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— Tout compte fait, il semble que tu sois destinée à porter une robe blanche, Galina Casban.

Bizarrement, la Matriarche eut un sourire ravi à cette idée. Puis elle précisa sa pensée :

— Tu seras soumise, comme il convient pour une gai’shain. Si un enfant t’ordonne de sauter sur place, tu sauteras, sauf si l’une d’entre nous te dit le contraire. Et tu ne canaliseras pas, ni ne toucheras le saidar, sans notre autorisation. Belinde, relâche ton bouclier !

Le tissage s’évanouit, et Galina se retrouva à genoux sur le sol, le regard dans le vide. À la périphérie de sa vision, elle apercevait la Source, plus tentante que jamais. Hélas, se faire soudain pousser des ailes aurait été plus simple que de s’y unir.

Furieuse, Sevanna tira sur son châle dans un grand cliquetis de bracelets.

— Tu en prends trop à ton aise, Thevara, dit-elle. Cet artefact est à moi. Je le veux !

Elle tendit la main, mais Thevara croisa les bras sur sa poitrine.

— Les Matriarches se sont réunies, annonça-t-elle, et ont pris des décisions.

Toutes les femmes qui étaient revenues avec Thevara vinrent se camper derrière elle, et Belinde s’empressa de les rejoindre.

— Sans moi ? s’écria Sevanna. Vous avez osé prendre des décisions en mon absence ?

Sa voix ne tremblait pas, mais son regard oscillait entre le bâton glissé à la ceinture de sa rivale et la sœur agenouillée. Et là, on sentait de l’hésitation. En d’autres circonstances, Galina en aurait été ravie.

— Une décision, en particulier, devait être prise sans toi, dit Tion, impassible.

— Comme tu le rappelles souvent, ajouta Emerys, une lueur amusée dans ses grands yeux verts, tu parles en qualité de chef de tribu. Parfois, les Matriarches doivent s’exprimer en l’absence du chef – ou de son substitut.

— Puisqu’un chef de tribu doit avoir une Matriarche comme conseillère, nous avons décidé qu’il en irait de même pour toi. Et ce sera moi, ta conseillère !

Tirant sur son châle, Sevanna dévisagea les femmes qui lui faisaient face. Rien ne transparaissait sur son visage. Comment faisait-elle pour rester si calme ? Ces Matriarches pouvaient l’écrabouiller sans y penser. Un œuf sous un marteau…

— Et que me conseilles-tu, Thevara ?

— Je préconise que nous partions sans attendre. Les Seanchaniens sont trop nombreux, et bien trop proches d’ici. Nous devrions aller dans les montagnes de la Brume, pour y fonder une forteresse. De là, nous enverrons des éclaireurs à la recherche des autres clans. Réunir les Shaido risque de prendre du temps, car ton « ami » des terres mouillées nous a peut-être éparpillés aux neuf coins du monde. Et tant que nous serons dispersés, nous resterons vulnérables.

— Nous partirons demain.

Si Galina n’avait pas si bien connu Sevanna, elle aurait pu la croire boudeuse, en plus d’enragée.

— Mais vers l’est… Nous nous éloignerons aussi des Seanchaniens, mais au moins, à l’est, les pays subissent des troubles et ils feront des proies faciles.

Après un long silence, Thevara acquiesça.

— L’est, donc, dit-elle d’un ton doux – la douceur de la soie enveloppant de l’acier. Mais souviens-toi que bien des chefs ont amèrement regretté de ne pas avoir suivi les conseils d’une Matriarche. Tu n’es pas à l’abri de ça !

Une menace implicite, certes, mais somme toute assez limpide. Pourtant, Sevanna éclata de rire.

— C’est toi qui dois te souvenir, Thevara ! Et toutes les autres aussi ! Si on me laisse en chemin pour que les vautours me dévorent, vous serez avec moi. J’ai pris mes dispositions pour qu’il en soit ainsi.

Les Matriarches échangèrent des regards inquiets. À part Thevara, Modarra et Norlea, qui plissèrent le front.

Toujours à genoux, en pleurs et tentant en vain de lisser sa robe avec ses mains tremblantes, Galina se demanda à quoi rimaient toutes ces menaces voilées. Un embryon de pensée rationnelle, dans un océan d’amertume et de désespoir. Mais tout ce qu’elle pourrait utiliser contre ces femmes était bon à prendre. Si elle osait s’en servir…

L’amertume, de nouveau…

Soudain, la sœur s’aperçut que le ciel s’assombrissait. Venus du nord, de gros nuages noirs occultaient le soleil. Des flocons de neige en tombaient, tourbillonnant dans l’air. Ils fondaient avant de toucher le sol, mais c’était quand même un spectacle stupéfiant. De la neige ! Pour une raison connue de lui seul, le Grand Seigneur avait-il relâché son emprise sur le climat ?

Les Matriarches regardaient aussi le ciel, bouche bée comme si elles n’avaient jamais vu de nuages – et encore moins de neige.

— Galina Casban, demanda Thevara, qu’est-ce que c’est ? Si tu connais la réponse, parle !

La Matriarche ne quitta pas le ciel des yeux avant d’avoir eu son explication. Et quand ce fut fait, elle éclata de rire.

— J’ai toujours pensé que les hommes qui ont abattu Laman le Tueur d’Arbre mentaient au sujet de cette fichue neige ! Ça ne ferait pas de mal à une mouche !

Galina s’empêcha de justesse d’évoquer les tempêtes de neige. Dire que son instinct l’avait poussée à parler pour se gagner les faveurs de la sauvage ! Comment pouvait-on tomber si bas ? Heureusement, il y avait la satisfaction d’avoir caché des informations très importantes…

Je dirige l’Ajah Rouge ! se rappela-t-elle à elle-même. Et je siège au Conseil Suprême de l’Ajah Noir !

On eût dit des vantardises d’ivrogne. Ce n’était pas juste !

— Si nous en avons terminé ici, dit Sevanna, je vais ramener la gai’shain sous le grand toit, et lui faire enfiler une robe blanche. Si ça vous chante, restez ici pour contempler la neige.

Sevanna parlait d’un ton si doux que nul n’aurait pu deviner que ces femmes étaient à un souffle d’en venir aux mains quelques instants plus tôt. Tirant sur son châle, elle ajusta ses colliers comme si plus rien au monde ne l’intéressait.

— Nous nous chargerons de la gai’shain, annonça Thevara d’un ton tout aussi doucereux. Puisque tu parles en qualité de chef, tu as toute une journée et une grande partie de la nuit pour préparer notre départ.

Une lueur dangereuse passa dans le regard de Sevanna. Faisant comme si elle n’avait rien vu, Thevara claqua dans ses doigts pour indiquer à Galina de la suivre.

— Viens avec moi, dit-elle, et cesse de bouder !

Galina se releva, baissa la tête et emboîta le pas aux Matriarches. Bouder, elle ? Fulminer, oui, mais bouder, certainement pas !

Dans sa tête, les idées tourbillonnaient, mais elle ne parvenait pas à imaginer un moyen de s’évader. Pourtant, il devait y en avoir un ! Dans ce vortex de pensées, une idée stupide faillit la faire de nouveau éclater en sanglots. La robe blanche gratterait-elle moins que le modèle noir en laine grossière qu’on l’avait forcée à porter ?

Comment pouvait-on tomber si bas ? Elle devait trouver un moyen de s’évader. Jetant un coup d’œil dans son dos, elle vit que Sevanna regardait ses collègues s’éloigner, ses yeux lançant des éclairs.

Comme les espoirs de la sœur noire, les flocons de neige continuaient à fondre dans l’air…

12

De nouvelles alliances

Graendal aurait donné cher pour qu’il y ait ne serait-ce qu’un banal transcripteur parmi les objets qu’elle avait emportés d’Illian après la mort de Sammael. Pour l’essentiel, cet Âge était effrayant, primitif et hautement inconfortable. Pourtant, certaines choses lui convenaient. Dans une grande cage en bambou, à l’autre extrémité de la pièce, une centaine d’oiseaux au plumage coloré chantaient mélodieusement – presque aussi beaux à voir que les deux « chiots » en robe transparente, un jeune homme et une fille, qui attendaient de chaque côté de la porte, guettant une occasion de plaire à leur maîtresse et de lui donner du plaisir.