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Sevanna pivota sur elle-même et s’en fut, mais pas en direction des écuries. Enfin seule, elle allait pouvoir s’occuper de quelque chose de bien plus important que les Sans-Frères. Du bout des doigts, elle s’assura de la présence d’un objet qu’elle avait glissé dans la ceinture de sa jupe – dans son dos, afin que son châle le dissimule. Si son trésor avait glissé un peu, elle l’aurait senti, mais elle éprouvait quand même le besoin de le toucher. Quand elle aurait utilisé cet artefact, aucune Matriarche ne la jugerait plus « inférieure ». Et la grande première était peut-être pour aujourd’hui !

Un de ces jours, cet objet lui permettrait de capturer Rand al’Thor. Au fond, si Caddar avait menti sur un point, pourquoi n’aurait-il pas omis de dire la vérité sur d’autres ?

À travers un rideau de larmes, Galina foudroya du regard la Matriarche qui l’isolait de la Source. Comme s’il y avait eu besoin du bouclier généré par cette femme mince au regard dur. Pour l’heure, Galina n’aurait même pas été capable de s’unir à la Source.

Assise en tailleur sur le sol entre deux Promises musclées, Belinde tira sur son châle et esquissa un sourire, comme si elle avait lu les pensées de Galina. Les cheveux et les sourcils quasiment décolorés par le soleil, cette femme avait le visage étroit et long d’un renard. Au lieu de la frapper, Galina aurait dû la tuer quand elle en avait eu l’occasion !

Il ne s’était pas agi d’une tentative d’évasion. Non, ses nerfs avaient simplement lâché. Chaque jour, elle se sentait plus épuisée que la veille, et toute personne avait ses limites. Depuis quand les Matriarches l’avaient-elles affublée de cette robe noire ? Une semaine ? Un mois ? Les jours filaient à une vitesse folle. Ou était-ce une impression ? Au fond, ça ne faisait peut-être pas si longtemps que ça… En tout cas, elle regrettait d’avoir levé la main sur Belinde. Si cette maudite femme ne lui avait pas enfoncé du tissu dans la gorge pour étouffer ses sanglots, elle aurait imploré de recommencer à porter des rochers ou à déplacer indéfiniment un tas de cailloux, élément par élément – enfin, n’importe laquelle des tortures dont ces femmes étaient friandes. Oui, n’importe quoi… mais pas ça.

Seule la tête de Galina dépassait du gros sac de cuir accroché à la branche d’un chêne. Dessous, du charbon rougissait dans un brasero – une combustion lente qui réchauffait l’air à l’intérieur du sac. Nue dans cette étuve, les pouces ligotés aux orteils, Galina ruisselait de transpiration. Les cheveux collés sur le front et les joues, elle haletait entre deux sanglots, ses narines aspirant désespérément de l’air. Pourtant, cette épreuve aurait été préférable aux corvées que lui imposaient les Aielles du matin au soir – si un détail n’avait pas tout changé. Avant de nouer le sac autour de son menton, Belinde avait vidé sur elle une bourse pleine d’une poudre très fine. Avec la sueur, cette substance s’était mise à brûler comme lorsqu’on reçoit du poivre dans les yeux. Alors qu’elle en était enduite des épaules aux pieds, ça brûlait à l’en rendre folle. Lumière, c’était insupportable !

Qu’elle en appelle à la Lumière témoignait du désespoir de Galina. Pourtant, malgré tous leurs efforts, les Matriarches ne l’avaient pas brisée. Tôt ou tard, elle se libérerait, et ces sauvages paieraient leurs exactions au prix fort ! Des fleuves de sang ! Non, des océans ! Elle les ferait toutes écorcher vives ! Elle…

Renversant la tête, Galina hurla à la mort. Le tissu étouffa le son, dont elle n’aurait su dire s’il était un cri de rage ou un appel à la clémence.

Quand elle se tut, sa tête retombant en avant, Belinde, les Promises et Sevanna l’entouraient. Devant la femme aux cheveux d’or, Galina aurait voulu cesser de pleurer, mais autant rêver d’enlever le soleil du ciel avec les mains.

— Écoutez-la gémir et hurler ! lança Sevanna avec un regard méprisant pour la prisonnière.

Galina tenta de rendre tout son mépris à l’Aielle – et avec les intérêts, encore ! Littéralement lestée de bijoux, cette sauvage ouvrait son chemisier afin d’exposer à tous les vents sa poitrine, et elle respirait le plus profondément possible dès qu’un homme la regardait.

Malgré tous ses efforts, Galina ne réussit pas à humilier du regard sa geôlière. Quand on était en pleurs et en sueur, ça n’avait rien de facile.

— Cette da’tsang est plus résistante qu’une vieille bique ! ricana Belinde. Mais la viande la plus dure s’attendrit quand on la cuit à feu doux et avec les bonnes épices. Quand j’appartenais aux Promises, cette méthode m’a permis d’adoucir des Chiens de Pierre.

Galina ferma les yeux. Des océans de sang, oui !

Le sac bougeant soudain, Galina ouvrit les yeux. Deux Promises venaient de dénouer la corde, et elles faisaient lentement descendre le sac vers le sol. Se débattant, la sœur tenta de regarder en bas et soupira de soulagement lorsqu’elle vit qu’on avait retiré le brasero. Avec les discours de Belinde sur la cuisson…

Tiens, elle finirait comme ça, celle-là ! Attachée à une broche et tournant sur un feu jusqu’à ce que toute sa graisse ait fondu. Et ce ne serait qu’un début !

Avec un choc sec qui fit gémir Galina, le sac de cuir percuta le sol et se renversa sur un côté. Indifférentes comme s’il s’agissait d’un sac de patates, les Promises « vidèrent » Galina sur l’herbe jaunie puis elles coupèrent la corde qui reliait ses pouces à ses orteils. Enfin, elles lui retirèrent son bâillon.

Galina aurait donné cher pour se lever d’un bond et défier du regard ses tortionnaires. Au lieu de ça, elle se redressa péniblement à quatre pattes. De toute façon, si elle avait pu faire mieux, elle n’aurait pas pu s’empêcher de se gratter. Sa sueur lui donnait l’impression d’être du jus de piment. Résignée, elle resta où elle était, rêvant du sort qu’elle ferait un jour subir à ces sauvages.

— Je te croyais plus résistante que ça, dit Sevanna. Mais Beline a peut-être raison avec ses histoires de cuisson lente. Bien, si tu jures de m’obéir, tu peux cesser d’être une da’tsang. Et qui sait ? tu n’auras peut-être plus besoin d’être une gai’shain. Jures-tu de m’obéir en toutes circonstances ?

— Oui ! s’écria Galina malgré sa gorge sèche comme du vieux parchemin. Je t’obéirai, c’est juré !

Et elle le ferait – jusqu’à ce que ces idiotes lui laissent une ouverture. Pour que ses tourments cessent, il suffisait de cela ? Un serment qu’elle aurait prêté le premier jour ?

Sevanna saurait bientôt ce qu’on éprouvait, suspendue au-dessus de charbons ardents. Oui, elle…

— Dans ce cas, tu ne verras pas d’objection à jurer sur ceci.

Sevanna jeta quelque chose devant la sœur, qui en fut aussitôt tétanisée. Une tige d’ivoire poli longue d’un pied et pas plus épaisse que son poignet… Puis elle remarqua les symboles gravés au bout de l’objet, du côté tourné vers elle. Des chiffres remontant à l’Âge des Légendes. Cent onze !

Ce n’était pas le Bâton des Serments, probablement toujours en sécurité à la Tour Blanche. Lui aussi portait un chiffre, mais c’était le « trois » – en référence au nombre de serments, pouvait-on supposer.

Cet artefact n’était peut-être pas ce qu’il semblait être. Pourtant, aucune vipère des Terres Naufragées enroulée à ses pieds n’aurait pu la terrifier davantage.

— Un excellent serment, Sevanna ! Quand avais-tu l’intention de nous tenir au courant ?

Cette voix glaça les sangs de Galina. Bien plus que la vue d’une vipère, là encore…

Thevara avança, suivie d’une dizaine de Matriarches au regard glacial. Quand ce petit groupe s’arrêta pour défier Sevanna du regard, Galina s’avisa qu’elle était entourée de toutes les sauvages présentes lorsqu’on l’avait condamnée à porter la robe noire.