— Tes visiteurs ne sont pas les premiers venus, dit Elyas. Méfie-toi de Gallenne, il peut être dangereux.
— Tu le connais ? Elyas, j’aimerais que tu restes, mais si tu redoutes qu’il révèle ton identité aux sœurs… (Perrin haussa les épaules, accablé.) Je crois être en mesure de contrôler Seonid et Masuri, mais Annoura n’en ferait qu’à sa tête, j’en ai bien peur…
Au fait, quelle était sa position sur Masema, à cette Aes Sedai-là ?
— Bertain Gallenne ne connaît pas des gens comme Elyas Machera… Tu sais comment ça fonctionne, pas vrai ? Tous les Tartempion connaissent le seigneur, qui ne connaît aucun Tartempion ! Mais moi, je sais qui il est. Gallenne ne fera rien contre toi, même pas comploter dans ton dos, mais le cerveau, dans cette fine équipe, c’est Berelain. Depuis l’âge de seize ans, elle tient Tear à distance de Mayene en jouant les Teariens contre les Illianiens. Cette femme sait manipuler les gens. Gallenne ne jure que par l’action. C’est un bon guerrier, mais il n’a qu’une corde à son arc, et parfois, il attaque sans prendre la peine de réfléchir.
— Je me suis fait cette réflexion au sujet de ces deux-là, approuva Perrin.
Au moins, Berelain revenait avec une messagère d’Alliandre. S’il s’était agi d’une nouvelle servante, elle n’aurait pas galopé ainsi dans le camp. Mais pourquoi la reine, pour répondre, avait-elle besoin d’une messagère ?
— Je vais voir si les nouvelles sont bonnes, Elyas… Plus tard, nous parlerons de ce qui nous attend au sud. Et tu feras la connaissance de Faile…
— La Fosse de la Perdition se trouve au sud, mon garçon, lança Elyas dans le dos de Perrin. Ou en tout cas, aussi près du sud qu’on peut s’y attendre au-dessous de la Flétrissure.
Perrin crut de nouveau entendre les lointains roulements de tonnerre, à l’ouest. Un orage serait une agréable nouveauté.
Sous le pavillon, Breane était en train de présenter aux visiteurs un plateau sur lequel reposaient une coupe d’eau parfumée à la rose et de petites serviettes très pratiques pour se nettoyer le visage et les mains. S’inclinant avec encore moins de grâce que son amie, Maighdin proposait des coupes de punch – à l’odeur, on eût dit qu’il était parfumé avec les dernières myrtilles desséchées – tandis que Lini s’affairait à plier les capes des nouveaux venus.
Perrin trouva étrange la façon dont Faile et Berelain flanquaient l’inconnue, Annoura se tenant dans son dos comme si elle entendait la protéger.
Dans la force de l’âge, un filet vert retenant les longs cheveux noirs qui lui tombaient quasiment jusqu’à la taille, la femme aurait été fort jolie sans son nez démesurément long. Et si elle avait adopté un maintien moins hautain, peut-être… Plus petite que Faile et Berelain, elle réussissait malgré tout à regarder Perrin de haut, l’étudiant sans vergogne des pieds à la tête. Et contrairement à la plupart des gens, elle ne sursauta pas en découvrant ses yeux.
— Majesté, dit Berelain de sa voix la plus protocolaire, puis-je vous présenter le seigneur Perrin Aybara de Deux-Rivières, au royaume d’Andor, ami personnel et éminent émissaire du Dragon Réincarné.
Dame Long-Nez hocha vaguement la tête, et Berelain enchaîna :
— Seigneur Perrin, veux-tu bien saluer Alliandre Maritha Kigarin, reine du Ghealdan, Bénie de la Lumière et Protectrice du mur de Garen, qui se réjouit de t’accorder cette audience ?
Debout dans un coin du pavillon, Gallenne ajusta le bandeau qu’il portait sur un œil puis leva son gobelet de punch à l’intention de Perrin – avec un sourire triomphant qui en disait plus long qu’un discours.
Pour une raison connue d’elle seule, Faile foudroya Berelain du regard. Perrin, lui, sentit sa mâchoire inférieure lui tomber sur la pointe des bottes. Alliandre en personne ? Devait-il s’agenouiller ? Décidant que non après une trop longue réflexion, il opta pour une courbette. Par la Lumière ! une reine ? Comment se comportait-on avec une telle femme ? Surtout quand elle déboulait à l’improviste et sans escorte ? La robe d’équitation verte d’Alliandre était en laine des plus ordinaires, et elle n’arborait pas l’ombre d’un bijou.
— Les récentes nouvelles étant ce qu’elles sont, dit Alliandre, j’ai cru bon de venir te voir, seigneur Aybara.
Un ton calme, un visage impassible, des yeux vifs… Et qui ne rataient rien, aurait juré Perrin – et s’il se trompait, eh bien, il aurait mérité d’être un benêt de Bac-sur-Taren ! Avant de savoir où il mettait les pieds, mieux valait redoubler de prudence.
— Tu n’en es peut-être pas informé, continua la reine, mais il y a quatre jours de ça, l’Illian est tombé sous la coupe du Dragon Réincarné, que son nom soit béni dans la Lumière ! Il s’est emparé de la Couronne de Lauriers, la rebaptisant Couronne d’Épées, si j’ai bien compris.
Prenant une coupe sur le plateau de Maighdin, Faile murmura :
— Et il y a sept jours, les Seanchaniens ont pris Ebou Dar…
Même Maighdin n’entendit pas.
Si Perrin s’était laissé aller, il aurait sursauté. Pourquoi Faile lui communiquait-elle cette information au lieu d’attendre qu’Alliandre – de qui elle la tenait – s’en charge ?
À haute voix, il répéta la phrase de sa femme. D’un ton dur, mais c’était la seule solution pour ne pas bredouiller. Ebou Dar également ? Sept jours plus tôt ? Soit au moment où Grady et les autres avaient vu le Pouvoir de l’Unique se manifester dans le ciel ? Une coïncidence, peut-être… Sinon, il aurait encore préféré que ce soit l’œuvre des Rejetés !
Sourcils froncés, Annoura jeta un drôle de regard à Perrin et Berelain tressaillit de surprise mais se reprit très vite. Au moment où les deux femmes étaient parties pour Bethal, Perrin ne savait rien, au sujet d’Ebou Dar, et elles ne l’avaient pas oublié.
Aussi impassible que la sœur grise, Alliandre se contenta de hocher la tête.
— Tu sembles très bien informé, seigneur, dit-elle en approchant du jeune homme. Avec le trafic ralenti sur le fleuve, je doute que cette nouvelle ait déjà atteint Jehannah. Moi-même, je l’ai apprise il y a quelques jours seulement. Beaucoup de marchands me tiennent lieu d’informateurs. À mon avis, c’est avec l’espoir que j’intercéderai en leur faveur devant le Prophète – si l’occasion se présente un jour.
Perrin put enfin capter l’odeur d’Alliandre. Aussitôt, son opinion sur elle changea, et pas dans le mauvais sens. Extérieurement, cette femme était un mur de glace indestructible. En réalité, elle doutait et la peur lui nouait les entrailles. Dans cet état, Perrin aurait été incapable de jouer la comédie comme elle le faisait.
— Un homme bien informé en vaut deux, répondit-il distraitement.
Que la Lumière me brûle ! pensa-t-il. Je dois prévenir Rand !
— Au Saldaea, intervint Faile, nous trouvons aussi que les marchands sont une mine d’informations. Ils sont au courant de tout ce qui se passe à des milliers de lieues de distance, des semaines avant que la nouvelle commence à se répandre.
Une façon de sous-entendre que Perrin avait appris par ce biais la chute d’Ebou Dar.
Alors que sa femme ne le regardait pas, le jeune homme comprit qu’elle lui parlait tout autant qu’à Alliandre. « Rand sait », disait-elle à demi-mot. Et de toute façon, il était impossible de le contacter en secret.
Faile voudrait vraiment que je… ?
Non, c’était impensable.
Soudain, Perrin s’avisa qu’il avait perdu le fil de la conversation.
— Excusez-moi, Alliandre, dit-il, j’ai perdu le fil de la conversation. Je pensais à Rand – le Dragon Réincarné.
Bien sûr que c’était impensable !
Voyant que tout le monde le regardait – y compris Lini, Maighdin et Breane –, Annoura écarquillant les yeux et Gallenne en étant bouche bée de stupéfaction, Perrin se demanda pourquoi il était l’objet de toutes les attentions. Puis la réponse lui traversa l’esprit. Il venait d’appeler la reine par son prénom !