin.
— Comme je l’ai dit, seigneur, je garde mes oreilles ouvertes. On raconte que le Prophète a fait fermer nombre d’auberges et de tavernes – voire raser celles qu’il tenait pour des lieux de perdition. J’ai entendu certaines raisons sociales, et je sais qu’il y a des établissements ainsi nommés à Abila. Selon moi, il y a peu de chances qu’une autre ville en ait quatre ou cinq du même nom…
Balwer sourit de nouveau. Comme son odeur l’indiquait, il était fort content de lui.
Perrin se gratta pensivement la barbe. Balwer semblait venir de se rappeler où se trouvaient certains établissements détruits par Masema. En quoi ça prouvait que le Prophète était encore sur les lieux de ses exactions ? En outre, le « secrétaire » semblait du genre à se gonfler d’importance.
— Merci, maître Balwer. Je garde ça à l’esprit… Si tu entends d’autres choses, viens m’en parler.
Perrin se détourna, mais l’homme le rattrapa par la manche. Un très bref contact, comme s’il s’était brûlé, et qu’il sembla vouloir effacer en se frottant les mains.
— Seigneur, j’hésite à insister, mais… Eh bien, ne prenez pas les Capes Blanches à la légère. Les éviter est une sage décision, mais ce ne sera peut-être pas possible. Ils sont plus près que les Seanchaniens. Et avant la chute d’Amador, Eamon Valda, leur nouveau seigneur général, a conduit le plus gros de ses forces dans le nord de l’Amadicia. Lui aussi traque le Prophète. Valda est un homme dangereux, et Rhadam Asunawa, le Grand Inquisiteur, le rendrait presque sympathique. Et aucun de ces deux hommes, j’en ai peur, n’éprouve beaucoup d’affection pour votre seigneur Dragon…
Il s’inclina de nouveau, hésita, puis continua :
— Si je puis me permettre, seigneur, déployer ainsi l’étendard de Manetheren est une grande idée ! Si vous vous en donnez la peine, vous serez un adversaire de poids pour Valda et Asunawa.
En regardant Balwer s’éloigner, Perrin songea qu’il connaissait à présent une partie de son histoire. À l’évidence, il fuyait les Capes Blanches. Pour avoir des ennuis avec les Fils, il suffisait parfois de se trouver sur le même trottoir qu’eux – ou d’en avoir regardé un de travers – mais Balwer semblait avoir une sacrée dent contre eux. À part ça, c’était un type à l’esprit vif et à l’œil acéré – sinon, il n’aurait pas compris si vite, pour l’Aigle Rouge. Et il avait su tirer des trésors d’information de maître Gill…
Pour l’heure, l’aubergiste était agenouillé près de Maighdin, lui parlant à l’oreille malgré les efforts de Lini pour le faire taire. La jeune femme suivait du regard Balwer, qui se dirigeait vers les charrettes, mais il lui arrivait de tourner la tête vers Perrin. Les autres se livraient aussi à ce petit jeu. Visiblement, tous s’inquiétaient de ce que le petit homme avait bien pu dire à Perrin. Mais que redoutaient-ils ? Qu’aurait bien pu révéler Balwer ? Des ragots, sûrement… Des histoires de vieilles rancunes ou de méfaits passés, réels ou imaginaires. Des gens serrés comme des poules dans un poulailler finissaient eux aussi par se flanquer des coups de bec. Si c’était le problème, Perrin pourrait imposer une trêve avant que le sang coule.