Perrin prit une coupe sur le plateau de Maighdin, qui se redressa trop vite, manquant la lui arracher de la main. Faisant distraitement signe à la servante de reculer, il essuya sa main mouillée sur le devant de sa veste.
Se concentrer, voilà ce qu’il devait faire ! Son esprit ne devait pas partir dans neuf directions différentes. Qu’importaient les divagations d’Elyas ! Faile n’aurait jamais voulu que…
Non ! Se concentrer !
Alliandre se remit très vite de sa surprise. En fait, elle avait été la moins étonnée du lot, et son odeur était restée la même.
— Seigneur Aybara, je disais que venir te voir en secret m’a/semblé la bonne démarche. Le seigneur Telabin me croit en train de méditer dans ses jardins, alors que j’en suis sortie par une porte dérobée. Depuis que nous sommes partis de Bethal, je me fais passer pour la servante d’Annoura Sedai. Quelques-uns de mes soldats m’ont vue, mais avec ma capuche relevée, ils ne m’ont pas reconnue.
Alliandre passa le bout des doigts sur la laine de sa robe d’équitation. Puis elle eut un petit rire. Au son glacial tellement opposé à ce qu’indiquait son odeur…
— Les temps étant ce qu’ils sont, approuva Perrin, la discrétion était sans doute la plus sage solution. Mais vous devrez vous montrer au grand jour à un moment ou à un autre. Quoi qu’il arrive…
Courtois mais sans tergiverser, c’était la bonne tactique. Une reine aurait détesté perdre son temps avec un beau parleur débitant des fadaises. De plus, pas question de décevoir une nouvelle fois Faile en se comportant comme un bouseux !
— Mais pourquoi être venue ? Il aurait suffi de me faire parvenir une lettre destinée à Rand ou de confier votre réponse à Berelain. Majesté, allez-vous soutenir ouvertement Rand, ou non ? Quelle que soit la réponse, vous regagnerez Bethal saine et sauve, n’en doutez pas un instant.
Un bon point, cette remarque. Quoi qui puisse effrayer cette femme, être seule sous ce pavillon ne devait pas l’aider à se sentir plus tranquille.
Sirotant son punch, Faile faisait mine de se concentrer sur Alliandre, mais elle jetait sans cesse des coups d’œil furtifs à son mari. Berelain ne cherchait pas à tromper son monde, le regard rivé sur le visage de Perrin. De son côté, Annoura semblait pensive et inquiète. Ces femmes croyaient-elles toutes qu’il allait commettre un nouvel outrage verbal à la dignité d’une reine ?
Au lieu de répondre aux questions importantes, Alliandre fit une déclaration percutante :
— La Première Dame m’a longuement parlé de toi, Perrin Aybara. Et du Dragon Réincarné, que la Lumière le bénisse !
Une formule creuse que la reine débitait sans y penser.
— N’étant pas en mesure de le voir avant d’arrêter ma décision, j’ai décidé de prendre au moins ta mesure, seigneur Aybara. Pour juger un homme, connaître ceux qui parlent en son nom est précieux.
Baissant les yeux sur sa coupe, Alliandre continua à observer Perrin à travers ses cils. Chez Berelain, ce comportement aurait été de la provocation. Alliandre, elle, regardait prudemment le loup qui se tenait devant elle…
— J’ai vu tes étendards, ajouta-t-elle. La Première Dame ne les avait pas mentionnés…
Perrin ne put s’empêcher de plisser le front. Berelain avait beaucoup parlé de lui à Alliandre. Mais pour lui dire quoi, exactement ?
— Ces étendards sont faits pour être vus…, dit le jeune homme, contrôlant mal sa colère.
Berelain, elle, était le genre de femme après laquelle il fallait crier !
» Mais croyez-moi, la résurrection de Manetheren n’est pas au programme…
Voilà, son ton était aussi neutre que celui de la reine…
— Quelle est votre décision ? Rand peut faire venir ici, et presque en un clin d’œil, dix mille ou cent mille soldats.
Et il allait peut-être devoir le faire. Amador et Ebou Dar entre les mains des Seanchaniens… Combien de Seanchaniens, exactement ?
Avant de répliquer, Alliandre but une gorgée de punch – et elle éluda de nouveau la question.
— Comme tu le sais, il y a des kyrielles de rumeurs… Même les plus extravagantes peuvent être vraies. Quand le Dragon se réincarne, quand des étrangers prétendent être l’armée d’Artur de retour chez elle et quand la tour se divise, tout est possible.
— Cette affaire regarde les Aes Sedai, intervint Annoura, et personne d’autre.
Berelain foudroya du regard sa conseillère, qui fit mine de ne pas s’en apercevoir.
Alliandre tressaillit et se tourna à demi vers la sœur. Même une reine n’aimait pas entendre une Aes Sedai lui parler sur ce ton.
— Seigneur Aybara, le monde est sens dessus dessous… On m’a même rapporté que des Aiels nt pillé un village, ici, au Ghealdan.
Alliandre, comprit Perrin, n’était pas seulement inquiète parce qu’elle avait peut-être offensé une sœur. Il y avait quelque chose en rapport avec lui. Attendait-elle qu’il la rassure ?
— Les seuls Aiels présents au Ghealdan sont avec moi, dit-il. Et si les Seanchaniens sont peut-être bien les descendants d’Artur Aile-de-Faucon, celui-ci est mort depuis mille ans. Rand a déjà repoussé ces envahisseurs, et il recommencera.
Malgré ses efforts pour oublier, Perrin se souvenait aussi bien de Falme que des puits de Dumai. À coup sûr, les Seanchaniens ne pouvaient pas être assez nombreux pour prendre Amador et Ebou Dar. Même avec leurs damane… Selon Balwer, il y avait aussi des soldats du Tarabon…
— Et vous vous réjouirez d’apprendre que les Aes Sedai dissidentes soutiennent Rand. Enfin, le soutiendront bientôt…
Selon Rand, ces quelques sœurs ignorant où aller finiraient par se réfugier auprès de lui. Perrin n’en était pas si sûr. Au Ghealdan, on racontait qu’une armée voyageait avec ces Aes Sedai. Bien sûr, dans ces récits, il y avait plus de « renégates » que d’Aes Sedai de tous bords dans le monde, mais… Au fond, c’était lui qui avait besoin d’être rassuré.
— Nous devrions nous asseoir, Majesté. Pour vous aider à choisir, je veux bien répondre à toutes vos questions, mais un peu de confort ne nous fera pas de mal.
Tirant à lui un des fauteuils pliables, Perrin se rappela au dernier moment qu’il ne devait pas se laisser tomber dedans. Il y eut quand même un concert de grincements.
Lini et les deux autres servantes vinrent disposer des sièges en cercle autour du sien, mais aucune des quatre femmes n’en approcha. Alliandre continuait à le regarder, Annoura, Faile et Berelain observant la reine. Gallenne ne vint pas non plus, mais il se resservit du punch.
Depuis qu’elle avait évoqué les marchands, Faile n’avait plus dit un mot. Berelain se taisait, et Perrin lui en était reconnaissant – presque autant que de s’abstenir de lui faire de l’œil devant la reine. En revanche, un peu d’aide de sa femme ne lui aurait pas fait de mal. Quelques conseils… Dans des circonstances pareilles, elle savait dix fois mieux que lui ce qu’il convenait de dire et de faire.
Se demandant s’il devait se relever, Perrin posa sa coupe sur un guéridon et se tourna vers son épouse :
— Si quelqu’un peut lui montrer le bon chemin, dit-il, c’est bien toi.
Faile en sourit d’aise, mais elle ne desserra pas les dents.
Sans crier gare, Alliandre posa sa coupe sur son flanc droit, comme s’il y avait là une servante avec un plateau. Bondissant, Maighdin arriva juste à temps pour réceptionner la coupe – en murmurant quelques mots que Faile ne parut pas avoir entendus. Un coup de chance, car elle était impitoyable avec les domestiques qui se permettaient des écarts de langage.
Voyant la reine approcher de lui, Perrin fit mine de se lever, mais à sa grande surprise, elle s’agenouilla devant lui et lui prit les mains. Avant qu’il ait compris ce qui se passait, elle serra si fort qu’il redouta que ce soit douloureux pour elle. Quant à lui, il ne lui semblait pas possible de se dégager sans lui faire mal…