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— Tu gardes l’Aigle Rouge, d’après ce qu’on dit.

Perrin faillit sursauter. Les nouvelles circulaient vite, dans ce camp !

— Ça m’a paru la meilleure solution…

Berelain connaîtrait toute la vérité. Mais si trop de gens étaient informés, tout le Ghealdan serait bientôt au courant.

— Cette région faisait jadis partie de Manetheren, ajouta Perrin.

Comme si Nurelle avait pu l’ignorer ! La vérité… Voilà jusqu’où il était tombé. Capable de la travestir, à l’instar d’une Aes Sedai, et en face de ses alliés.

— Ce n’est pas la première fois qu’on brandit cet étendard au Ghealdan, j’en suis sûr, mais les autres types n’avaient pas le soutien du Dragon Réincarné.

Si cette remarque ne lui rapportait pas la récolte escomptée, mieux valait qu’il abandonne l’agriculture !

Soudain, Perrin s’avisa que presque tous les Gardes Ailés le regardaient s’attarder avec leurs officiers après avoir traversé le camp au pas de charge. Même le vieux soldat chauve que Gallenne appelait son « voleur de chiens » était venu voir le spectacle. Jusqu’aux servantes de Berelain, deux bonnes femmes rondelettes vêtues aux couleurs du pavillon de leur maîtresse, qui observaient tout ça avec de grands yeux ronds !

D’un ton assez puissant pour porter dans presque tout le camp, Perrin lança :

— Si nous devons vivre une autre bataille comme les puits de Dumai, les Gardes Ailés feront la fierté de Mayene.

Les premières phrases qui soient venues à l’esprit de Perrin. Mais tout en les prononçant, il fit la grimace.

Comme c’était prévisible, cette tirade fut saluée par des cris enthousiastes. « Perrin Yeux-Jaunes ! » « Mayene pour Yeux-Jaunes ! » « Yeux-Jaunes et Manetheren ! »

Des hommes esquissèrent un pas de danse et d’autres prirent une lance dans un faisceau, la brandissant afin que ses fanions rouges flottent au vent. Les bras croisés, les porte-étendard grisonnants regardèrent d’un œil approbateur ces manifestations de loyauté. Des officiers blanchis sous le harnais sourirent comme des écoliers qu’on viendrait de complimenter sur leurs devoirs.

Perrin en déduisit qu’il était bel et bien le dernier type sain d’esprit dans ce camp. La Lumière veuille qu’il ne participe plus jamais à une autre bataille !

Se demandant si tout ça n’allait pas lui attirer des ennuis avec Berelain, il salua Nurelle et les autres officiers et entreprit de gravir le versant de la colline semé d’arbustes rachitiques. Dans son dos, des vivats retentissaient toujours. Même quand elle aurait appris la vérité sur l’incident, la Première Dame risquait de ne pas apprécier que ses soldats aient acclamé ainsi Perrin. Cela posé, si elle se vexait, ça n’aurait pas que des inconvénients. Surtout si ça l’incitait à cesser de poursuivre le jeune homme de ses assiduités.

Arrivé non loin du sommet, Perrin s’immobilisa le temps de constater que les acclamations se calmaient. Ici, personne ne l’applaudirait…

Toutes les parois de leurs tentes baissées, les Matriarches se retranchaient sans doute à l’intérieur. Assises sur les talons à l’ombre d’un arbre, quelques Promises observaient Perrin avec une évidente curiosité. Agitant vivement les mains, elles parlaient dans leur langage par gestes – le code secret de leur ordre. Puis Sulin se leva, s’assura de la présence à sa ceinture de son grand couteau et se dirigea vers Perrin. Grande et mince, cette femme arborait une balafre sur une de ses joues tannées par le soleil. Regardant derrière Perrin, elle constata qu’il était seul et parut soulagée – mais rien n’était moins sûr, car avec les Aiels, on ne savait jamais vraiment ce qu’il en était.

— Tu agis bien, Perrin Aybara, dit-elle. Les Matriarches n’ont pas aimé que tu les forces à venir te voir. Seuls les fous déplaisent aux Matriarches, et tu m’as toujours paru sain d’esprit.

Perrin se grattouilla la barbe. Il s’était tenu à distance des Matriarches – et des Aes Sedai – mais sans jamais avoir l’intention de les « convoquer ». En présence de ces femmes, il était mal à l’aise – pour rester poli.

— J’ai besoin de voir Edarra, dit-il. Au sujet des Aes Sedai…

— Je me suis peut-être méprise sur le sens de ta visite, lâcha sèchement Sulin. Dis-moi un peu, Perrin Aybara… Teryl Wynter et Furen Alharra sont proches de Seonid Traighan – comme des premiers-frères d’une première-sœur, rien de plus, car elle n’a aucun goût pour les hommes – et ils ont pourtant proposé de subir sa punition à sa place. Comment ont-ils pu l’humilier ainsi ?

Perrin ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Venant du versant opposé, deux gai’shain apparurent, chacun tenant par la bride deux mules. Ils passèrent à côté de Perrin, se dirigeant vers le cours d’eau. Des Shaido, apparemment… Marchant la tête baissée, ils devaient à peine voir à deux pas devant eux. Bien sûr, au cours de corvées de ce genre, effectuées sans surveillance, ils auraient eu dix fois l’occasion de filer. Un peuple étrange, ces Aiels…

— Je vois que tu es troublé aussi, dit Sulin. J’espérais que tu m’expliquerais… Je vais prévenir Edarra que tu veux la voir. (Elle s’éloigna en marmonnant :) Les gens des terres mouillées sont très bizarres, Perrin Aybara.

Perrin regarda la Promise, sourcils froncés, jusqu’à ce qu’elle soit entrée sous une tente. Puis il tourna la tête vers les deux gai’shain. Bizarres, les gens des terres mouillées ? Par la Lumière !

Ainsi, ce qu’avait entendu dire Nurelle était vrai. Du coup, il était plus que temps pour Perrin de se mêler de ce qui se passait entre les Matriarches et les Aes Sedai. Il aurait dû le faire avant. En espérant que ça ne revienne pas à plonger la main dans un nid de frelons.

Sulin mit assez longtemps à revenir, et quand ce fut fait, ça n’eut rien pour apaiser les craintes de Perrin. Tenant le rabat de la tente ouvert, elle le regarda entrer tout en tapotant le manche de son couteau.

— Tu as intérêt à ne pas être venu sans armes pour cette danse, Perrin Aybara.

Les six Matriarches attendaient sous la tente. Assises en tailleur sur des coussins à pompons, leur châle noué autour de la taille, elles représentaient de fait une opposition redoutable, alors qu’il espérait un tête-à-tête avec Edarra.

Aucune de ces femmes ne semblait avoir plus de cinq ou six ans de plus que lui, et certaines paraissaient de son âge. Pourtant, en face d’elles, il avait toujours l’impression de comparaître devant les doyennes du Cercle des Femmes – celles qui avaient passé des années à apprendre comment percer au jour tous les secrets des gens. Distinguer l’odeur de chacune des femmes était impossible, mais il n’en avait pas besoin. Six paires d’yeux étaient rivées sur lui – du regard bleu de Janina à celui presque rouge de Marline, sans parler de celui de Nevarin, d’un vert brillant – et chacune aurait pu être un poignard… ou une broche, histoire de le mettre à rôtir.

Edarra fit signe à Perrin de s’asseoir, une invitation qu’il accepta avec gratitude, même s’il se plaçait ainsi en face d’un demi-cercle de juges menaçants. Les Matriarches avaient-elles conçu leurs tentes pour obliger les hommes à baisser la tête, s’ils préféraient rester debout ? Même s’il faisait plus frais qu’à l’extérieur, Perrin sentit qu’il transpirait toujours autant. Collectivement, ces Aielles diffusaient l’odeur d’une meute de louves observant une chèvre attachée à un piquet.

Un gai’shain au visage carré, bien plus grand que Perrin, s’agenouilla pour lui proposer sur un plateau d’argent un gobelet d’or de punch au vin rouge. Les Matriarches, déjà servies, tenaient toute une variété de coupes et de gobelets d’argent dépareillés. Se demandant pourquoi il avait droit à de l’or – en supposant qu’il y ait une raison, comment savoir avec les Aiels ? –, Perrin prit le gobelet d’où montait une odeur de prune. Lorsque Edarra claqua des doigts, le gai’shain recula sans se redresser puis sortit de la tente. La balafre que ce type arborait sur une joue, encore fraîche, remontait sûrement aux puits de Dumai…