Les Promises, qui elles n’avaient pas été là, se retirèrent sur un mot de Thevara et un hochement de tête de Sevanna. Même si elle transpirait toujours, Galina eut soudain des frissons glacés.
Sevanna regarda Belinde, qui détourna la tête. Les poings plaqués sur les hanches, Sevanna défia alors les autres Matriarches du regard. Comment en trouvait-elle le courage, alors qu’elle ne savait pas canaliser le Pouvoir ? Parmi ces sauvages, certaines n’étaient pas dépourvues de puissance…
Non, Galina ne devait pas penser à elles comme à de vulgaires Naturelles. Les sous-estimer était le plus sûr moyen de ne jamais réussir à s’évader et à se venger. Thevara et Someryn étaient plus puissantes que toutes les sœurs de la Tour Blanche. Et les autres auraient pu être des Aes Sedai…
— Vous avez été promptes à rendre justice…, railla Sevanna.
— La situation n’était pas compliquée, répondit Tion. Les Mera’din ont entendu prononcer le verdict qu’ils méritaient !
— Et nous avons précisé que ta tentative de nous influencer avait plutôt joué contre eux, lâcha agressivement Rhiale.
Sevanna se retint à grand-peine de grogner.
Thevara, elle, ne se laissa pas détourner de son objectif. D’un grand pas, elle approcha de Galina, la saisit par les cheveux et la força à se mettre à genoux. Alors qu’elle n’était pas la plus grande du lot, et d’assez loin, cette femme aux cheveux roux strié de blanc aurait dominé plus d’un homme, et son regard d’oiseau de proie chassa de l’esprit de Galina toute idée de vengeance ou de résistance.
La sœur referma les mains sur le devant de sa robe, s’enfonçant les ongles dans les paumes. Sous le regard de la Matriarche, elle oubliait jusqu’à l’ignoble brûlure de sa peau. Depuis le début de sa captivité, elle s’était imaginée en train de briser chacune de ces femmes, les forçant à implorer la mort et riant aux éclats quand elle leur refusait cette grâce. Toutes ces femmes, oui, sauf Thevara. La nuit, la Matriarche hantait ses rêves, et elle n’avait qu’une solution pour lui échapper : se réveiller en hurlant de terreur. Alors qu’elle avait détruit des hommes forts et des femmes plus fortes encore, face à Thevara, Galina se sentait sans défense.
— Cette femme n’a aucun honneur, du coup, l’humilier est une perte de temps ! Si tu veux la briser, Sevanna, confie-la-moi. Quand j’en aurai fini avec elle, il sera inutile de recourir au jouet de ton ami Caddar pour la voir obéir !
Sevanna riposta, déniant éprouver la moindre amitié pour ce Caddar, qui qu’il fût. Rhiale cria que c’était pourtant elle qui l’avait présenté aux autres, et deux ou trois Matriarches demandèrent si le « briseur » fonctionnerait aussi mal que les « boîtes de voyage ».
Galina frémit intérieurement à la mention des « boîtes ». En ayant déjà entendu parler, elle brûlait d’envie d’en détenir une. Avec un ter’angreal lui permettant de « voyager » à volonté – et même s’il ne fonctionnait pas parfaitement – s’évader deviendrait si facile que…
Même la perspective d’une évasion ne parvint pas à rendre moins terrifiante l’idée que les autres sauvages puissent décider de confier Galina à Thevara. Du coup, quand la Matriarche au regard de faucon lui lâcha les cheveux pour se mêler à la polémique sur les boîtes, la sœur se jeta sur l’étrange bâton. Tout valait mieux qu’être entre les mains de Thevara – oui, même devenir la marionnette de Sevanna ! Si elle n’avait pas été coupée de la Source, Galina aurait canalisé pour alimenter elle-même l’artefact.
Alors que ses doigts se refermaient presque sur le bâton, Thevara écrasa les mains de la sœur sous son pied, enfonçant ses paumes dans le sol. Toujours occupées à jacasser, les Matriarches ne jetèrent même pas un coup d’œil à la prisonnière qui se tortillait en essayant de se libérer. Terrorisée, Galina n’osait même pas tirer trop fort. Alors qu’elle avait fait blêmir de peur des rois et des reines, elle se montrait trop timorée pour faire bouger le pied de cette sauvage…
— Si elle doit jurer quelque chose, dit Thevara en défiant Sevanna du regard, c’est de nous obéir à toutes !
Quelques Matriarches hochèrent la tête et d’autres approuvèrent à haute voix – sauf Belinde, cependant.
— Très bien, concéda Sevanna après avoir longuement soutenu le regard de Thevara. Mais je dois passer avant vous. Parce que je ne suis pas simplement une Matriarche, mais la femme qui parle en qualité de chef de tribu !
— En qualité, oui, pour l’instant…, siffla Thevara. Deux d’entre nous passeront en premier, Sevanna. Toi et moi.
Sans capituler, Sevanna hocha cependant la tête. À contrecœur… Aussitôt, Thevara retira son pied. Puis l’aura du saidar l’enveloppa, et un flux d’Esprit vint toucher le nombre gravé au bout du bâton que tenait désormais Galina. Exactement comme avec le Bâton des Serments.
Pliant et repliant ses doigts douloureux, Galina hésita un moment. Le contact était le même qu’avec le vrai bâton. Pas vraiment de l’ivoire, pas tout à fait du verre, et une surprenante sensation de froid… Si c’était un second Bâton des Serments, le premier pourrait servir à annuler tout ce qu’elle jurerait en cet instant. Si elle en avait l’occasion… Mais elle ne voulait pas prendre le risque – et de doute façon, pas question de jurer fidélité à Thevara. Jusqu’à ces derniers temps, Galina avait toujours commandé. Depuis sa capture, sa vie était un calvaire, mais là, Thevara voulait faire d’elle un toutou docile. Mais si elle refusait, les autres la laisseraient-elles entre les mains de cette sauvage ? Si étrange que ça parût, Galina n’avait pas le moindre doute : si elle en avait l’occasion, Thevara la briserait…
— Avec la Lumière pour témoin, et par mon espoir de salut et de résurrection…
Galina ne croyait plus au salut et à la résurrection depuis beau temps, et une simple promesse aurait suffi, mais il fallait que ces sauvages en aient pour leur argent !
— … je jure d’obéir en toutes circonstances aux Matriarches présentes ici, et en priorité, à Thevara et Sevanna.
Le dernier espoir que ce « briseur » soit un faux bâton s’évanouit lorsque Galina se sentit enveloppée par son serment, comme si elle portait soudain un vêtement qui la serrait, couvrant son corps du sommet de son crâne à la plante de ses pieds. Renversant la tête, elle cria à s’en casser les cordes vocales. En partie parce que la brûlure, sur sa peau, semblait à présent vouloir se communiquer à sa chair, et surtout parce qu’un désespoir sans borne la submergea.
— Silence ! cria Thevara. Je ne veux pas t’entendre gémir !
Galina ferma la bouche, manquant se couper la langue, et lutta pour ravaler ses sanglots. Désormais, elle n’avait plus d’autre choix qu’obéir.
— Voyons si ça fonctionne, dit Thevara en se penchant sur la prisonnière. As-tu rêvé de te venger de l’une d’entre nous ? Réponds sincèrement et demande à être châtiée si c’est le cas. La punition, quand on maltraite une Matriarche, peut être une exécution sommaire, comme lorsqu’on abat un animal.
Se passant un index sur la gorge, Thevara saisit ensuite le manche de son couteau.
Paniquée, Galina recula sur les genoux. Incapable de détacher les yeux de Thevara, elle ne put pas non plus ravaler les mots qui jaillirent de ses lèvres :
— J’ai rêvé de vous torturer toutes ! Punissez-moi, je vous en conjure !
Ces femmes allaient-elles l’égorger, à présent ? Après ce calvaire, finirait-elle sa vie ici ?
— Sevanna, on dirait bien que le briseur fonctionne comme le prétendait ton ami.
Thevara se pencha, arracha le bâton à Galina et le glissa à sa ceinture tout en se redressant.