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Posant sa coupe, Faile escorta les trois servantes jusqu’au rabat, comme si elle poussait devant elle un troupeau d’oies, puis elle jeta un coup d’œil dehors.

Perrin et Gallenne se dirigeaient vers le camp des Gardes Ailés. Excellent ! Comme toujours, le gros des Cha Faile n’était pas bien loin du pavillon. Croisant le regard de Parelean, Faile fit quelques gestes en gardant les mains au niveau de son ventre – derrière elle, Berelain et Alliandre ne s’apercevraient de rien. Dessinant un cercle, elle serra ensuite le poing. Aussitôt, les jeunes Teariens et Cairhieniens se divisèrent par groupes de trois ou quatre et se dispersèrent. Moins élaboré que celui des Promises, le langage par gestes des Serres de Faile était cependant efficace. En un clin d’œil, des fidèles de la jeune femme avaient encerclé le pavillon – apparemment par hasard, tout en bavardant ou en jouant à des jeux de ficelle. Ainsi, personne n’approcherait à moins de vingt pas sans que Faile en soit avertie.

Dans tout ça, c’était Perrin qui l’inquiétait le plus. Dès l’arrivée d’Alliandre, elle s’était doutée qu’un événement capital allait se produire. Mais elle n’aurait pas misé un sou sur ce qui s’était réellement passé. Et le serment de la reine avait stupéfié Perrin. Alors, honnête comme il l’était, s’il lui prenait l’envie de revenir histoire de redire à Alliandre qu’elle pouvait encore changer d’avis… Pourquoi pensait-il avec son cœur chaque fois qu’il aurait dû utiliser sa tête ? Et avec sa tête quand c’était son cœur qui aurait dû parler !

À cette idée, Faile éprouva un rien de culpabilité…

— Tu t’es déniché de drôles de serviteurs, dirait-on, fit Berelain dans le dos de Faile.

L’épouse de Perrin sursauta, car elle n’avait pas entendu la Première Dame approcher.

Lini et les deux autres marchaient vers les charrettes, la vieille dame brandissant un index menaçant sous le nez de Maighdin.

Berelain regardait l’étrange trio s’éloigner. Toujours sur un ton ironique, elle reprit :

— La plus vieille semble connaître son métier, et pas seulement en avoir entendu parler à l’occasion. Selon Annoura, la fille qu’elle est en train de tancer est une Naturelle. Très faible, mais ces femmes posent toujours des problèmes… Des histoires finiront par circuler sur elle, et tôt ou tard, elle s’enfuira. Avec les Naturelles, il paraît que ça se termine toujours ainsi. Voilà ce qui arrive quand on prend à son service des chiens perdus sans collier…

— Ces gens me conviennent parfaitement…, répliqua Faile.

Cela dit, une longue conversation avec Lini s’imposait. Une Naturelle ? Même faible, elle pouvait se révéler utile.

— J’ai toujours pensé que tu étais faite pour engager des domestiques, lâcha Faile.

Berelain sursauta, se demandant ce que signifiait cette remarque. Fine mouche, Faile ne commit pas l’erreur de montrer sa jubilation.

— Annoura, dit-elle, peux-tu nous isoler des oreilles indiscrètes ?

Il y avait fort peu de chances que Seonid ou Masuri tentent de les espionner par le biais du Pouvoir. Quand il apprendrait à quel point les Matriarches brimaient les deux sœurs, Perrin risquait d’ailleurs d’exploser. Cela dit, les Matriarches avaient pu apprendre cette technique. À l’évidence, elles pressaient les deux sœurs comme des citrons.

La sœur grise hocha la tête, faisant cliqueter les perles de ses nattes.

— C’est fait, dame Faile, dit-elle.

Berelain eut une moue agacée. Très satisfaisant, ça ! Avoir organisé la rencontre sous le pavillon de Faile, quelle audace ! Ce forfait méritait un pire châtiment qu’une usurpation d’autorité envers sa conseillère, mais c’était mieux que rien.

Des satisfactions enfantines, alors qu’il y avait des choses urgentes à traiter ? Faile en convenait, mais comment faire autrement ? Si elle ne doutait pas de l’amour de Perrin, elle ne pouvait pas traiter Berelain comme elle l’aurait mérité, et ça la forçait à jouer à un jeu dont Perrin, bien trop souvent, était en quelque sorte le plateau. Et le trophée final – en tout cas, aux yeux de Berelain.

Si le jeune homme avait pu s’abstenir de se comporter parfois comme si c’était le cas…

Faile chassa ces préoccupations de son esprit. Pour l’heure, elle avait un rôle à jouer – celui d’une épouse efficiente.

À la mention d’une protection, Alliandre avait regardé pensivement Annoura. Ne pouvant plus douter qu’il allait s’agir d’une conversation sérieuse, elle dit cependant :

— Ton mari est un homme hors du commun, dame Faile. Ne sois pas offensée, mais j’ose dire que son apparence plutôt frustre cache un esprit acéré. Avec un voisin comme l’Amadicia, nous sommes contraints, au Ghealdan, de jouer finement au Daes Dae’mar. Mais je n’ai jamais rencontré un adversaire qui me pousse à une décision aussi vite et aussi bien que le seigneur Aybara. Une menace indirecte par ici, un froncement de sourcils par là… Un homme hors du commun !

Cette fois, Faile eut beaucoup de mal à cacher sa jubilation. Ces gens du Sud faisaient toute une affaire du Grand Jeu, et Alliandre aurait sans doute été dépitée d’apprendre la vérité. Perrin disait simplement ce qu’il pensait – trop naïvement, parfois – et seuls les gens à l’esprit tordu voyaient de la duplicité dans son honnêteté foncière.

— Il a passé un moment à Cairhien, dit Faile.

Et qu’Alliandre interprète ça comme ça lui chantait !

— Grâce à la protection d’Annoura, nous pouvons parler à cœur ouvert. À l’évidence, tu ne souhaites pas retourner tout de suite à Bethal. Ton serment à Perrin et celui qu’il t’a prêté en retour ne suffisent-ils pas à le lier à toi ?

Dans le Sud, certains avaient une conception très particulière de la vassalité.

Berelain vint se placer sur la droite de Faile et Annoura prit position sur sa gauche. Ainsi, Alliandre se retrouva face à trois « adversaires ».

Étonnée qu’Annoura lui prête main-forte sans savoir quel était son plan – mais sans nul doute, la sœur devait avoir une idée derrière la tête –, Faile ne fut pas surprise du comportement de Berelain. Une phrase ironique de trop pouvait tout gâcher – en particulier au sujet des compétences de Perrin dans le Grand Jeu – mais la Première Dame ne commettrait pas cette erreur. En un sens, c’était hautement agaçant. Au début, Faile méprisait Berelain. Elle la détestait toujours de toute son âme, mais une forme fragile de respect avait remplacé le mépris. Cette femme savait quand il convenait de renoncer à ses « petits jeux ». S’il n’y avait pas eu Perrin, Faile aurait tout à fait pu la trouver sympathique ! Histoire de conjurer cette pensée détestable, elle s’imagina en train de tondre à zéro la boule de la Première Dame. Une garce et une traînée ! Oui, une mauvaise femme qui ne devait pas troubler sa concentration, en un moment crucial…

Dévisageant chacune des femmes qui lui faisaient face, Alliandre ne trahissait aucun signe de nervosité. Elle reprit sa coupe, but une gorgée puis parla d’un ton presque détaché, comme si ses propos n’étaient pas si importants que ça…

— J’ai l’intention d’honorer mon serment, bien entendu, mais comprenez que j’attendais plus que cela. Quand ton mari sera parti, dame Faile, je serai dans la même situation qu’avant son arrivée. Ou dans de pires conditions, sauf si je reçois de l’aide du seigneur Dragon, que son nom soit béni par la Lumière. Le Prophète peut mettre à sac Bethal voire Jehannah comme il a dévasté Samara, et je ne pourrai rien faire pour l’arrêter. Et si quelqu’un apprend quel serment j’ai prêté… Le Prophète prétend être venu nous montrer comment servir le Dragon Réincarné, mais c’est lui qui détermine le chemin à suivre, et je doute qu’il soit content que quelqu’un en ait trouvé un autre.