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— Surpris ?

Perrin n’avait jamais envisagé sous cet aspect-là le lien entre une Aes Sedai et sa Championne. À dire vrai, il n’avait jamais songé aux sœurs dans ce contexte-là. Ça semblait aussi incongru qu’un… eh bien, qu’un homme qui sait parler aux loups.

— Pourquoi cette surprise ?

Sans faire de bruit, les deux hommes se faufilaient entre les arbres. Depuis son plus jeune âge, Perrin était un bon chasseur. Quant à Elyas, il ne déplaçait pas une feuille sous ses pieds et faisait à peine onduler les branches. Alors qu’il aurait pu porter son arc à l’épaule, il le tenait toujours dans une main, prêt à s’en servir. Quand il y avait des gens alentour, Elyas était plus que méfiant…

— Tu es du genre paisible, mon garçon. Je te voyais épouser une femme qui te ressemble. Tu dois avoir découvert que l’équanimité n’est pas une qualité très répandue chez les femmes, au Saldaea. Sauf avec les étrangers et les inconnus… Elles s’enflamment comme de la paille, ces chéries, et la minute d’après, tout est consumé et oublié. En comparaison, les Domani paraissent ennuyeuses et les furies de l’Arafel semblent placides.

Elyas eut un sourire mélancolique.

— J’ai vécu un an avec une fille du Saldaea, jadis. Merya m’enguirlandait cinq jours par semaine, et elle adorait m’envoyer toute la vaisselle à la figure. Chaque fois que je me décidais à la quitter, elle s’excusait et je ne parvenais jamais à passer la porte. Pour finir, c’est elle qui m’a plaqué. Trop tolérant pour son goût, voilà ce qu’elle m’a reproché…

Elyas caressa une cicatrice presque effacée, sur sa joue. Le genre que laisse un couteau de cuisine…

— Faile n’est pas comme ça ! s’écria Perrin.

Ce que décrivait Elyas ressemblait à des épousailles avec Nynaeve. Une Nynaeve souffrant en permanence d’une rage de dents…

— Il lui arrive de s’énerver, de temps en temps, dut reconnaître Perrin, mais elle ne crie pas et ne m’envoie rien à la figure.

Enfin, pour les cris, c’était rare… Quant aux explosions de colère, ça n’était pas trop le genre de Faile, plutôt portée sur la rage froide et étirée dans le temps.

— Si j’ai jamais senti l’odeur d’un homme qui courbe l’échine, c’est bien aujourd’hui, lâcha Elyas. Tu lui parles en permanence tendrement, pas vrai ? Doux comme du lait, n’est-ce pas ? sans jamais coucher les oreilles en arrière. Ni hausser le ton.

— Bien entendu ! s’écria Perrin. Je l’aime. Aucune raison de lui crier après…

Elyas marmonna dans sa barbe. Bien entendu, Perrin capta chaque mot.

— Que la Lumière me brûle ! Si un homme veut s’asseoir sur une vipère rouge, c’est son affaire. Et s’il cherche à se réchauffer les mains quand le toit est en feu, c’est son affaire aussi. Après tout, chacun vit sa vie. Si je le préviens, cet idiot me sera-t-il reconnaissant ? Bien entendu que non !

— Que radotes-tu donc ? lança Perrin.

Prenant Elyas par un bras, il le força à s’arrêter à l’ombre d’un arbre à baies rouges dont les feuilles pointues et piquantes étaient presque toutes encore vertes. Autour d’eux, c’était le cas de très peu de végétaux.

— Faile n’est pas une vipère rouge et encore moins un toit en flammes ! Attends de la rencontrer au lieu d’en parler comme si tu la connaissais.

Agacé, Elyas passa les doigts dans sa longue barbe.

— J’en sais long sur le Saldaea, mon garçon… En plus de cette fameuse année, j’y suis allé très souvent. Et en tout et pour tout, j’y ai rencontré cinq femmes que je qualifierais de « dociles » ou simplement de « raisonnables ». Tu as raison, ta Faile n’est pas une vipère. C’est une panthère ! Et ne rugis pas comme ça, crétin ! Je te parie mes bottes qu’elle serait ravie de m’entendre dire ça.

Perrin voulut parler, mais il se ravisa. Il rugissait, c’était vrai, mais il ne s’en était pas aperçu. Faile, ravie d’être traitée de panthère ?

— Elyas, tu ne peux pas affirmer qu’elle aimerait que je lui crie après !

— Pourtant, je l’affirme. Enfin, avec un bémol, parce qu’elle est peut-être la sixième femme fréquentable de ce fichu pays. À présent, écoute-moi bien. Quand tu élèves la voix, la plupart des femmes ont les yeux qui leur sortent des orbites ou elles se transforment en statues de glace. Ensuite, le débat tourne autour de toi et de ta colère – sans une allusion à ce qui a mis le feu aux poudres, bien entendu. Mais une fille du Saldaea, si tu finis par te taire de guerre lasse, conclura que tu ne la juges pas assez forte pour te tenir tête. Insulte-la comme ça, et tu seras chanceux si elle ne te sert pas ton propre foie au petit déjeuner. Il ne faut pas confondre avec une matrone de Far Madding, qui demande à un homme de faire coucouche panier quand elle le lui ordonne, et de sauter quand elle claque des doigts. C’est une panthère, et elle veut avoir un léopard pour mari. Mais je me demande ce qui me prend ! Parler de sa moitié à un type marié, c’est le meilleur moyen de se faire éventrer !

Rugissant à son tour, Elyas remit en place son chapeau – qui n’en avait pas besoin – puis il regarda le pied du versant comme s’il envisageait de repartir dans la forêt. Enfin, il tapota du bout d’un index la poitrine de Perrin.

— Bon, j’ai toujours su que tu étais bien plus qu’un vagabond, mon gars. En plus de ce que les loups m’ont raconté, savoir que tu as pour mission de contacter ce dingue de Prophète m’incite à te proposer mon assistance. Un ami de plus pour surveiller ton dos ne te ferait pas de mal, je crois. Bien entendu, les loups ne m’ont pas précisé que tu commandes ces fiers lanciers de Mayene. Gaul non plus, jusqu’à ce qu’on arrive ici. Si tu veux que je reste, je le ferai. Sinon, j’ai encore beaucoup de régions du monde à visiter.

— J’ai toujours besoin d’un ami de plus, Elyas, répondit Perrin.

Faile pouvait-elle vraiment vouloir qu’il lui crie après ? Conscient de sa force, Perrin savait depuis toujours qu’il risquait de blesser les gens s’il ne se contrôlait pas. Dans le même ordre d’idées, les mots pouvaient blesser tout autant que les poings. Les paroles malheureuses qu’on ne pensait pas, mais qu’on lançait dans le feu d’une dispute, étaient des armes mortelles…

Non, Elyas se trompait. Du délire… Aucune femme, fût-elle une panthère, n’aurait voulu avoir en face d’elle un léopard…

Le pépiement d’un pinson attira l’attention de Perrin, l’incitant à relever la tête. L’appel était à la limite de l’inaudible, même pour lui, mais il se répéta quelques instants plus tard – moins lointain – et le phénomène se reproduisit peu après.

Elyas regarda Perrin. Bien entendu, il était homme à reconnaître les trilles d’un oiseau des Terres Frontalières. Perrin les connaissait grâce à certains de ses amis originaires du Shienar, et il les avait enseignés aux gars de Deux-Rivières.

— Nous avons de la visite, annonça-t-il à Elyas.

Les quatre cavaliers lancés au galop arrivèrent avant que les deux hommes aient atteint le pied de la colline. Berelain en tête, le petit groupe composé d’Annoura, de Gallenne et d’une femme en cape de voyage claire franchit la rivière dans un geyser d’éclaboussures. Puis tout ce joli monde fonça vers le camp des Gardes Ailés, le traversa en trombe et, dans le camp de Perrin, s’arrêta net devant le pavillon rayé de rouge et de blanc. Des domestiques accourant pour les aider à mettre pied à terre puis se charger de leurs montures, la Première Dame et ses compagnons disparurent en un clin d’œil sous le pavillon.

Une arrivée remarquée… Des murmures coururent dans les rangs des hommes de Deux-Rivières, et les jeunes imbéciles de Faile, toujours massés les uns près des autres comme un troupeau d’oies, se mirent à jacasser fébrilement.

Grady et Neald, toujours à l’écart au milieu des arbres, observèrent aussi le pavillon en conversant à voix basse.