Beaucoup de gens avaient dressé leur tente alors que ce n’était pas nécessaire puisque toute une série de bâtiments emplissaient la clairière. L’équivalent d’un gros village des terres mouillées, avec de grandes étables, des granges, une immense forge et des bâtiments au toit carré – réservés aux domestiques – entourant l’habitation principale. Le manoir, disait-on. Une demeure à trois niveaux dotée d’un toit de tuile vert sombre et aux murs de la même couleur, mais en bien plus clair. La structure en bois étant perchée sur une butte plate artificielle de trente pieds de haut, une rampe y donnait accès. Pour l’heure, des Jumai y allaient et venaient, et d’autres flânaient sur les balcons sculptés qui faisaient le tour de la bâtisse.
Les murs d’enceinte et les palais de pierre que Sevanna avait vus à Cairhien n’étaient pas aussi impressionnants. Ce palais-là était bariolé comme la roulotte d’un Égaré, mais elle le trouvait néanmoins somptueux. Avec tous les arbres qu’on trouvait ici, elle n’aurait pas dû être surprise qu’on puisse construire de telles merveilles avec du bois. Bon sang ! était-elle la seule à avoir conscience de l’opulence de ce pays ?
Dans leur robe blanche, des gai’shain allaient et venaient absolument partout. Davantage de gai’shain que vingt clans réunis n’en avaient jamais possédé ! Presque la moitié du nombre total de Jumai ! Désormais, plus personne ne se plaignait d’avoir dû faire des gai’shain à partir de vulgaires habitants des terres mouillées. Ces gens étaient si dociles !
Sevanna vit passer à côté d’elle un jeune homme en blanc qui portait un lourd panier, se prenait sans cesse les pieds dans sa robe et regardait tout ce qui se trouvait autour de lui avec de grands yeux effarés. Ce jeune idiot était le fils de l’ancien seigneur du domaine. Un homme fat et malfaisant qui avait prétendu obliger Sevanna et les siens à se taire – et osé les faire chasser par des gamins, en plus de tout. Aujourd’hui, le grotesque « seigneur » portait du blanc et travaillait dur comme son fils, sa femme et tous ses autres enfants. La « dame » ayant possédé une impressionnante collection de bijoux, Sevanna s’était seulement réservé les plus belles pièces. Un pays riche, oui, et plus facile à presser qu’un citron.
Dans le dos de Sevanna, Someryn et les autres s’étaient arrêtées pour jacasser de nouveau. Ce qu’elle capta de leur conversation gâcha la bonne humeur de l’Aielle.
— … combien d’Aes Sedai combattent pour les Seanchaniens, était en train de dire Tion. Nous devons absolument le savoir.
Someryn et Modarra acquiescèrent à voix basse.
— Je doute que ça importe, dit Rhiale.
Au moins, sa manie de tout contredire ne visait pas que Sevanna.
— Si nous ne les attaquons pas, ils ne bougeront pas. Souvenez-vous qu’ils n’ont rien fait avant que nous marchions sur eux – pas même tenter de se défendre.
— Mais quand ils ont réagi, soupira Meira, vingt-trois d’entre nous ont péri. Et plus de dix mille guerriers ont succombé aussi. Même en comptant les Sans-Frères, nous avons à peine un tiers de combattants…
— C’est l’œuvre de Rand al’Thor ! rugit Sevanna. Au lieu de penser à ce qu’il a fait contre nous, imaginez ce que nous lui infligerons quand nous le tiendrons.
Quand je le tiendrai !
Les Aes Sedai étaient parvenues à capturer Rand al’Thor et à le garder assez longtemps. Sans disposer de l’arme secrète qu’utiliserait Sevanna – sinon, elles n’auraient pas hésité à s’en servir.
— Souvenez-vous que nous dominions les Aes Sedai, jusqu’à ce qu’il se range de leur côté. Les sœurs ne sont rien !
Une nouvelle fois, la harangue de Sevanna n’eut aucun effet. Ces femmes se rappelaient seulement que des guerriers étaient tombés lors de la tentative de capturer Rand al’Thor – et qu’elles avaient perdu des amies. Modarra aurait pu être en train de baisser les yeux sur une fosse où gisaient tous les membres de son clan, et Tion elle-même semblait mal à l’aise, sûrement parce qu’elle se remémorait sa fuite peu glorieuse, ce jour-là.
— Matriarches, dit une voix d’homme dans le dos de Sevanna, on m’envoie demander votre jugement.
En un clin d’œil, toutes les femmes recouvrèrent leur impassibilité. La seule présence d’un homme avait suffi. Parce que personne au monde, à part une autre Matriarche, ne devait être témoin des moments de faiblesse d’une Matriarche.
Alarys cessa de lisser ses cheveux, qu’elle avait ramenés sur le devant de son épaule.
Aucune des femmes ne reconnaissait l’homme – excepté Sevanna.
Il regarda gravement les Matriarches, ses yeux verts semblant immensément plus âgés que son visage lisse. Les lèvres charnues, il les pinçait bizarrement, comme s’il avait oublié l’art de sourire.
— Je suis Kinhuin des Mera’din, Matriarches. Les Jumai affirment que nous ne devons pas prendre notre part totale du butin parce que nous n’appartenons pas à leur clan. En réalité, c’est parce qu’ils auront droit à moins, puisqu’il y a deux Sans-Frères pour chaque guerrier Jumai. Les Mera’din s’en remettent à votre sagesse, Matriarches.
Maintenant qu’elles savaient à qui elles avaient affaire, certaines Matriarches ne purent cacher leur mépris pour les hommes qui avaient abandonné leur tribu et leur clan afin de rejoindre les Shaido – plutôt que de suivre Rand al’Thor, un homme des terres mouillées qu’ils refusaient de voir comme le vrai Car’a’carn. Tion se ferma, tout simplement, mais les yeux de Rhiale lancèrent des éclairs et Meira se rembrunit très nettement. Seule Modarra sembla intéressée par le problème du Sans-Frères, mais elle se serait interposée dans une dispute entre tueurs d’arbre…
— Ces six Matriarches rendront leur jugement après avoir entendu les deux parties, dit Sevanna avec une gravité équivalente à celle de Kinhuin.
Ses compagnes la regardèrent, étonnées qu’elle choisisse de se tenir à l’écart… et incapables de cacher leur surprise. N’était-ce pas elle qui s’était arrangée pour que les Jumai soient accompagnés par dix fois plus de Mera’din que les autres clans ? Soupçonnant pour de bon Caddar – même sans avoir deviné ce qu’il ferait –, elle voulait avoir autour d’elle le plus de guerriers possible. De plus, sur un champ de bataille, les Sans-Frères pouvaient très avantageusement mourir à la place des Jumai.
Sevanna fit mine d’être surprise par… l’étonnement des autres.
— Si je prenais parti, ce ne serait pas loyal, puisque mon clan est impliqué. (Elle se tourna vers Kinhuin :) La sentence sera équitable. Je suis certaine que ces femmes se prononceront pour les Mera’din.
Les six Matriarches foudroyèrent Sevanna du regard. Puis Tion fit signe à Kinhuin de leur montrer le chemin. Pour obéir, l’homme dut d’abord parvenir à détacher ses yeux de Sevanna. Un fin sourire sur les lèvres – après tout, c’était elle qu’il avait reluquée, et pas Someryn –, la veuve de Couladin regarda le petit groupe se fondre dans la foule de gens qui allaient et venaient autour du manoir. Malgré leur hostilité vis-à-vis des Sans-Frères – et le pronostic provocant de Sevanna sur leur décision – il y avait de bonnes chances que les Matriarches tranchent en faveur des Mera’din. En tout cas, Kinhuin se souviendrait qu’elle avait pris leur défense et il ne manquerait pas de le rapporter aux autres membres de son « ordre ». Les Jumai étaient depuis longtemps sous le contrôle de Sevanna. Ajouter les Mera’din à ses vassaux semblait une perspective des plus souriantes.