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L’air sinistre, Meira vint se joindre aux trois autres, et Modarra ne tarda pas à l’imiter. Si elle avait été d’une taille normale, Modarra eût sans doute mérité le qualificatif flatteur de « mince ». Encore plus grande que Someryn, elle faisait carrément maigrichonne. Jusque-là, Sevanna avait cru la tenir sous son influence aussi sûrement qu’elle contrôlait les bagues passées à ses doigts. Encore une illusion de perdue…

Someryn hésita, puis elle soupira et alla se placer à côté des contestataires.

Sevanna resta seule à la lisière du cercle de lumière projeté par les lanternes. Parmi toutes les femmes liées à elle par le meurtre de Desaine, ces six-là étaient celles à qui elle se fiait le plus. Ce qui n’allait pas bien loin, car elle n’était pas d’une nature confiante. Pourtant, elle aurait juré que Someryn et Modarra lui étaient aussi loyales que si elles lui avaient prêté le serment de l’eau. Et voilà qu’elles se dressaient face à elle, l’air accusateur. Alarys en oubliait même de jouer avec ses cheveux.

Sevanna riposta avec un sourire qui n’était pas très loin d’un rictus. Ce n’était pas l’heure, décida-t-elle, d’évoquer le crime qui liait à tout jamais leurs destins. Cette fois, il ne fallait pas recourir au bâton, mais à la carotte.

— J’ai soupçonné Caddar d’avoir essayé de nous trahir, dit-elle, prenant tout ce joli monde à contre-pied.

Rhiale en écarquilla les yeux et Tion en resta bouche bée. Tirant parti de l’effet de surprise, Sevanna enchaîna :

— Vous auriez préféré rester dans la Dague de Fléau de sa Lignée, pour y être massacrées ? Pour être traquées par quatre tribus dont les Matriarches savent toutes comment ouvrir ces trous dans l’air sans l’aide des boîtes de voyage ? Au moins, nous sommes au cœur d’un pays riche et calme. Plus riche, en fait, que celui des tueurs d’arbre. Songez au butin que nous avons amassé en dix jours. Et à celui que nous amasserons encore ! Vous redoutez les Seanchaniens parce qu’ils sont très nombreux ? N’oubliez quand même pas que j’ai avec moi toutes les Matriarches Shaido capables de canaliser.

Désormais, Sevanna ne pensait presque plus à son incapacité à canaliser. De toute façon, cette lacune serait bientôt comblée.

— Nous sommes aussi puissantes que toutes les troupes qu’on pourrait envoyer contre nous. Même si les Seanchaniens ont ces lézards volants…

Sevanna ricana histoire de montrer ce qu’elle pensait de ces créatures. Aucun Aiel n’en avait vu une, pas même les éclaireurs, mais presque tous les prisonniers en parlaient, multipliant les récits grotesques.

— Quand nous aurons retrouvé les autres clans, nous nous emparerons de ce pays. Tout entier ! Alors, nous rançonnerons les Aes Sedai. Puis nous capturerons Caddar, et il crèvera en implorant notre clémence.

Cette harangue aurait dû redonner du cœur au ventre aux Matriarches, comme les fois précédentes. Mais là, pas une ne réagit.

— Il y a aussi le Car’a’carn, dit Tion, très calme. À moins que tu aies renoncé à l’idée de l’épouser.

— Je n’ai renoncé à rien du tout ! s’écria Sevanna.

Cet homme et le pouvoir qui allait avec lui – le plus important dans l’équation, et de loin ! – seraient un jour à elle. Coûte que coûte, et quels que soient les efforts à fournir. Se forçant au calme, Sevanna reprit la parole :

— Rand al’Thor ne compte presque plus, désormais.

En tout cas, pour ces idiotes aveugles et sourdes. Quand elle tiendrait cet homme, tout deviendrait possible pour elle.

— Et moi, je n’ai pas l’intention de rester toute la journée ici à discuter de ma couronne de mariage. J’ai des choses importantes à faire.

Alors qu’elle se dirigeait vers les portes dans la pénombre, s’éloignant des traîtresses, une pensée désagréable traversa soudain l’esprit de Sevanna. Elle était seule avec ces femmes. Jusqu’où pouvait-elle leur faire confiance, désormais ? La fin de Desaine restait très présente dans sa mémoire. Une vraie boucherie, avec le Pouvoir de l’Unique comme arme. Perpétrée par les femmes qui se tenaient dans son dos, entre autres… L’estomac retourné, Sevanna tendit l’oreille pour capter des crissements de paille signifiant qu’on la suivait. Rien… Les six Matriarches ne bougeaient pas ? Refusant de regarder derrière elle, Sevanna s’efforça de marcher au même rythme, sans accélérer. Pas question qu’elle trahisse sa peur et se couvre de honte !

Pourtant, quand elle eut poussé une des lourdes portes et se retrouva dehors, elle ne put étouffer un soupir de soulagement.

Efalin marchait de long en large devant le bâtiment. Shoufa autour du cou, arc rangé dans son étui, elle brandissait ses lances et sa rondache. Entendant des bruits de pas, elle se retourna et se détendit très légèrement quand elle reconnut Sevanna. Alors qu’elle commandait toutes les Promises Shaido, cette femme laissait quand même voir son anxiété ! Contrairement à Sevanna, elle n’appartenait pas au clan Jumai, mais elle l’avait accompagnée quand même, arguant que la veuve de Couladin était et resterait la chef des Shaido tant qu’on n’aurait pas nommé un remplaçant à son défunt époux.

Un événement qui n’était pas près de se produire, et Efalin s’en doutait sûrement. En Aielle avisée, elle savait où se trouvait le pouvoir et quand il était préférable qu’elle se taise.

— Enterrez-le très profond et dissimulez la tombe, ordonna Sevanna à Efalin.

La guerrière acquiesça puis fit signe de se lever aux Promises assises sur les talons qui entouraient les écuries. Toutes entrèrent dans le bâtiment que Sevanna observa quelques instants avant de s’en détourner pour se diriger vers un champ attenant. Muni d’une seule ouverture, un muret de pierre délimitait un cercle de terre battue d’une centaine de pas de diamètre. Dans cet enclos, les gens des terres mouillées dressaient des chevaux. Pourquoi avaient-ils choisi un endroit si isolé et entouré de grands arbres ? Sevanna l’ignorait, et elle n’avait pas songé à poser la question aux anciens propriétaires. En tout cas, leur choix se révélait très pratique pour elle.

Les Promises qui accompagnaient Efalin avaient capturé le Seanchanien. Ici, personne d’autre ne connaissait son existence, ni ne la connaîtrait jamais.

Que fichaient donc Someryn et les autres ? Tenaient-elles une messe basse dans les écuries ? À son sujet ? Et en présence des Promises, désormais ?

De toute façon, pas question qu’elle les attende, ni quiconque d’autre !

Les Matriarches sortirent des écuries au moment où Sevanna prenait la direction de la forêt. Elles la suivirent tout en continuant à débattre des Seanchaniens, de Caddar et de ce qui était arrivé au reste des Shaido.

Pas un mot sur Sevanna, mais bien sûr, elles n’étaient pas idiotes au point de la débiner alors qu’elle pouvait entendre. Quoi qu’il en soit, ce qu’elle capta la fit grimacer. Il y avait plus de trois cents Matriarches avec le clan Jumai, et dès que deux ou trois se mettaient à parler, c’était la même sérénade. Où étaient les autres clans ? Caddar était-il une arme secrète de Rand al’Thor ? Combien de Seanchaniens y avait-il ? Et surtout, chevauchaient-ils vraiment des lézards ? Des lézards ! Et quoi encore ?

Ces femmes étaient avec Sevanna depuis le début. Elle les avait guidées pas après pas, mais elles croyaient, au contraire, l’avoir aidée à concevoir chacune de ses actions. Et elles pensaient savoir où tout ça conduisait ! Si elle les abandonnait maintenant…

Sevanna déboula dans une immense clairière circulaire qui aurait pu contenir cinquante fois l’enclos de dressage. Devant le spectacle qui s’offrit à elle, l’Aielle sentit sa mauvaise humeur se dissiper. Dans le lointain, au-delà de collines moutonnantes, des montagnes se dressaient, leur pic couronné de nuages – davantage que Sevanna en avait jamais vu dans sa vie. Beaucoup plus près, dans le « camp », des milliers de Jumai vaquaient à leurs occupations quotidiennes. Tandis que le son des marteaux s’abattant sur les enclumes retentissait fièrement, dans les enclos, on égorgeait pour le repas du soir des chèvres et des moutons dont les bêlements se mêlaient aux rires des enfants en train de jouer. Ayant eu plus de temps que les autres clans pour se préparer à quitter la Dague de Fléau de sa Lignée, les Jumai avaient pu transférer les troupeaux réquisitionnés au Cairhien et leur ajouter des têtes depuis leur arrivée.