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Tallanvor tapotait encore le pommeau de son épée. Que comptait faire de lui Faile, par la Lumière ?

— Aram, je veux que tu ailles parler à Tallanvor et à ses amis. Répète-leur ce que Balwer m’a dit. Glisse ça dans la conversation, mais répète absolument tout.

En principe, ça apaiserait les craintes du petit groupe. Selon Faile, les serviteurs avaient besoin de se sentir comme chez eux…

— Si tu peux, sympathise avec eux. Mais si tu dois jeter ton dévolu sur une des femmes, choisis Lini. Les deux autres sont prises.

Le Zingaro était un sacré coureur de jupon. Pourtant, il parut surpris et vexé.

— À tes ordres, seigneur Perrin. Je te rejoindrai très vite.

— Je serai avec les Aiels.

— Vraiment ? Eh bien, si je dois sympathiser, ça me prendra peut-être un peu de temps. Ils n’ont pas l’air très ouverts, ces gens…

Ces mots-là, dans la bouche d’un homme qui regardait d’un air soupçonneux toute personne approchant de Perrin – à part Faile – et qui n’aurait pour rien au monde souri à quiconque ne portait pas de jupe !

Quoi qu’il en soit, Aram alla rejoindre le petit groupe, s’accroupit et tenta d’engager la conversation. Même de loin, la froideur de ses interlocuteurs sautait aux yeux. Continuant à s’affairer, ils consentirent à lâcher de temps en temps un mot ou deux au Zingaro, mais jamais sans s’être d’abord consultés du regard. Nerveux comme des cailles vertes en été, quand les renardes apprennent l’art de la chasse à leurs petits. Mais au moins, Gill et les autres ne restaient pas totalement muets.

Perrin se demanda vaguement quel contentieux Aram pouvait avoir avec les Aiels – à première vue, il n’aurait pas dû avoir le temps de s’en faire des ennemis – mais il ne s’attarda pas longtemps sur le sujet. Tout différend sérieux avec un Aiel se soldait en général par un décès, et pas par celui du guerrier du désert. Pour être franc, Perrin n’était pas pressé d’aller voir les Matriarches. Il se dirigea bien vers la colline, mais ses pas, bizarrement, le conduisirent vers le camp des Gardes Ailés. Jusque-là, il en était resté aussi loin que possible, et pas seulement à cause de Berelain. Parfois, avoir un odorat hors du commun n’était pas un avantage…

Par bonheur, une brise chassait la plus grande partie de la puanteur, même si elle ne pouvait pas grand-chose contre la chaleur. Dans leur armure rouge, les sentinelles à cheval suaient à grosses gouttes, ça se voyait sur leur visage. En apercevant Perrin, ces hommes se redressèrent sur leur selle, et ça n’était pas dépourvu de signification. Alors que les gars de Deux-Rivières chevauchaient en toutes circonstances comme s’ils se rendaient aux champs, les Gardes Ailés faisaient le plus souvent penser à des statues équestres. Cela dit, ils savaient se battre – la Lumière veuille que ce ne soit pas nécessaire !

En finissant de boutonner sa veste, Havien Nurelle courut à la rencontre de Perrin. Une dizaine d’officiers le suivaient, tous portant leur veste et certains terminant de fermer les sangles de leur plastron rouge. Deux ou trois avaient calé sous un bras leur casque orné de fines plumes rouges. Parmi ces hommes, presque tous étaient plus âgés que Nurelle – des vétérans grisonnants au visage couvert de cicatrices. Mais Havien Nurelle, auréolé de sa contribution au sauvetage de Rand, avait été nommé second de Gallenne – son premier lieutenant, disait-on au sein des Gardes Ailés.

— Seigneur Perrin, dit-il, la Première Dame n’est pas encore revenue.

Grand et mince, Nurelle ne semblait plus aussi juvénile qu’avant les puits de Dumai. Ça se lisait dans ses yeux, beaucoup plus durs depuis qu’en une seule bataille il avait vu plus de sang que bien des vétérans dans toute leur carrière. Mais si son visage avait changé, il y avait toujours dans son odeur ce désir naïf de plaire si typique de la jeunesse. Pour lui, Perrin Aybara était un homme qui aurait pu voler ou marcher sur les eaux, s’il en avait eu envie.

— Les patrouilles du matin, celles qui sont de retour, en tout cas, n’ont rien signalé. Sinon, je serai venu vous prévenir.

— Bien sûr… Je viens seulement jeter un petit coup d’œil…

Perrin avait l’intention de marcher un peu dans le camp jusqu’à ce qu’il trouve le courage d’affronter les Matriarches, mais Nurelle et les autres officiers ne le lâchèrent pas, anxieux de le voir découvrir quelque défaut dans la cuirasse de la Garde Ailée. Chaque fois que le petit groupe aperçut des hommes torse nu en train de jouer aux dés ou des tire-au-flanc qui ronflaient encore alors que le soleil était levé, le jeune officier fit la grimace. Il n’aurait pas dû, car aux yeux de Perrin, le camp semblait avoir été dressé avec un fil à plomb et un niveau à bulle. Utilisant sa selle comme oreiller, chaque homme avait déroulé sa couverture à moins de deux pas de l’endroit où était attaché son cheval. Tous les vingt pas, très exactement, un feu de cuisson crépitait, un faisceau de lances placé très précisément à équidistance le séparant du suivant.

Au centre du camp, cinq tentes pointues se dressaient avec une parfaite rectitude géométrique. Ou plutôt, quatre tentes et un pavillon rayé de jaune et de bleu trônant au milieu. Bref, une configuration qui n’avait rien à voir avec l’improvisation permanente qui caractérisait le camp des gars de Deux-Rivières.

Perrin marcha à grands pas, se concentrant pour ne pas avoir l’air trop idiot. Une intention louable, même s’il n’aurait pas juré qu’il y parvenait… Il brûlait d’envie de s’arrêter pour étudier de près un cheval ou deux – voire de soulever une jambe sans que personne en fasse une attaque d’apoplexie – mais, se souvenant des propos d’Aram, il garda ses mains loin des équidés.

Nurelle ne fut pas le seul à s’étonner du rythme accéléré de cette visite. Alors qu’ils ordonnaient à des hommes de se lever sur le passage du seigneur, des porte-étendard n’en revinrent pas de voir passer devant eux ledit seigneur… à la vitesse du vent, et en les gratifiant à peine d’un signe de tête. Des murmures montèrent un peu partout dans son sillage, et il capta quelques commentaires sur les officiers en général, et les seigneurs en particulier, que Nurelle et ses collègues n’entendirent heureusement pas.

Quand il eut fait le tour du camp, Perrin se retrouva au pied de la pente menant à celui des Matriarches. Là-haut, on apercevait seulement quelques Promises et une poignée de gai’shain.

— Seigneur Perrin, dit Nurelle, hésitant, les Aes Sedai… (Il se porta au niveau de Perrin et baissa la voix :) Je sais qu’elles ont juré fidélité au seigneur Dragon, mais… J’ai vu des choses étranges, seigneur. Elles font des corvées ! Des Aes Sedai ! Ce matin, Masuri et Seonid ont joué aux porteuses d’eau. Et hier, j’ai cru entendre quelqu’un pleurer, là-haut… Bien entendu, ça ne pouvait pas être une des sœurs ! (Il eut un petit rire, histoire de souligner le ridicule d’une telle hypothèse.) Seigneur, tu… Eh bien, tu t’assureras que tout va bien pour les sœurs ?

À la tête de deux cents lanciers, cet homme avait chargé quelque quarante mille Shaido. Sans broncher. En revanche, évoquer ce sujet le mettait dans tous ses états. Mais au fond, c’était logique, puisqu’il avait chargé ces Shaido pour obéir à une Aes Sedai.

— Je ferai mon possible…, marmonna Perrin.

La situation était peut-être pire qu’il le pensait. Eh bien, il allait devoir inverser la tendance, si c’était dans ses cordes. À tout prendre, il aurait préféré affronter de nouveau les Shaido.

Nurelle hocha la tête, satisfait comme si Perrin lui avait promis de renverser des montagnes.

— C’est parfait, dans ce cas, dit-il, soulagé.

Coulant des regards en biais à Perrin, il parut chercher le courage d’ajouter quelque chose – sur un sujet cependant moins brûlant que les Aes Sedai.