— Nous ne tuons pas nos apprenties, Perrin Aybara, dit Nevarin. (Elle sembla outrée à cette seule idée.) Quand Rand al’Thor nous a demandé de prendre des sœurs pour apprenties, il pensait peut-être simplement à un moyen de les forcer à obéir. Mais nous ne jouons pas à ces jeux-là. Ces femmes sont de vraies apprenties, désormais.
— Et elles le resteront jusqu’à ce que cinq Matriarches estiment qu’elles sont prêtes à accéder au niveau supérieur, précisa Marline. Bien entendu, nous les traitons exactement comme nos autres apprenties.
Edarra approuva du chef.
— Seonid Traighan, dit-elle, donne-lui ton avis sur ce qu’il devrait faire au sujet de Masema Dagar.
Pendant les interventions des deux Matriarches, Seonid avait failli imploser de fureur, torturant la soie de sa robe au point de risquer de la déchirer – en tout cas, Perrin l’avait craint. Elle obéit pourtant sur-le-champ à l’ordre d’Edarra :
— Les Matriarches parlent d’or, quelles que soient leurs motivations. Et je ne m’exprime pas ainsi sous leur influence…
Seonid se redressa de nouveau et parvint à reprendre son masque de sérénité. Mais la colère faisait toujours trembler sa voix :
— J’ai vu les ravages des prétendus Fidèles du Dragon bien avant de rencontrer Rand al’Thor. La mort et la destruction, sans raisons… Même un chien fidèle doit être abattu quand il commence à avoir de la bave aux coins de la gueule.
— Par le sang et les cendres ! s’écria Perrin. Comment vais-je pouvoir vous laisser approcher du Prophète, après avoir entendu ça ? Vous avez juré fidélité à Rand, et vous savez que ce n’est pas ça qu’il veut. Et qu’en est-il des « dizaines voire des centaines de milliers de gens qui mourront » si je ne parviens pas à traiter avec Masema ?
Si Masuri pensait comme sa collègue, Perrin aurait perdu son temps à tenter de composer avec les Aes Sedai et les Matriarches. Et au bout du compte, ce serait Masema qu’il devrait protéger.
Quand il posa la question à Seonid, la réponse lui glaça les sangs :
— Comme moi, Masuri sait que Masema a la rage…
Sa sérénité de retour, la sœur riva sur Perrin un regard insondable. Son odeur trahissait sa détermination. Mais Perrin n’avait pas besoin de son nez pour savoir, car il suffisait pour ça de sonder les yeux noirs de Seonid…
— J’ai juré de servir le Dragon Réincarné, et la meilleure façon de le faire, aujourd’hui, c’est de garder loin de lui le fauve nommé Masema. Les rois et les reines savent que ce dément soutient al’Thor, et c’est déjà assez grave. Inutile qu’ils voient le seigneur Dragon donner l’accolade à ce fou furieux. Oui, des dizaines et peut-être des centaines de milliers de gens mourront – si tu ne parviens pas à approcher assez près du Prophète pour le tuer.
Perrin en eut le tournis. Encore une pirouette d’Aes Sedai visant à faire croire qu’elle avait dit « blanc » alors qu’il l’avait bien entendue dire « noir ». Pour ne rien arranger, les Matriarches ajoutèrent leurs notes à la partition…
— Masuri Sokawa, dit Nevarin, pense que le chien enragé peut être muselé et tenu en laisse, afin de nous être utile.
Un instant, Seonid laissa paraître sa surprise – le fidèle reflet de celle de Perrin – mais elle se ressaisit très vite. Extérieurement, en tout cas. Son odeur indiqua au jeune homme qu’elle se méfiait soudain, craignant d’être tombée dans un piège.
— Masuri voudrait aussi prendre tes mesures pour te confectionner un harnais, Perrin Aybara, ajouta Carelle d’un ton détaché. Selon elle, il faut t’attacher pour ta propre sécurité…
Rien sur son visage ni dans son ton n’indiquait si la Matriarche souscrivait à cette analyse ou non.
— Seonid, dit Edarra, tu peux te retirer. Ne reste pas dehors à écouter… Je t’autorise à demander à Gharadin de te laisser guérir sa blessure au visage. Mais s’il refuse encore, tu devras l’accepter. C’est un gai’shain, pas un de vos larbins des terres mouillées…
Seonid foudroya une dernière fois Perrin du regard. Puis elle se tourna vers les Matriarches, les lèvres frémissantes comme si elle allait parler. Au bout du compte, elle se contenta de sortir avec toute la dignité dont elle pouvait encore faire montre. Extérieurement, ce fut impressionnant, car une Aes Sedai, en la matière, pouvait en remontrer à une reine. Mais son odeur chargée de colère et de ressentiment gâchait tout.
Dès qu’elle fut partie, les six Aielles se concentrèrent de nouveau sur Perrin.
— À présent, dit Edarra, peux-tu nous expliquer pourquoi tu conduirais un chien enragé devant le Car’a’carn ?
— Quand quelqu’un lui ordonne de le pousser d’une falaise, seul un fou obéit, souffla Nevarin.
— Tu ne nous écouteras pas, ajouta Janina, donc c’est nous qui allons t’écouter. Parle, Perrin Aybara.
Perrin envisagea sérieusement de bondir vers le rabat. Hélas, s’il abandonnait le terrain, il laisserait derrière lui une Aes Sedai susceptible de l’aider, mais d’une manière douteuse, et une autre sœur associée à six Matriarches tout aussi résolues qu’elle à saboter ses plans.
Posant son gobelet de vin, il croisa les mains sur son giron. Plus question de boire ! Pour démontrer à ces femmes qu’il n’était pas une chèvre attachée à son piquet, il allait lui falloir garder les idées claires.
10
Des changements
Lorsque Perrin sortit de la tente des Matriarches, il envisagea un moment de retirer sa veste et sa chemise pour s’assurer que sa peau recouvrait toujours ses os. Non, il n’était pas une chèvre attachée à un piquet. Un cerf traqué par six louves, en revanche… Il avait bien couru, mais sans trop savoir à quoi ça lui avait servi. En tout cas, aucune des Aielles n’avait changé d’avis et leurs promesses de ne rien entreprendre de leur côté avait sonné faux. Au sujet des Aes Sedai, d’ailleurs, elles n’avaient rien promis du tout.
Se mettant en quête d’une des deux sœurs, Perrin trouva Masuri. Occupée à battre un tapis à franges accroché entre deux arbres, elle en tirait à force de frapper de petites colonnes de poussière qui s’élevaient lentement dans l’air déjà surchauffé de la matinée. Assis sur une souche, son Champion, un type massif aux cheveux noirs qui se raréfiaient déjà, la regardait d’un air sinistre. En règle générale, Rovair Kirklin était un homme souriant, mais aujourd’hui, il tirait franchement la tête.
Apercevant Perrin, Masuri ne cessa pas de maltraiter l’infortuné tapis, mais elle prit quand même le temps de gratifier le jeune homme d’un regard dont la malveillance avait de quoi glacer les sangs. Pourtant, des deux sœurs, c’était celle dont la vision des choses correspondait le plus à la sienne…
Dans le ciel, un faucon rouge passa au-dessus du camp, se laissant porter par les courants d’air chaud afin de n’avoir quasiment pas besoin de battre des ailes. S’envoler ainsi et fuir toute cette histoire aurait été formidable. Mais sur l’enclume de Perrin, c’était du fer qui attendait, alors, inutile de rêver à de l’argent…
Saluant de la tête Sulin et ses Promises, qui semblaient vouloir prendre racine au pied de leur arbre, Perrin fit mine de s’en aller… et se ravisa. Deux hommes étaient en train de gravir la pente. L’un d’eux était un Aiel en cadin’sor. Gaul, un des bons amis de Perrin, et un des rares guerriers participant à l’expédition, car la plupart des hommes étaient des gai’shain. Plus petit d’une bonne tête, son compagnon en veste et pantalon verts arborait un chapeau à larges bords. Lui n’était pas un Aiel. Un carquois accroché à sa ceinture, ainsi qu’un couteau encore plus long et plus lourd que celui de Gaul, il était muni d’un arc bien plus court que celui des gars de Deux-Rivières, mais plus long que les armes en corne des Aiels. Malgré sa tenue, il n’avait pas l’air d’un fermier – et pas davantage d’un citadin, d’ailleurs. Était-ce à cause de la longue queue-de-cheval grisonnante qui lui tombait sur les reins ? De la barbe qui se déployait en éventail sous son menton ? Oude la façon dont il se déplaçait, si semblable à celle de Gaul ? Pas le genre de voyageur qui brisait beaucoup de brindilles sous ses semelles, cet homme-là.